«À la Servette, le risque d'accident existe et il est élevé»

Menace d'effondrementUne expertise inquiétante a conduit à l’évacuation des immeubles. Nous la publions en exclusivité sur notre site. Son auteur nous en livre les détails.

Gabriele Guscetti, auteur de l’expertise: «Le très gros risque, c’est la rupture par poinçonnement. La dalle peut s’effondrer d’un coup et entraîner celles qui sont en dessous. Je vous laisse imaginer la catastrophe.»

Gabriele Guscetti, auteur de l’expertise: «Le très gros risque, c’est la rupture par poinçonnement. La dalle peut s’effondrer d’un coup et entraîner celles qui sont en dessous. Je vous laisse imaginer la catastrophe.» Image: ENRICO GASTALDELLO

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Il faut évacuer l’immeuble «dans un délai court mais raisonnable». C’est la recommandation faite par l’ingénieur Gabriele Guscetti à propos des trois immeubles de la rue de la Servette, les numéros 89, 91 et 93. C’était le 26 septembre. Une semaine plus tard, la Migros et d’autres arcades ferment leurs portes et les locataires apprennent qu’ils doivent quitter les lieux.

Une telle décision est extrêmement rare. Elle jette des dizaines d’habitants dans l’incertitude et plonge les petits commerçants dans les difficultés économiques. D’ailleurs, certains d’entre eux rechignent à quitter les lieux, estimant que le risque est surestimé.

Nous avons rencontré Gabriele Guscetti, l’auteur de l’expertise, que nous publions sur notre site avec son accord. Tessinois d’origine, il est associé chez Ingeni, un grand bureau d’ingénieurs installé dans quatre villes de Suisse et employant 110 personnes.

Pour quelle raison avez-vous mené cette expertise? Le propriétaire avait-il des soupçons?

Nous avons d’abord été mandatés par La Foncière, qui voulait surélever ses deux immeubles, les No 89 et 91. Nous avons vérifié leur stabilité, la résistance des colonnes, des fondations, et la dernière dalle sous le toit. Tous les tests sur les porteurs verticaux ont été positifs. Le béton était de bonne qualité, les armatures aussi. Dans ces conditions jugées favorables, les travaux pour la surélévation ont pu commencer.

Mais c’est sur l’immeuble de la Migros que vous avez d’abord découvert les problèmes.

Oui, son propriétaire, un investisseur allemand, pensait modifier la distribution des bureaux et de certains éléments de la structure. Il a donc fallu vérifier l’état des structures porteuses, en particulier les dalles. En l’absence de documents d’origine et pour faire ces vérifications, nous avons dû entreprendre une campagne de sondages.

Et vous avez été surpris?

À la suite de nos premières investigations, nous avons constaté que la qualité du béton était très faible, à environ un tiers de sa capacité normale. Certaines couches s’effritaient. Le deuxième constat affligeant concernait les armatures métalliques qui soutiennent le béton. Elles étaient trop fines et pas suffisamment denses. Le niveau de sécurité était très préoccupant. Il faut savoir que la portée de ces dalles est de 6,40 pour une épaisseur de 18 cm. Les ingénieurs de l’époque étaient très audacieux…

Suite à ce constat, nous avons averti les propriétaires sur les risques encourus. Comme les trois entrées 89, 91 et 93 ont été construites en même temps et que les dalles s’étendent sur tout le bâtiment, nous avons encore réalisé des sondages au 91, qui ont confirmé le très mauvais état du béton et des armatures. Cette situation existe depuis la construction de l’immeuble et ne s’explique pas par une dégradation de l’immeuble.

Vous avez sollicité un deuxième avis?

J’ai pris contact avec le professeur Aurelio Muttoni, de l’EPFL. C’est un grand spécialiste des risques liés au poinçonnement (ndlr: quand le poteau sur lequel repose la dalle transperce cette dernière, qui par conséquent s’effondre). Les calculs qu’il a réalisés ont confirmé nos craintes.

Quels sont les risques exactement?

La rupture par flexion (ndlr: l’affaissement de la dalle en son centre) n’est pas le plus problématique. En général, des signes précurseurs se manifestent (fissures, déformations, etc.) avant sa rupture définitive et on a le temps d’intervenir. Le très gros risque, c’est la rupture par poinçonnement. La dalle peut s’effondrer d’un coup et entraîner celles qui sont en dessous. Je vous laisse imaginer la catastrophe. C’est parce que ce risque-là existe réellement que nous avons pris la décision de faire évacuer le bâtiment. Même si on ne sait pas quand un accident peut se produire, dans cinq minutes ou dans cinquante ans.

Des habitants pensent que vous noircissez le tableau, puisque les travaux de surélévation n’ont pas entraîné de catastrophe.

Heureusement que rien n’est arrivé. Mais je vous assure que le risque existe et qu’il est élevé. Ce que nous craignions avant tout, c’est un incendie, la chaleur finirait d’affaiblir les armatures et donc la dalle. Ou un séisme. En Valais, l’immeuble aurait été évacué sur-le-champ. Vous savez, ce n’est pas une décision facile à prendre. Il y a eu des réunions tendues, beaucoup d’inquiétudes, mais je pense que nous avons pris la bonne décision.

Le propriétaire du 93 n’avait-il pas intérêt à vider l’immeuble pour faire une opération spéculative?

J’ai essentiellement été en contact avec son représentant basé à Lausanne, un ingénieur de formation. Il a été sensible à nos arguments et nous a appuyés dans nos démarches. Il n’y a eu aucune pression.

Si le danger existe, pourquoi peut-on encore longer le bâtiment?

Informé de la situation par les propriétaires, l’État a jugé que le plan d’action proposé était adéquat et raisonnable.

La suite des événements?

Dès jeudi, c’est-à-dire une fois les appartements vides, nous allons sécuriser le bâtiment avec des étais provisoires. C’est la priorité absolue. Après, nous étudierons la manière de le rénover.

Y a-t-il d’autres immeubles dans ce cas à Genève?

Les immeubles datant des années soixante et septante ne sont pas à risque. En revanche, il me paraîtrait opportun de procéder à des vérifications sur les autres bâtiments réalisés par les architectes et les ingénieurs qui ont construit celui de la Servette.

Créé: 09.10.2019, 20h01

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