Stauffer: «La majorité des gens se fout de la politique»

InterviewL’ex-tribun du MCG s’en va. Mis en échec aux dernières élections, Éric Stauffer tourne la page et part en Valais. Clap de fin.

L'ex-leader de Genève en marche dit désormais «avoir fait son temps».

L'ex-leader de Genève en marche dit désormais «avoir fait son temps». Image: LAURENT GUIRAUD

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

En chemise blanche, bronzé, Éric Stauffer entre dans le bureau en retard. Il aurait préféré être interviewé sur la terrasse du bistrot d’en face! Les cigarettes à droite, le portable à gauche, penché en arrière sur sa chaise, l’homme qui a fait trembler les partis traditionnels pendant plus de dix ans répond franchement aux questions avec cet accent genevois nasillard qui est sa marque de fabrique. L’été arrive et Stauffer est détendu. Normal, puisqu’il assure que sa carrière politique est terminée.

Éric Stauffer, vous dites que la politique, c’est fini. C’est sûr?
Sûr! J’ai fait mon temps. J’ai toujours dit que les citoyens me diraient quand ma carrière politique serait terminée. J’ai tout coupé. Avec Carlos Medeiros, on a vendu à Sunrise l’entreprise de téléphonie mobile qu’on possédait. Je peux m’occuper de mes affaires depuis le Valais. Mon fils est inscrit dans une école anglophone à Montana et je m’installe à la fin de juin à Arbaz: le déménagement est en cours, y compris celui de mon jacuzzi sur le toit… Une grue va venir la semaine prochaine.

Vous allez créer une entreprise en Valais?
J’ai reçu un mandat de la part d’un ami, le milliardaire brésilien Carlo Sanchez, d’explorer la région pour installer une entreprise pharmaceutique qui pourrait créer 400 emplois. Nous avons rencontré la promotion économique, car Genève est un lieu d’implantation possible et le Valais une alternative. On verra.
J’ai aussi demandé à voir Christophe Darbellay, mais il n’est pas pressé. Quoi qu’il en soit, la Suisse a de bonnes cartes à jouer dans l’industrie si la réforme fiscale PF17 passe la rampe. Vu la concurrence vaudoise, Genève a intérêt à ne pas se tromper en votant.

«Je suis sentimental. Cela ne se voit pas forcément»

Loin de Genève, vous allez vous adapter?
Quand j’avais entre 10 et 12 ans, j’ai habité Montana, dans un pensionnat. Je les connais. Dans ce canton, je vais pouvoir reprendre l’aviation, mon loisir favori, que j’ai dû abandonner faute de temps. J’aimerais passer mon brevet pour me poser sur les glaciers. C’est une impression extraordinaire.

Vous ne seriez pas un peu sentimental, là?
Je suis sentimental. Cela ne se voit pas forcément, parce que mon action politique était basée sur le coup de poing pour être visible. Ce qui a bien marché avec la presse…

Qui êtes-vous finalement? Un homme d’affaires, un politicien, un habile communicant?
Je n’étais pas destiné à la politique. Je n’aime pas la mauvaise foi ni la bêtise, et en politique, on a les deux. Je l’ai faite quand même avec passion, parce que je ne sais pas faire autrement. Pour les affaires, j’ai eu des hauts et des bas. Mon vrai point fort, c’est la communication. J’ai développé un portefeuille relationnel important avec un ancien ministre français de la Santé, un ancien premier ministre thaïlandais, etc. C’est comme ça que je me suis retrouvé dans certains cercles tellement fermés que je ne sais même pas comment je suis tombé dedans (ndlr: à ce moment, son portable sonne: «Je dois répondre, dit-il, c’est mon pisciniste de ma maison à Palinuro, en Italie, qui est en bisbille avec les autres corps de métiers», dit Stauffer. Après un temps, l’interview reprend).

Certains de vos amis ont des réputations sulfureuses. Cela vous dérange-t-il?
Ce sont des amis et à un certain niveau, il y a des risques et des coups bas. Mais je n’ai jamais été et ne serai jamais l’ami de corrompus. J’ai toujours défendu la veuve et l’orphelin. Et j’ai fait sauter un gouvernement à l’île Maurice là-dessus.

«Payer des verres et serrer des mains ne suffit pas»

Quel est votre conseil de communication pour un politicien?
Ne jamais mentir. On pardonne les approximations, pas les mensonges déterminés, affirmés, comme l’a démontré l’affaire de Mark Muller. Je lui avais dit pourtant et j’ai essayé de l’aider, mais quand la RTS m’a appelé sur une plage de Maurice pour me parler de la convention qu’il avait signée avec le barman, je leur ai conseillé de demander le prix et la clause. Il a sauté là-dessus, il me l’a dit.

