Un séquestre de voitures de luxe vire au casse-tête

Affaire ObiangDes bolides saisis en 2016 par la justice genevoise, mal entretenus, se sont dépréciés. L’instruction contre le vice-président équato-guinéen coûte cher au contribuable.

Des voitures d’Obiang arrivent à Genève en août 2015 pour être réparées. Elles seront séquestrées sur le même tarmac sur le chemin du retour, quinze mois plus tard.

Des voitures d’Obiang arrivent à Genève en août 2015 pour être réparées. Elles seront séquestrées sur le même tarmac sur le chemin du retour, quinze mois plus tard. Image: DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Après les antiquités volées, les voitures détériorées. Un nouveau séquestre ordonné par la justice genevoise se révèle piquant pour le contribuable. Il émane de l’affaire Obiang, du nom du vice-président de la Guinée équatoriale accusé de blanchiment d’argent dans le canton. Et fait écho aux révélations du «Temps», début mai, comme quoi des œuvres d’art anciennes évaluées à quatre millions de francs et saisies par les procureurs genevois avaient été volées aux Ports Francs.

Fin 2016, 25 véhicules utilisés par l’homme d’État africain, Teodorín Obiang, à Genève pour réparation, sont saisis sur ordre du Ministère public genevois. Ils sont amenés au bureau des autos où ils croupiront une quinzaine de mois quasiment sans entretien. Dans le lot figurent une Koenigsegg, une Lamborghini Veneno (deux bolides valant plusieurs millions de francs chacun), une Bugatti Veyron (elle aussi capable d’aller à plus de 400 km/h), trois Rolls-Royce, plusieurs Ferrari, une Maserati. Des modèles aussi rares que précieux.

Police judiciaire saisie

Les procureurs ignoraient-ils que de tels jouets nécessitent un entretien minutieux, surtout s’ils ne roulent pas? Ils attendent en tout cas un an avant de charger, en novembre dernier, la brigade financière de déterminer si les conditions du séquestre - les voitures sont posées dans un hangar sous des bâches - leur font perdre de la valeur et de proposer dans ce cas des mesures pour y remédier. Car un objet saisi, s’il n’est pas confisqué, doit être rendu en l’état, selon le Code de procédure pénale.

Notre long format sur la présence à Genève de la famille au pouvoir en Guinée équatoriale

Le rapport de la police judiciaire, quinze jours plus tard, est sans équivoque. Il souligne que le séquestre a déjà occasionné 50 000 francs de frais (166 francs par mois par voiture). Il note que la majorité des batteries sont à plat, que les réservoirs sont vides, ce qui est contre-indiqué car de la condensation s’y accumule au contact de l’air. Or la rouille endommage les réservoirs, les pompes, le système d’injection. L’immobilisation des véhicules peut aussi avoir entraîné le dessèchement des joints et l’oxydation des fluides, indique le rapport.

Les pneumatiques, pas assez gonflées, ont pu se détériorer or le prix de certains pneus dépasse les 5000 francs et les machines permettant de les changer sont rares. Des questions se posent aussi pour les engins à propulsion hybride, selon la police, puisque leurs batteries valent près de 100 000 francs pièce et que leur remplacement requiert un passage chez les constructeurs.

Comme un retour en arrière

Le rapport conclut que «la dévaluation des voitures est potentiellement importante» et recommande de ne pas les laisser à la direction générale des véhicules. Le Ministère public procède donc à un appel d’offres auprès de sociétés de gardiennage de la place pour les dix véhicules les plus luxueux du lot. Et c’est l’entreprise JokerDrivers qui est retenue. Les bolides sont transférés dans son entrepôt de la Gravière à la mi-avril, discrètement.

JokerDrivers? La société est administrée par un dénommé Leonardo Pace, celui-là même qui s’occupait des voitures d’Obiang lors de leur séjour dans le canton avant qu’elles ne soient saisies! Contacté, celui qui aurait accepté de s’en occuper à moindre prix (plusieurs milliers de francs par mois quand même) n’a pas souhaité s’exprimer.

Les voitures d’Obiang transitent depuis dix ans par Genève, un canton que lui et sa famille ont bien connu avant que la justice ne s’en mêle. Le 27 mai 2015 par exemple, une Ferrari F40 rouge et une Porsche Carrera GT 980 jaune immatriculées en Guinée équatoriale quittent Cointrin pour Malabo, la capitale de ce pays africain. Deux voitures qui ne figurent pas dans la liste des 25 et qui ont échappé à la justice genevoise.

