Il saisit les écorchés de la vie

Après les néons du bunker voisin, Didier Ruef semble apprécier la lumière naturelle au Stade de Richemont.

Après les néons du bunker voisin, Didier Ruef semble apprécier la lumière naturelle au Stade de Richemont. Image: Pierre Abensur

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Il connaît la musique, comme on dit! Le photographe Didier Ruef a inauguré hier, à Cité Seniors, «72 boulevard des écorchés», sa dernière exposition consacrée à des personnes sans domicile fixe qui, l’hiver venu, dorment dans un bunker au 72, route de Frontenex. «Des hommes et des femmes, des Genevois, des Suisses ou des étrangers issus d’horizons divers, qui ont des histoires communes, faites d’échecs familiaux, professionnels, de troubles psychiatriques, de refus d’intégrer la société ou également de migrations économiques», raconte le photographe que nous avons rencontré en pleine lumière au Stade de Richemont, voisin de ce lieu obscur de survie. «Au cœur de la nuit, le bunker-abri ferme ses portes, poursuit-il. Deux mondes dès lors cohabitent et s’ignorent. Au-dessus, la ville, ses lustres et bâtiments lumineux. Un monde de miroirs avec des contradictions pesantes, le dedans et le dehors, la richesse et la précarité.» Une réalité qu’il expérimente depuis plus de vingt ans.

L’aide de Noël Constant

«Mon premier sujet sur la pauvreté date de 1989. J’habitais alors Zurich et j’avais collaboré avec Das Magazin du Tages-Anzeiger», se souvient ce quinquagénaire au regard doux. Le jeune homme d’alors, fraîchement licencié en sciences économiques, avait toutefois réalisé son reportage à Genève, avec l’aide de Noël Constant – éternel moteur de Carrefour Rue, association de soutien aux plus démunis – et d’Esther Alder, devenue, elle, maire de Genève, mais qui a longtemps travaillé avec des sans-abri.

«Je ne voulais pas de visages floutés, je souhaitais montrer de vraies situations, capter la réalité, explique Didier Ruef. Or, la précarité est très cachée. Un vrai tabou, et encore plus à l’époque. J’ai ainsi eu de grosses difficultés à trouver des personnes prêtes à apparaître dans la presse à visage découvert! Heureusement, ça s’ouvre un peu grâce à des gens comme Noël Constant. Il parle en permanence de la pauvreté de façon simple et naturelle.» Une bonne chose, selon le photographe, car on peut vite tomber dans l’engrenage: «Tout le monde peut dégringoler, avec des risques de chute vertigineuse, notamment quand se combinent chocs professionnel et familial.» Les femmes résistent plus longtemps selon lui, «grâce aux enfants; mais certaines n’hésitent pas à se prostituer pour survivre».

Des enfants, Didier Ruef en a deux (Micaela, 19 ans, et Nicola, 16 ans) et il comprend parfaitement jusqu’où on peut être prêt à aller pour protéger sa descendance. «Il était important pour moi de devenir père! Je n’ai pas connu le mien, j’ai grandi avec ma mère et mes grands-parents.» Un rôle de père qui l’a aussi aidé à se sociabiliser au Tessin où il vit depuis vingt-deux ans, après y avoir suivi sa femme Carla: «Les Tessinois sont très renfermés, mes amis sont des émigrés. Maintenant que les enfants sont grands et qu’ils ont moins besoin de papa, ma nouvelle vie sociale passe par la salsa et le kizomba, une danse venue d’Angola.» Mais, au-delà de ces évasions «olé olé», ce photographe social, comme il aime se qualifier, continue surtout à aimer son métier, même si les temps sont durs: «Les grands groupes de presse ne se donnent plus les moyens. Résultat: ce n’est pas la meilleure photo qui est publiée… mais la moins chère!»

Il plonge pour ne plus penser

Alors Didier Ruef pratique la plongée sous-marine, pour oublier: «Un moment où tu ne penses plus. Comme quand tu déclenches ta photo.» Cela ne l’empêche pas de sillonner le monde pour son travail. Passionné d’Afrique Noire à laquelle il a dédié un superbe ouvrage en 2005, le baroudeur vient de réaliser un reportage sur les armes à feux en Arizona: «Absolument délirant. Hommes et femmes sont surarmés. La faillite de l’Etat.» Un échec planétaire le préoccupe aussi grandement: celui de la pollution. «J’aimerais faire une vraie grande exposition autour de mon livre «Recycle», paru en 2011.» L’œuvre de sa vie après vingt ans de travail. (TDG)

Créé: 17.03.2016, 19h50

Bio express

1961 Naissance à Genève, le 15 juillet.

1984 Licencié en sciences économiques à l’Université de Genève.

1985 Rejoint l’International Center of Photography (ICP), à New York.

1988 Départ à Zurich et premières collaborations régulières avec la presse: Das Magazin, Schweizer Familie, NZZ.

1991 Membre de l’agence Nework Photographers à Londres jusqu’en 1997.

1994 S’établit au Tessin.

2002 Membre fondateur de l’agence photographique www.pixsil.com.

2016 Exposition de personnes sans domicile fixe à Cité Seniors.

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