La communication de Luc Barthassat, vous en avez pensé quoi?
Payer des verres et serrer des mains ne suffit pas. Une partie des infrastructures en place à l’époque de Michèle Künzler, comme les feux archaïques aux carrefours, ont joué contre lui. Il ne les a pas modifiées assez vite. Et puis ce directeur de la Mobilité qui n’avait même pas le permis de conduire!

Un conseil pour Pierre Maudet?
Il n’y a rien de malhonnête dans cette histoire. S’il avait expliqué plus clairement l’arrière-plan économique pour le canton de son voyage, il s’en serait mieux sorti. Qui a la naïveté de croire que les relations entre chefs d’État lors des négociations ne se font que lors des visites protocolaires? J’ai personnellement fait rencontrer à Pierre Maudet quelques chefs d’État retraités ou en fonction à Genève. Mais il est doué. Un jour, il sera au Conseil fédéral.

«Je suis Latin et j’ai un physique qui impressionne, mais je me maîtrise»

Vous avez le sens du compromis?
Compromis n’est pas compromission. La persévérance paie, mais l’obstination tue. Quand on se trompe, il faut changer de position et reconnaître qu’on avait tort.

Quand on vous contredit, vous avez de la peine à vous maîtriser…
Je suis Latin et j’ai un physique qui impressionne, mais je me maîtrise. Quand mon magasin a été attaqué à la Jonction par une bande de Black Blocs qui l’a détruit, j’étais là, armé, et je n’ai pas sorti mon arme, alors qu’il y avait des dizaines de personnes devant la boutique avec des pavés qui étaient jetés depuis l’arrière. Je suis resté devant de manière non menaçante et, en gros, cela a marché. Ce que j’ai trouvé inacceptable, c’est que mon magasin soit pillé et que la police s’en fiche.

Selon un politique haut placé et qui ne vous apprécie guère, vous auriez un nez politique incroyable. Vrai?
C’est comme la vente, ça ne s’apprend pas. On peut se perfectionner, mais pas l’apprendre. Il faut se mettre dans la tête des gens, comprendre leurs ennuis. J’en ai eu beaucoup des hauts et des bas, des poursuites, des ennuis dont personne ne vous aide à sortir. Alors je sympathise.
Mon vrai problème en politique, c’était de trouver jusqu’où ne pas aller trop loin. Suis-je compris ou pas? J’ai été vraiment libre de faire comme je voulais quand j’ai été président du MCG. Et on est passé de 9 à 17 députés et de 3 à 16 communes lors des municipales avec un magistrat onésien.

Mais vous avez raté votre coup avec Genève en marche.
C’est un pari perdu. Mais quand j’ai vu que je n’étais pas élu, j’ai été d’un côté soulagé, sinon il aurait fallu continuer à déployer l’énergie que vous me connaissez. Au début, j’ai hésité à me lancer, car je mesurais bien l’argent et l’énergie nécessaires. Mais j’ai trouvé l’argent et de bons candidats. Et puis Ronald Zacharias est arrivé et mon budget a explosé à environ 1,2 millions. J’ai été complètement pris par la gestion logistique et coupé de la ligne politique. On a eu trop d’argent, trop tard, et on a loupé l’alchimie gauche-droite en déviant trop à droite. J’ai échoué à faire comprendre que la préservation du 1% des plus riches protège toute la classe moyenne.
Notre concurrence a quand même coupé le MCG en deux. C’est maintenant un parti en sursis, qui va devoir prouver qu’il peut proposer quelque chose d’intelligent. Ou alors il disparaîtra. Il a aussi besoin d’un leader qui émerge. Un rôle que ne peut pas tenir Mauro Poggia, qui est magistrat avant d’être MCG.

Vous avez raté la synthèse faite au MCG?
La magie du MCG a été de tenir sur le fil du rasoir du ni gauche ni droite. C’était la clé du succès, qui nous a permis de mettre en danger le PLR et le PDC, et d’effacer l’UDC, notamment à Onex, Vernier, Meyrin et Lancy. Mais nous avons surtout voté avec la gauche en fait. J’en ai voulu à Roger Golay, devenu conseiller national UDC, d’avoir cassé cette formule en délaissant le parti, ce qui a provoqué la déviation genevoise à gauche.

Vous vous êtes allié avec tout le monde. Vous avez des convictions?
Il y a de bonnes idées partout. Il faut les prendre et les améliorer, les travailler, les modifier, comme on l’a fait avec la loi sur la mobilité. Je crois qu’il faut être avant tout pragmatique.

