Les spotters de l’aéroport, les paparazzis du ciel

ReportageRien qu’à Genève, ils sont des dizaines de passionnés à collectionner les clichés d’avion.

Aux abords de l'aéroport de Cointrin, il n'est pas rare d'apercevoir des spotters, dont la passion consiste à collectionner les clichés d'avions.

Aux abords de l'aéroport de Cointrin, il n'est pas rare d'apercevoir des spotters, dont la passion consiste à collectionner les clichés d'avions. Image: Georges Cabrera

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Posté sur une butte escarpée en bordure de route, Giuseppe scrute le tarmac. Voilà plus de deux heures qu’il attend. De là, il surplombe le bout de piste, où les avions se préparent à décoller. Comme sur un podium, dans un vrombissement continu, les mastodontes d’acier défilent fièrement devant ses yeux. De temps à autre, il brandit son appareil photo: il faut bien que ses doigts s’agitent pour ne pas s’engourdir. En ce samedi matin de janvier, où les flocons tombent en nombre, ce Genevois de 31 ans a une cible bien précise en tête. Il est ce que l’on appelle un spotter – «to spot» signifie «repérer» en anglais –, dont la passion consiste à collectionner les clichés d’avion, avec l’ambition d’en posséder toujours plus.

Après un énième coup d’œil sur sa gauche, il s’exclame enfin: «Ah, il est là!» Pour un non-initié c’est un avion de couleur noire qui avance lentement sur la piste. Pour Giuseppe, il s’agit un Boeing 737-800 de la compagnie Thomson Airways, avec une peinture et un dessin spécialement apposés pour la période de vacances hivernales. En bref, une perle rare! Giuseppe s’empresse de «capturer» sa proie. Avec son objectif d’une longueur interminable, il mitraille sans relâche la carlingue, jusqu’à ce qu’elle s’éloigne dans le ciel.

Des milliers de clichés

«On sait quand les avions arrivent, mais on ne sait jamais quand ils vont partir. Ce sont les joies du spotting, il faut attendre des heures et des heures», lance Giuseppe. La patience est le maître mot pour réussir à figer dans le temps une telle quantité d’engins. «Pour le moment, j’ai environ 18 000 photos d’avions de 700 compagnies différentes.»

S’ils sont nombreux à partager la même passion que Giuseppe, «entre quarante et cinquante ici», peu d’entre eux se sont décidés à sortir en ce jour de grand froid. Le terrain de jeu, lui, est immense: la piste de l’aéroport de Genève mesure près de quatre kilomètres de long et les spotters se placent à des endroits différents en fonction du vent et de l’ensoleillement.

«Nous sommes à «La Butte», c’est à côté du tunnel de Ferney. Le soleil vient de derrière, il éclaire les avions, donc c’est idéal pour les photos. Par contre, cet après-midi, il faudra aller au «Lidl» de l’autre côté de la piste», explique-t-il. En sept ans de spotting, Giuseppe a eu le temps d’identifier tous les recoins entourant le tarmac genevois, une mine d’or puisque, chaque jour, 520 avions en moyenne y transitent.

De jour et de nuit

Giuseppe n’est pas un spotter comme les autres. Il a l’immense chance de côtoyer au quotidien les avions qu’il admire tant, puisqu’il est aussi un employé de Genève Aéroport. «Hier soir, je travaillais de nuit, je n’ai dormi qu’une heure et demie. Mais il fallait absolument que je me lève pour photographier cet avion. C’est une collection, et comme pour une collection de timbres, il me les faut tous!»

Un Airbus de la compagnie espagnole Iberia s’avance sur la piste. «Iberia, c’est embêtant parce qu’ils ont changé la couleur de leur logo. Du coup, il faut tous les refaire. Mais, bon, ça fait vivre la passion!» Giuseppe appuie longuement sur le déclencheur de son appareil professionnel et photographie l’engin en rafale. En contrebas, sur la route, les automobilistes le regardent bizarrement. «J’ai l’habitude, je sais qu’ils me prennent pour un fou.»

Pas de place pour eux

A Genève, les spotters sont des vrais paparazzis des airs. Outre la recherche d’information, pour savoir à quel moment va passer tel ou tel avion, ils doivent se débrouiller pour trouver la situation parfaite. L’idéal est de prendre de la hauteur, à cause du grillage de sécurité jalonnant le tarmac. «Dans de nombreux aéroports, les spotters bénéficient de lieux mis à leur disposition. Ça leur permet de prendre les meilleures photos possibles. En Suisse, c’est le cas à Zurich ou à Bâle par exemple. Mais à Genève, il n’y a rien pour nous…» regrette Giuseppe.

Fini le temps béni des années soixante où une terrasse ouverte au public surplombait le tarmac. Les spotters ont déserté le bâtiment de Cointrin depuis un moment. Dans l’enceinte de l’aéroport, le seul lieu qui pourrait convenir est désormais le bar-restaurant «Le Chef», qui offre une vue parfaite sur les avions. «Parfois, un homme vient avec des jumelles», assure la serveuse. Sur la carte, le Coca-Cola est à… 5,50 francs. Un montant rédhibitoire. «Moi, je serais prêt à mettre deux francs pour avoir accès à un lieu de spotting», révèle Giuseppe, un brin résigné.

