A la rescousse des commerces historiques

GenèveDepuis cinq ans, trois arcades de la Ville renaissent grâce à une gestion associative.

Marina Fernandes (à g.) et Claire Libois, respectivement présidente et vice-présidente de l'association «Les amis de la Bretelle».

Marina Fernandes (à g.) et Claire Libois, respectivement présidente et vice-présidente de l'association «Les amis de la Bretelle». Image: Steeve Iuncker-Gomez

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Dans le bar, les murs ont retrouvé leur orange d’origine. Une couleur vive en guise de clin d’œil, de message aux vieux habitués. Pas de concept novateur, pas de bar lounge, mais un respect de l’identité historique des lieux. Depuis bientôt deux ans, l’association des «Amis de la Bretelle» a repris le bistrot populaire éponyme de la rue des Etuves, avec la ferme intention de faire perdurer son héritage. «Le projet est né avec un post-it A reprendre collé à même la porte de l’établissement en septembre 2014, se souvient Claire Libois, membre fondateur. Clients à l’époque, on s’était dit avec quelques amis que ce serait dommage de voir l’endroit se transformer.»

Le reprendre en association? Une question de sensibilité, bien sûr. Sans oublier que la gestion partagée a quelque chose de rassurant. «Surtout quand on ne connaît rien au métier», sourit Claire. Sur la base d’un collectif de personnalités et de compétences – parmi les membres, on compte des médecins, des avocats, des travailleurs sociaux, des psychologues, une exploitante de bar et des étudiants en tout genre – l’organisation finit par rapidement se mettre en place et monte en l’espace de deux mois un dossier recevable par la Gérance immobilière municipale (GIM), qui possède l’arcade.

Les précurseurs du bord du lac

Malgré le côté expérimental, le service de la Ville n’est pas insensible au projet (lire ci-dessous). Il faut dire que trois ans auparavant, en 2011, une autre association avait tracé la voie: «Les Amis de la Perle du lac». D’anciens employés, formés en collectif, s’étaient alors mobilisés pour sauver leur emploi, menacé par une fermeture temporaire et une rénovation annoncée. «Dans notre cas, notre situation personnelle a été le moteur de la création de l’association, raconte le trésorier, Gérard Lamarche. Mais la défense d’un lieu emblématique pour le canton et pour la Genève internationale faisait aussi partie de la démarche.» Consciente du caractère transitoire du projet, la Ville fait un effort sur le loyer et donne son aval. Le premier hybride commerce-association est né à Genève. Un monstre sur le papier, qu’il faut s’efforcer de mettre en pratique.

L’association des Amis de la Perle du Lac, avec son président, Bekim Haziri (à g.), et son trésorier, Gérard Lamarche (à dr.). (Photo: Laurent Guiraud)

Nouveau concept oblige, les premiers mois sont dédiés aux tâtonnements et à la fébrilité. La structure inquiète et des employés renoncent à l’aventure de peur de ne pas percevoir leur salaire. A l’extérieur, des gens du métier refusent l’invitation. Quant aux fournisseurs, méfiants, ils demandent à être payés comptant. Cinq ans plus tard, l’association – qui compte huit membres – est à la tête d’une équipe d’une douzaine d’employés. «C’est une petite victoire, s’enthousiasme le président, Bekim Haziri. Et nous la devons en partie à notre statut d’association. Dans une telle structure, chacun est appelé à se responsabiliser. Les frontières entre les différents métiers deviennent poreuses et tous les employés s’activent ensemble à maintenir le bateau à flot.»