«Il faut engager, dans l’ordre, les gens d’ici, puis d’à côté, puis de plus loin»

Vous vous êtes présenté quatre fois au Conseil d’État, votre ancien parti n’a plus voulu de vous. Votre problème, ce n’était pas vous?
Je pense que j’aurais eu la capacité d’être conseiller d’État, mais je n’étais pas configuré pour cela. J’ai été le premier surpris de mon élection à Onex.
Avec le MCG, j’ai joué le rôle du trublion, ce qui n’aide pas pour devenir magistrat. Mais il fallait bien faire des opérations coup de poing pour animer le débat politique et animer le parti. Pour le rôle de magistrat, je suis allé chercher le premier de la classe, Mauro Poggia.

Déçu?
Oui et non. Parfois, j’y ai quasi cru. J’aurais pu être utile à la police ou à l’Économie. J’ai déployé énormément d’énergie pour régler des problèmes concrets, comme les inégalités entre les indemnités des conseillers administratifs, faire interdire le double mandat de conseiller d’État et aux États. J’ai été le seul administrateur des SIG révoqué par le Conseil d’État avant d’être félicité pour services rendus sur l’imbroglio des éoliennes.
Mais il ne faut pas se faire d’illusions: la majorité des gens se fout complètement de la politique. Et pourtant, c’est tellement important! Ils ne se rendent pas compte des impacts concrets sur leur vie quotidienne. C’est pour cela que j’ai déposé un projet de loi pour rendre le vote obligatoire.

Et les frontaliers, vous ne regrettez pas vos attaques?
C’étaient des attaques politiques, pas personnelles. Je trouve normal qu’on donne du travail aux chômeurs genevois, aux jeunes qui sortent des études, avant de vouloir nourrir la moitié de l’Europe. Il faut engager, dans l’ordre, les gens d’ici, puis d’à côté, puis de plus loin. (TDG)

Créé: 12.06.2018, 17h53

Questions éclair

Votre plus beau souvenir?
Avoir été maire à Onex, dans la commune où j’ai grandi. C’est le plus beau mandat qu’on puisse vivre.

Un sauveur durant votre carrière?
Peut-être Ronald Zacharias, qui m’a aidé à mettre fin aux poursuites interminables, qui n’arrêtaient pas de revenir, même quand j’avais payé ces dettes depuis longtemps.

Votre pire souvenir?
Les fous qui m’ont menacé, qui ont donné lieu à plusieurs condamnations en Valais et à Genève. A Genève, un gars est resté en détention un an. Il en voulait aussi à Oskar Freysinger, Jean-Luc Addor, à mes enfants et à moi. À son arrestation, il avait deux couteaux avec des lames de vingt centimètres. Il a récidivé il y a deux mois et été à nouveau arrêté, cette fois avec un couteau de boucher. C’est pour cela notamment que j’ai eu mon permis de port d’arme.

Un adversaire?
J’ai connu beaucoup de jaloux et d’envieux, notamment dans mon parti. Épuisant et insidieux. Cela m’a coûté une amitié de trente ans avec Roger Golay.

L’argent?
C’est un moyen pour profiter de la vie.

Un rêve?
Pour moi? M’occuper de ma famille. Pour Genève, c’est qu’il y ait enfin une conscience des enjeux sur la fiscalité, la mobilité.

Un regret?
D’avoir fait une affiche avec la tête d’un ministre de l’Éducation avec un bonnet d’âne lors d’un vote sur les notes à l’école. C’était pour dire que nos tests PISA (évaluation des systèmes d’éducation) étaient mauvais et qu’il fallait réagir. C’était blessant, je me suis excusé. Mon autre regret, c’est le fonctionnement du Grand Conseil. Aucun projet de loi ne passe, même s’il est intelligent et découle du bon sens, sans faire l’objet de marchandages. Il ne passe que par la contrainte ou par la peur d’une gifle électorale. Ce serait bien que ça change.

Articles en relation

Installé en Valais, Éric Stauffer promet la lune

Déménagement Retiré de la politique, le Genevois veut installer une «très grande industrie» active dans la pharma, avec 400 emplois à la clé. Plus...

Boulettes de coke: le TF valide l'acquittement d'Éric Stauffer

Justice Selon le Tribunal fédéral, l'ancien président du Mouvement citoyens genevois et un ex-camarade de parti n'ont pas violé la loi sur les stupéfiants. Plus...

Éric Stauffer veut rendre le vote obligatoire

Genève Pour son dernier jour au Grand Conseil, l’ex-député a déposé ce jeudi un projet de loi constitutionnelle. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Khashoggi, l'Arabie saoudite et le Yémen
Plus...