Sanctions ou pas, la ligne Genève-Téhéran est en vue

AviationQeshm Air a obtenu un créneau pour une desserte deux fois par semaine à Cointrin, depuis dimanche. La compagnie est dans le collimateur de l’administration Trump.

Cet Airbus A320 pourrait bientôt relier Cointrin à Téhéran et rouvrir une ligne historique entre les deux cités.

Cet Airbus A320 pourrait bientôt relier Cointrin à Téhéran et rouvrir une ligne historique entre les deux cités. Image: Jeremy Denton

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Une compagnie iranienne veut ouvrir une liaison aérienne entre Téhéran et Cointrin, dans le contexte chahuté des sanctions américaines sur la République islamique. Qeshm Air, elle-même dans le viseur de l’administration Trump, a obtenu un créneau pour faire atterrir un Airbus A320 dans le canton les dimanches et jeudis à midi et décoller une heure et demie plus tard, depuis le 3 février.

Une nouvelle qui réjouit dans le milieu. Sharif Nezam-Mafi, président de la Chambre de commerce Suisse-Iran, y voit un «très bon signal pour l’économie iranienne» et André Schneider, directeur de l’aéroport, une ligne qui «permettrait d’améliorer la connectivité du canton et de la Genève internationale à cette région du monde». Mais tous deux restent prudents: le «slot» (créneau) a beau être réservé, le groupe iranien ne vole pas encore vers Genève.

Qeshm Air doit au préalable régler une foule de détails. Certains diraient plutôt: franchir une montagne d’obstacles.

Sujet épineux

«Demander un slot, c’est gratuit, mais on ne le fait pas juste comme ça. Si une compagnie demande un slot, c’est qu’elle a l’intention d’opérer le vol», relève tout d’abord Peter Dellenbach, directeur de Slot Coordination Switzerland, l’organisation qui gère les horaires d’arrivées et de départs des avions en Suisse.

André Schneider indique que les contacts avec Qeshm Air ont été noués en 2018 et que désormais la balle est dans le camp de l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC), où doit notamment se régler la question du droit de trafic aérien. L’institution fédérale confirme sans faire de commentaires.

Le sujet est épineux. Quand un transporteur veut ouvrir une liaison aérienne au sein de l’Union européenne, pas de problème: le marché est libéralisé depuis deux décennies. Mais pour un vol transcontinental, il doit faire face à un règlement complexe, supervisé par l’OACI (Organisation de l’aviation civile internationale, une instance onusienne à Montréal) et les autres compagnies nationales doivent être consultées.

Pour un groupe iranien, c’est encore plus difficile car depuis le 5 novembre, l’aviation est également visée par les sanctions américaines sur ce pays. Les compagnies iraniennes se sont vues interdites d'acheter tout avion. Qeshm Air n’y échappe pas.

La compagnie a été fondée par Babak Zanjani, un milliardaire iranien condamné à mort (et qui attendrait son exécution) suite à une affaire de corruption. La National Iranian Oil Company (NIOC), qui appartient au Ministère iranien du pétrole, a repris la compagnie suite au scandale avant de la revendre à un particulier iranien. Qeshm Air est donc aujourd'hui un transporteur privé. Le groupe a approché un cabinet genevois pour l’aider à lancer sa desserte bihebdomadaire dans le canton. Un beau défi.

Trouver une banque

«Aucune banque ne voudra traiter avec une entreprise sous sanctions américaines», indique une source qui préfère rester anonyme. Selon cette dernière, la seule solution pour convaincre une banque européenne de traiter avec Qeshm Air serait pour Qeshm Air d’ouvrir une entreprise dans un pays tiers, qui ouvrira à son tour une société de droit suisse sur sol helvétique pour diluer toute présence iranienne. «Et encore, rien n’est garanti car les banques vérifient de près avec qui elles travaillent», selon notre source.

Collaborer avec une banque pour lancer une liaison aérienne à Genève, c’est indispensable. Le transporteur doit effectuer des transactions auprès de ses partenaires, de Genève Aéroport aux entreprises d’assistance au sol (transport des bagages) en passant par le remplissage du kérosène (refueling).

En Europe, à peine une demi-douzaine de banques acceptent de traiter avec l’Iran, jamais en dollars, selon Laurent Sciboz, un consultant spécialisé sur l’Iran.

