Sortie de l’alcool, Janet, 77 ans, aide d’autres dépendants

AddictionAprès trente-sept ans d’abstinence, la conseillère en addictions est une figure respectée des personnes dépendantes en rémission à Genève. Elle reçoit en groupe ou en privé.

Janet Hacin-Owen: «Je n’ai pas bu une seule goutte d’alcool depuis trente-sept ans. Et je le vis bien!»

Janet Hacin-Owen: «Je n’ai pas bu une seule goutte d’alcool depuis trente-sept ans. Et je le vis bien!» Image: Laurent Guiraud

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L’été est difficile pour les alcooliques. «La nostalgie du rosé frais en terrasse, je l’ai bien connue… Mais ça passe!» Janet Hacin-Owen, 77 ans, conseillère en addictions, sait de quoi elle parle, pour avoir été une «alcoolique active» pendant vingt ans. Dans les locaux de l’Association de psychothérapeutes pour le traitement des addictions (APTA), au 6, rue Emile-Yung, elle reçoit des personnes cherchant à se sortir d’une addiction, qu’elle soit liée à une substance ou à un comportement. En Suisse, l’Office fédéral de la santé publique estime que plus de 250 000 personnes sont dépendantes à l’alcool. En revanche, aucune statistique n’est établie concernant les dépendances liées à un comportement.


Lire aussi l'éditorial: L’addiction a une porte de sortie


«Je n’ai pas bu une seule goutte d’alcool depuis trente-sept ans. Et je le vis bien!» s’exclame la Genevoise, avec un accent rappelant son Canada anglophone natal. Ne pas consommer et «bien le vivre», c’est justement ce que deux anciens dépendants ont trouvé si sensationnel chez Janet. «Une personne sobre et rayonnante, je n’avais jamais vu ça, je ne croyais pas que c’était possible», raconte Giovanni*, qui a rencontré la thérapeute dans les groupes de la clinique La Métairie à Nyon, où il était en cure il y a quatorze ans. «Ce qui m’a aidé, c’est d’entendre quelqu’un se souvenir combien le sevrage était dur, plutôt qu’un psychiatre élaborer une théorie à partir de ses lectures», raconte Franck* dans son témoignage (podcast n° 4 présenté dans notre webdossier www.addiction.tdg.ch).

Engagée pendant vingt-quatre ans dans l’unité d’addictions de La Métairie pour gérer des groupes thérapeutiques, Janet Hacin-Owen a 77 ans aujourd’hui. Elle n‘a pas pris sa retraite pour autant, assure encore des consultations tous les après-midi et anime un groupe de partage – toutes addictions confondues – le mardi soir. Rangé dans un coin de la pièce, son déambulateur semble incongru. L’énergie que dégage cette menue femme bronzée, qui confie ne plus avoir d’épaules suite à divers accidents de ski, est débordante.

Quel est votre parcours dans l’addiction?
J’ai commencé à boire à 20 ans, sur le bateau qui m’amenait en Europe. J’allais passer six mois à Florence, avant de rejoindre l’école d’interprètes à Genève, ville d’où je ne suis jamais partie. J’ai aimé le goût et l’effet. J’ai continué à boire à Genève. J’avais une tolérance énorme, je pouvais boire beaucoup plus que mes amis.
Vers 32 ans, ma consommation a commencé à devenir problématique. Mon mari, qui ne buvait jamais beaucoup, a constaté que je devenais agressive, et que je buvais dès 17 h, en donnant à manger aux enfants. Quand j’ai eu 39 ans, il n’en pouvait plus. Il m’a amenée vers un avocat, m’a forcée à signer un papier pour que je m’engage à aller aux réunions des Alcooliques anonymes (AA). Je l’ai fait, et cela m’a sauvé la vie. J’ai appris que je n’étais ni folle, ni seule. Le processus était enclenché. J’ai été abstinente quatre mois, mais j’ai rechuté. J’ai enchaîné des mois d’abstinence et de rechutes, à chaque fois pires.
En 1981, mon mari m’a dit: «Tu vas dans ce centre de traitement des addictions en Angleterre, ou je demande le divorce.» Ce n’est pas quelqu’un qui parle à la légère. J’ai entendu ça comme un dernier appel. Je suis resté huit semaines dans ce centre. J’ai encore rechuté une dernière fois, puis plus jamais.
Il s’est passé quelque chose ce 1er avril 1982. J’étais retournée dans ce centre à Londres après ma dernière rechute, et soudainement, je n’ai plus eu envie de me saouler. J’en ai eu marre. Dire avoir arrêté l’alcool et pourtant me faire pincer dans la cuisine à boire au goulot, remplir les bouteilles avec de l’eau ou du thé, mentir, avoir honte, ce n’était pas une vie. J’ai fait le tri dans mes amis. On ne peut pas couper les ponts avec tous les gens qui boivent de l’alcool, bien sûr. Mais avec ceux qui sont vraiment dépendants, oui, c’est vital.

