Une start-up secoue les traders genevois

Matières premièresLes banquiers des négociants, réputés conservateurs, lorgnent la blockchain. Par le biais d’une société basée dans le canton.

En septembre 2018, quinze multinationales lançaient Komgo SA pour revoir la façon dont travaillent les financiers du négoce. Un an plus tard, la start-up décolle. Sa directrice, Souleïma Baddi, est au centre de l’image.

En septembre 2018, quinze multinationales lançaient Komgo SA pour revoir la façon dont travaillent les financiers du négoce. Un an plus tard, la start-up décolle. Sa directrice, Souleïma Baddi, est au centre de l’image. Image: Laurent Guiraud

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Dans les bureaux de Komgo, une table de ping-pong bleue fait office de réception. Des post-it jaunes et roses quadrillent les murs, et des employés portent le pull à capuche violet de la société. Un décor typique d’une start-up californienne, mais à la rue Adrien-Lachenal, à Genève, dans un milieu réputé pour son archaïsme, celui du financement du négoce de matières premières.

Komgo? L’acronyme de Commodity Go, mais avec un K, qui, contrairement au C, se prononce de la même façon dans toutes les langues. Sur un des innombrables écrans incurvés de la jeune pousse, un employé, Doug Court, nous fait une démonstration d’un outil voué à bousculer l’univers du négoce.

Le Sud-Africain ouvre un onglet qui lui permet d’échanger des documents, de discuter, de remplir des formulaires, en bilatéral ou en groupe, comme sur un réseau social. Les clients que vise l’entreprise – des négociants, banquiers, logisticiens, compagnies d’assurances, d’inspection (toute partie prenante à des transactions portant sur des ressources naturelles) – peuvent s’inscrire, chacun de chez soi. La plateforme se veut simple, user friendly.

Technologie de pointe

Reposant sur la blockchain, une technologie décentralisée de transmission d’informations cryptées, désormais mûre, Komgo se targue de rendre le financement du négoce plus efficace, et sans papier. Dans le secteur, on y voit une révolution.

Depuis des siècles, les transactions commerciales s’accompagnent d’une innombrable quantité de certificats sous forme papier. Les e-mails ont depuis quelques années pris le relais, mais les tracas restent les mêmes; dans certains pays, comme la Chine ou l’Égypte, les autorités exigent d’ailleurs toujours les imprimés originaux.

C’est d’autant plus lent que les opérations sont complexes. Prenons l’exemple d’une exportation de pétrole. Pour limiter les risques, la banque qui finance l’opération exige une kyrielle de certificats des différentes parties. Du capitaine du cargo sollicité, elle veut un connaissement maritime (bill of lading), un document vieux comme la mondialisation, qui certifie qu’il achemine bien ce qui est indiqué par le fournisseur.

Remplacer l’e-mail

Comme la banque bénéficie souvent d’une garantie sur la marchandise le temps du transport (ce qui lui permet de la revendre au cas où l’importateur ne pourrait plus la racheter, et donc de réduire son exposition), elle reçoit et vérifie tous les documents prévus dans le contrat commercial, comme un certificat de qualité. C’est là qu’interviennent des compagnies d’inspection (comme SGS). Dans la même veine sont demandées des garanties d’entreposage. À chaque étape sa clause bancaire.

Des banques ne financent qu’une seule étape (le trajet dans l’oléoduc par exemple), d’autres plusieurs, selon leur appréciation du risque. Une telle opération requiert vite l’envoi de plus d’une trentaine de documents originaux et de centaines de copies, et implique une trentaine d’intermédiaires.

C’est une aventure unique que de pouvoir transformer une industrie qui a peu changé ses manières de faire pendant des siècles

Souleïma Baddi, Directrice générale de Komgo

C’est là qu’intervient Komgo. La start-up entend réunir les parties sur une seule plateforme, la sienne. Elle estime que les processus seront plus fluides, moins chers, plus sûrs. «Un document envoyé par e-mail est falsifiable», soutient Souleïma Baddi, l’ex-chef du département de commodity finance de Société Générale à Genève, désormais directrice de Komgo. «Sur la blockchain, les risques de fraude ou d’erreurs sont moindres.»

Komgo suscite curiosité et excitation dans le secteur. La première secousse date de l’hiver 2017, quand une cargaison de pétrole d’Afrique en Chine, appartenant au groupe genevois Mercuria, est effectuée via la blockchain. Au début de 2018, deuxième test: Louis Dreyfus Company fait affréter du soja américain à une entreprise chinoise. Tout aussi concluant, selon les parties.

Un demi-milliard cet été

De quoi convaincre quinze multinationales (de SGS à BNP Paribas, Gunvor et Rabobank) d’investir 15 millions de francs pour lancer Komgo, en septembre 2018. Son développement est progressif car les façons de faire changent lentement, mais aussi parce que les parties d’une transaction doivent s’y mettre ensemble. Comme sur Facebook, il faut plusieurs utilisateurs pour que ça marche.

Le rythme s’accélère cet été. Le mois dernier, ING a annoncé avoir effectué sa première opération avec Komgo. En juillet et en août, une dizaine de transactions pour un total de 500 millions de francs ont été effectuées par son biais. Toutes portent sur des cargaisons de brut de la mer du Nord.

«Nous sommes en pleine accélération, se réjouit Souleïma Baddi. C’est une aventure unique que de pouvoir transformer une industrie qui a peu changé ses manières de faire pendant des siècles.» Une deuxième levée de fonds est planifiée en décembre, avec des actionnaires en plus. Dans un an, Komgo prévoit de servir une cinquantaine de clients réguliers.

Le groupe s’est lancé à Genève car c’est un bastion du négoce, où il est aisé de trouver des talents, selon sa directrice. Komgo, qui emploie une quinzaine de personnes, recrute une dizaine d’informaticiens, et les candidats affluent.

Créé: 17.09.2019, 06h53

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