En théorie, si une entreprise suisse traite avec une consœur iranienne, qu’il n’y a aucune transaction en dollars et qu’il n’y a aucun lien avec les États-Unis, l’embargo américain sur l’Iran décrété par l’administration Trump n’est pas violé, estime Cyrus Siassi, un avocat président de la Chambre de commerce Iran-Suisse à Genève. Berne et Bruxelles ne suivent pas Washington dans sa politique vis-à-vis de Téhéran.

De nombreuses entreprises suisses se montrent néanmoins prudentes dans ce contexte, parce qu’il peut évoluer, de peur aussi d’être mises sur une liste noire par le Trésor américain, qui profère des menaces en ce sens. Les banques suisses disent toutes avoir cessé tout business avec le pays de Rohani, Credit Suisse notamment, qui collabore avec Genève Aéroport.

Liaison historique

Qeshm Air a ouvert une ligne à Hambourg durant l’été 2017, la première liaison vers l’Europe pour cette compagnie créée en 1993 pour relier l’île de Qeshm, entre le golfe Persique et celui d’Oman, à la capitale Téhéran. Le transporteur dit sur son site recenser aujourd’hui 21 appareils. Contactée, Qeshm Air n’a pas répondu.

La compagnie a officiellement annulé ses vols à Cointrin hier. La veille, dimanche, ils étaient donc annoncés sur les panneaux de l’aéroport, annoncés comme annulés mais affichés tout de même.

Si son A320 atterrit un jour à Genève, le groupe iranien rouvrirait une liaison historique dans le canton. Iran Air, la compagnie nationale, a relié Téhéran au bout du Léman pendant quarante-six ans, de 1965 à 2011. Le groupe avait cessé d’opérer à Cointrin non pas parce que la demande était en berne mais parce que, dans un contexte de sanctions américaines vis-à-vis de l’Iran (déjà), les entreprises de refueling et leurs banques ne voulaient plus travailler avec un groupe iranien.


Les poids lourds helvétiques restent en Iran

Les sanctions américaines épargnent le secteur humanitaire et les biens de première nécessité, des produits pharmaceutiques aux céréales. Les firmes pharmaceutiques mais aussi les maisons de négoce de grains, américaines mais également suisses, peuvent donc exporter leurs produits sans restriction dans la République islamique.

Novartis et Roche y écoulent un nombre grandissant de médicaments. Le leader mondial de la certification, SGS, basé à la place des Alpes, étoffe aussi ses services, tout comme Nestlé, qui prévoit d’y ouvrir une nouvelle usine. Les multinationales feraient attention de ne rien avoir à faire avec les États-Unis, et n’y emploieraient aucun ressortissant américain. Selon les douanes, les exportations helvétiques en Iran ont augmenté de près de 5% ces trois dernières années.

Des délégations économiques, genevoises puis vaudoises, ont effectué des voyages au pays de Rohani ces dernières années. De nombreuses PME romandes voient en l’Iran, un pays de plus de 80 millions d’habitants, un important marché.

De nombreuses PME suisses, effrayées par les sanctions, auraient tout de même freiné, sinon mis temporairement fin à leurs activités en Iran.

Des sociétés iraniennes sont aussi présentes en Suisse, comme Naftiran Intertrade Company – succursale domiciliée à Pully (VD) de la National Iranian Oil Company – une société étatique qui gère les réserves d’hydrocarbures d’Iran et dont les ventes se chiffrent en plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Un demi-millier d’étudiants iraniens seraient présents en Suisse où une communauté iranienne s’est établie de longue date. Selon l’Office fédéral de la statistique, 5377 Iraniens étaient établis sur sol helvétique à la fin de 2017, soit 0,3% de la population étrangère résidente permanente, sans compter les binationaux. R.ET.

Précisions suite à la parution de l'article publié le 5 février. Dans la première version de l'article, celle qui a été publiée dans le journal, nous avons dans un paragraphe confondu Qeshm Air et Qeshm Fars Air. Cette dernière, une compagnie cargo iranienne également, est directement visée par les sanctions du Trésor américain ("subject to secondary sanctions"), ce qui n"est pas le cas de Qeshm Air. Contrairement à ce que nous avons écrit dans un premier temps, le secteur de l'aviation en Iran n'est pas, dans sa totalité, visé par les sanctions américaines. L'administration Trump interdit tout achat d'avion par une compagnie aérienne. (TDG)

Créé: 05.02.2019, 07h09

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