Mais le spotter peut se réjouir. Le directeur de Genève Aéroport, André Schneider, a fait à la fin de janvier une déclaration inespérée, relatée dans la presse. «Je fais le pari qu’en 2020, nous aurons à nouveau une terrasse à offrir aux citoyens genevois.» Reste à savoir si le patron de Cointrin réussira à mettre en œuvre son projet.

Voyager pour des clichés

Giuseppe n’est pas seul sur la butte. Sa compagne l’y a rejoint peu avant que ne passe le Boeing de Thomson Airways, sa cible du jour. «Au début, je ne comprenais pas sa passion», avoue-t-elle. Pourtant, lorsque l’avion noir pointe enfin le bout de son nez, elle n’hésite pas à dégainer son smartphone et à le mettre à l’horizontal. «Si j’étais célibataire je resterais sans doute ici toute la journée. J’ai même fait des voyages à l’étranger juste pour photographier des avions qu’on ne voit pas ici. Beaucoup de spotters le font. Grâce à ça j’ai pu avoir le Air Force One (ndlr: l’avion officiel du président des Etats-Unis) à Los Angeles, c’est un peu le Graal des spotters.»

Un spotter vidéo

Une semaine plus tard, un autre spotter est assis sur un escabeau alors que le jour est à peine levé. Tandis que la ville est encore endormie, Nolan guette les moindres recoins de la piste de l’aéroport. Le vent a tourné et les avions décollent en direction du lac. Nolan s’est donc positionné à un endroit stratégique: collé au grillage de sécurité longeant la route de Meyrin. Un lieu bien connu des Genevois: c’est généralement là qu’ils aperçoivent ces drôles de photographes et leurs échelles, se demandant quelle mouche a bien pu les piquer.

Le froid tranche la peau mais le spotter s’est vêtu en conséquence. Pantalon épais, grosse veste, gants, écharpe et bonnet, tout y est. De quoi tenir une journée entière à l’air (très) frais. Malgré tout cet attirail, il est encore possible de discerner son visage, révélant les traits d’un jeune homme de… 17 ans. «J’ai commencé le spotting il y a trois ans et demi déjà. J’avais donc 13 ans», calcule Nolan.

Il désigne un petit espace entre le grillage et les barbelés fixés au-dessus. C’est l’endroit bénéficiant du meilleur point de vue sur le tarmac – rien qui n’y sépare son objectif des avions. D’où l’escabeau… L’ami indispensable pour obtenir de belles vidéos. Car Nolan est un spotter particulier: il réalise aussi des vidéos publiées sur sa chaîne YouTube (GVA Spotter). Certaines d’entre elles comptabilisent plusieurs centaines de milliers de vues. «J’essaie d’en faire ma spécialité.»

La satisfaction et le partage

A cet endroit, les avions en phase d’atterrissage passent tout près du sol. Le spectacle est impressionnant: les engins passent au-dessus des têtes en fendant l’air. Des centaines de tonnes comme suspendues dans le ciel par magie. Hypnotisé, Nolan les suit inlassablement du regard. A chaque fois, il parvient à identifier le modèle de l’avion: «Ça, c’est l’Airbus A330 de Swiss qui revient de New York.» L’appareil laisse derrière lui une traînée noire et une odeur de kérosène brûlé. Aujourd’hui, Nolan est intéressé par un autre type d’avion. «J’adore les jets privés. Ils sont peut-être moins impressionnants mais ils sont magnifiques. Je donnerais tout pour pouvoir filmer ou photographier un Gulfstream G650», révèle-t-il. Dès qu’un de ces petits avions surgit sur la piste, Nolan utilise son zoom pour déchiffrer l’immatriculation de l’engin. «Ah, je l’ai déjà celui-là…» Il est déçu. Ce n’est que partie remise.

Nous sommes en plein dans la période dite des charters. Certaines compagnies, principalement britanniques, proposent des vols pour Genève uniquement à cette période, vacances au ski obligent. Ces avions «rares» transitent par le tarmac. Pourtant, Nolan est seul le long du grillage. La faible température a dû en dissuader plus d’un.

Pendant la pause-café, à la station-service du coin, la vendeuse lui lance: «Ah, tu es là aujourd’hui? Quel courage!» Bien au chaud, Nolan en profite pour sortir son natel de sa poche et montrer ses «trophées». Chacun accompagné d’une anecdote. «Celui-là, c’est le jet privé d’un riche homme d’affaires polonais. On peut le savoir en lisant l’immatriculation», explique-t-il. «Je ne veux pas seulement faire une collection. Mon but, c’est aussi de prendre de belles photos et de belles vidéos dont je sois fier. Ensuite, ma satisfaction est de les partager.»

De retour face au tarmac, Nolan est réaliste. «Rien d’intéressant n’est prévu, ni au décollage ni à l’atterrissage et la météo n’est pas idéale pour les images… Mais ça ne fait rien, je vais rester encore un petit moment ce matin et je reviendrai cet après-midi. De toute façon, je prends du plaisir juste en regardant les avions.»

Avant de partir, Nolan tient à révéler une de ses astuces: il sort de son sac cinq batteries de rechange pour son appareil photo et quatre pour son téléphone. Cette dévotion sans limites, parfois excessive, est le propre de chaque passion. «Je ne suis pas prêt d’abandonner, rien ne pourra me faire arrêter», assure le jeune spotter. Rien, et surtout pas le regard incrédule d’un automobiliste.

(TDG)

Créé: 17.02.2017, 12h48

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