Africains mécontents

En attendant, le propriétaire des véhicules saisis - le gouvernement de Guinée équatoriale - se montre mécontent du traitement qui leur est réservé. «Il n’est pas exclu que nous actionnions le Ministère public genevois en responsabilité civile pour demander une indemnisation», indiquent ses avocats Mes Miriam Mazou et Laurent Moreillon. «Nous voulons savoir précisément à quelle hauteur se chiffrent les dommages.»

«Les véhicules n’ont pas été achetés en Suisse et ils n’y sont pas immatriculés, je ne sais pas quelle est la compétence des autorités suisses pour les confisquer, estime une autre source. Car pour saisir un bien en Suisse, il faut qu’une infraction y ait été commise. Il est stupide dans tous les cas de maltraiter les voitures car soit il faudra les rendre en bon état, soit il faudra qu’elles soient en bon état pour les vendre à bon prix.»

Pour les vendre, il faut d’abord gagner en justice, ce qui est loin d’être le cas. Un procureur, Claudio Mascotto, ne se serait pas montré suffisamment impartial et a été récusé par le Tribunal fédéral. Celui qui demeure, Johan Droz, chercherait toujours des preuves que les véhicules, et le yacht, sont les produits d’un blanchiment. «Aucun procès n’est agendé à ce stade», indique le porte-parole du Ministère public genevois sans commenter davantage. Teodorín, lui, sillonne le monde pendant ce temps: il a été aperçu en Inde, au Brésil (aux côtés du président Temer) dans les Émirats ou à New York, à la mi-mai.

Un yacht, enfin, a été arraisonné par les autorités néerlandaises, sur demande de la justice genevoise un mois après la saisie des voitures (sur ce volet, Malabo a mandaté un avocat genevois, Me Alain Macaluso). L’entretien du navire séquestré coûte 2000 euros par jour, indiquait la «Tribune de Genève» cet hiver. Encore une facture prise en charge par le Ministère public genevois, donc par le contribuable. (TDG)

Créé: 23.05.2018, 17h52

Les dates clés de l'instruction

31 octobre 2016 Le Ministère public genevois ouvre une instruction pour blanchiment d’argent contre Teodorín Obiang, le vice-président de la Guinée équatoriale. Le même jour, les procureurs font séquestrer dix voitures de luxe à l’aéroport. D’autres saisies suivront à Genève et Nyon dans les jours suivants.

3 décembre 2016 La justice genevoise fait arraisonner un yacht, le «Ebony Shine», appartenant à la Guinée équatoriale, au large des Pays-Bas. Il est évalué à une centaine de millions d’euros.

3 juillet 2017 Le Tribunal fédéral, saisi par les avocats de la Guinée équatoriale, rejette leurs recours contre une décision cantonale qui avait confirmé le bien-fondé des saisies du navire et des voitures. Il existe, selon les juges de Mont Repos, suffisamment de soupçons pour ne pas lever les séquestres.

1er décembre 2017 La brigade financière de la police judiciaire remet son rapport sur les conditions du séquestre des voitures.

7 décembre 2017 La chambre pénale des recours, à Genève, accepte le recours de la Guinée équatoriale contre la vente du yacht, voulue par les procureurs.

10 janvier 2018 Le Tribunal fédéral ordonne la récusation du procureur Claudio Mascotto, qui n’aurait pas été suffisamment impartial.
Avril 2018 Dix voitures saisies sont transférées du bureau des Autos à un local de la société JokerDrivers.

Articles en relation

Récusation du procureur dans l’affaire Obiang

Afrique Claudio Mascotto ne s’est pas montré suffisamment impartial, selon le Tribunal fédéral. Coup de tonnerre. Plus...

Un yacht séquestré coûte 2000 euros par jour au contribuable genevois

Guinée équatoriale Le coût d’entretien du navire africain a poussé le Ministère public à le vendre. Le clan Obiang s’y oppose et a obtenu gain de cause. Plus...

Boeing bloqué à Cointrin: Orange perd une bataille

Genève Aéroport Le groupe télécom français a fait séquestrer à Genève l’avion du président de la Guinée équatoriale. La justice lui donne tort. Plus...

L’étrange parcours genevois d’un jet africain

Genève Un appareil acheté par le biais de fonds controversés et banni aux Etats-Unis s’est régulièrement posé à Cointrin avant de disparaître des radars. Il reste exploité par une société suisse présente à Genève. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

La révolte des gilets jaunes
Plus...