Comment vos proches ont-ils vécu votre alcoolisme?
Plusieurs mois après ma dernière rechute, je me suis rendu compte que ma famille souffrait énormément de mon addiction. Maman ivre aux promotions ou en amenant des copains de son fils au karaté… Chaque fois que j’étais saoule, j’appelais ma mère pour déclarer que j’allais me tuer et je raccrochais. Elle a passé de nombreuses heures au téléphone avec mon mari, à tenter de chercher «que faire avec Janet». Les deux sont allés longtemps aux Al-Anon, le groupe de soutien pour les proches des alcooliques.
Même l’abstinence était difficile: ma famille vivait dans l’attente de la prochaine rechute, j’étais comme une bombe à retardement dans le coin de la pièce. Les dégâts qu’un alcoolique crée autour de lui sont immenses. C’est quelque chose que l’on ignore quand on est dans la consommation. Par ailleurs, les femmes alcooliques renferment beaucoup de honte et de culpabilité. Au lieu d’être des mères nourricières, elles détruisent la confiance et la relation avec leurs enfants.

Comment en êtes-vous arrivée à travailler pour les dépendants?
En 1986, une amie des AA m’a annoncé qu’elle était engagée à Nyon pour ouvrir un nouveau centre pour le traitement des addictions, à La Métairie. Elle m’a demandé si ça m’intéressait de me former sur le tard. J’ai sauté sur l’occasion. Normalement, il fallait cinq ans d’abstinence, j’en avais quatre et demi, j’ai donc bénéficié d’une exception. Je suis partie en formation aux États-Unis pour apprendre la méthode Minnesota. Cette dernière englobe les douze étapes des AA et leur approche spirituelle, mais est surtout basée sur la façon de vivre ses émotions, sans avoir besoin de boire, sniffer, se piquer ou s’exténuer d’une façon ou d’une autre.

Qui vient vous consulter?
Tous types de personnes, mais proportionnellement plus d’hommes. Dans le groupe du mardi, les gens ont entre 23 et 83 ans. Des étudiants, des chômeurs, des gens dans la vie active. On s’appelle par notre prénom et on se tutoie, ça brise la glace. Parmi les nouvelles dépendances, la cyberaddiction revient très souvent, ainsi que l’addiction sexuelle et la dépendance au travail ou au sport. On parle d’addiction quand le comportement nuit à soi ou aux autres, et quand l’on perd la maîtrise de sa vie. Il y a des gros buveurs qui peuvent s’arrêter et limiter leur consommation lorsqu’ils y sont obligés, par exemple suite à un bilan de santé inquiétant. Mais un réel alcoolique n’y parvient pas, même en constatant les conséquences graves engendrées par son comportement.
Chez les AA ou les NA (Narcotiques anonymes), aucun thérapeute ne modère, aucune hiérarchie n’existe entre les membres. C’est la différence principale avec le groupe que je modère, où j’interviens en tant que thérapeute, où j’anime la séance. Je mets une enveloppe, les gens donnent ce qu’ils peuvent. Je peux me le permettre, je touche l’AVS. Le but, c’est de parler de ses émotions, qui ne sont ni positives ni négatives, mais agréables ou désagréables. Il y a des émotions que l’on n’a pas l’habitude de partager. Est-ce que quelqu’un a froissé notre orgueil, cette semaine? Si c’est le cas, est-ce qu’on ose se l’avouer et en parler? C’est rare, non?

Mais en quoi parler de ses émotions a-t-il un effet sur la dépendance?
Ma dernière rechute était due au fait qu’un matin, j’ai été blessée par une réaction de la jeune fille au pair, qui ne m’appréciait pas à ma juste valeur. Pour être honnête, je ne l’appréciais pas beaucoup non plus… Je suis allée boire un café avec une amie des AA, et je n’ai rien dit de cette émotion-là. Puis je suis allée acheter une bouteille de vodka au supermarché et le soir, j’étais ivre.

Des dépendants utilisent des termes amoureux pour parler de leur addiction: «lune de miel avec l’alcool», «en couple avec la nourriture», «ma rencontre avec le cannabis»...Comment le comprendre?
Je ne sais pas, ce n’est pas l’expérience que j’ai eue. Moi j’ai toujours aimé la vie, je ne me sentais pas amoureuse de l’alcool. Mais j’étais excessive. Sport, tennis, bronzage, alcool… j’allais toujours trop loin. J’ai toujours été quelqu’un de très positif. Je disais «tout va bien» tout le temps. Bien sûr, j’avais aussi des jalousies ou des ressentiments. Mais je ne voulais pas en parler, je ne pensais pas que c’était important.

Pour lutter contre le deal de rue, certains prônent la légalisation. Une solution?
Je suis aussi partagée. D’un côté, je ne suis pas pour la criminalisation à outrance. Aux États-Unis, les prisons sont pleines de petits dealers et de personnes qui portaient quelques grammes sur eux. C’est absurde. En revanche, je crains que la légalisation du cannabis ne fasse exploser la proportion de gens qui fument. On le voit au Colorado: des gens s’y sont mis parce que c’est légal et des milliards sont gagnés avec la vente de ce produit addictif. Quant à la légalisation des drogues dures, je suis absolument contre, bien sûr.

La cigarette est-elle une addiction comme les autres?
Le tabac tue, c’est vrai, mais il ne tue ni la compétence, ni la personnalité, ni la motivation, au contraire des autres drogues, qui amènent vers une perte de maîtrise de sa vie. Je conseille aux personnes d’arrêter d’abord les substances ou les pratiques plus graves avant de quitter la cigarette.

* Prénoms d’emprunt

Créé: 11.07.2019, 07h04

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