Quelque 70 serveurs au comptoir

De retour à la Bretelle, le discours est peu ou prou le même. A la différence que dans le cas du petit bar, la participation des membres actifs est présentée comme la pierre angulaire du modèle. «A l’heure actuelle, l’association compte pas moins de 70 serveurs qui se relaient derrière le comptoir», affirme Marina Fernandes, la présidente. Une activité non rémunérée, mais qui semble procurer une grande satisfaction aux principaux intéressés, qui l’exercent quelques fois par mois seulement. «Tout se fait via le bouche à oreille, poursuit Marina. Des clients, des amis, des amis d’amis entendent parler de notre fonctionnement et demandent à intégrer le tournus.» Le succès est tel qu’en l’espace d’un peu plus d’un an, les membres fondateurs sont passés de deux soirées dans l’établissement par semaine à une toutes les deux semaines. Quel intérêt pour tous les serveurs en herbe? S’approprier le bar l’espace d’une soirée, découvrir un secteur et, pourquoi pas, se forger une bénéfique expérience pour l’avenir.

Le genre de motivation qu’on retrouve une centaine de mètres plus loin. Là, c’est en journée que des amis viennent épauler celle qui a repris Cumulus, la librairie spécialisée en bande dessinée. Troisième et dernière arcade appartenant à la Ville et sauvée par une association. C’était à la fin de l’année 2015. La figure de proue du projet «Cumulus Forever», Leticia Ramos, met en avant le lien social créé par l’organisation dans le quartier. «Christine, la défunte fondatrice des lieux, rêvait d’une coopérative qui aurait repris son magasin. La forme associative n’est pas très éloignée et me permet d’accueillir retraités des environs et jeunes qui veulent découvrir le métier.»

Leticia Ramos, membre fondateur de Cumulus Forever, à l'intérieur de la librairie de la rue des Etuves. (Photo: Laurent Guiraud)

Une activité artificielle?

Peut-elle vivre de son activité? «Tout juste», concède Leticia Ramos. Pourrait-elle tourner sans le soutien des amis du quartier? «Probablement pas», lâche-t-elle en toute franchise. Du côté des Amis de la Breletelle, l’analyse est la même. Si bien que la question se pose: la gestion associative maintient-elle en vie des commerces qui ne sont plus au goût du jour?

Pour Leticia Ramos, ce type d’organisation répond surtout à une demande née du règlement PUS (Plan d’utilisation des sols), qui stipule qu’en centre-ville, un commerce ne peut changer d’activité au moment de sa reprise. «Quel privé à la recherche d’un investissement intéressant voudrait racheter une librairie à l’heure actuelle?» interroge la présidente de Cumulus Forever.

Marina ne se pose, elle, même pas la question. La Bretelle appartient au quartier de la rue des Etuves et doit perdurer. «Dans ces conditions, la structure associative a un avantage certain: elle survit à ses fondateurs.» Et son amie Claire de lancer un regard bienveillant en direction du comptoir: «Nous aurons réussi notre coup quand, dans dix ans, je ne connaîtrai même plus le serveur derrière le bar.»

Créé: 28.02.2017, 10h59

Pionniers et ambassadeurs de la cause

Trois associations ne font pas une tendance. Pas encore. Mais quelques années d’exploitation commerciale ont suffi à convaincre les instigateurs de ces projets qu’ils étaient sur la bonne voie. «Nous payons nos loyers dans les temps, nous remboursons les dettes contractées et nous démontrons jour après jour le sérieux de notre démarche, insiste Marina Fernandes de la Bretelle. Je pense qu’à la longue, nous aurons raison des plus sceptiques.»

Et la jeune femme de rêver d’un développement de ce mode de gestion alternatif à Genève. Après tout, la librairie Cumulus a bien réussi, moins d’un an après le bar, à convaincre la Gérance immobilière municipale (GIM) du bien-fondé de la démarche.

Contactée, la cheffe de service Sylvie Bietenhader souligne que les trois organisations dont il est question font de bons ambassadeurs de la cause. Allant même jusqu’à affirmer qu’il lui semblait aujourd’hui normal «de reconnaître les qualités culturelles ou ouvertes sur le quartier du dossier au moment du transfert d’un bail dans les arcades de la Ville».

Une prédisposition qui ne s’accompagne en revanche d’aucun cadeau. L’organisation repreneuse sera en effet soumise aux mêmes conditions que toute autre entreprise locataire. «Contrairement aux logements, la GIM n’a aucune politique sociale en ce qui concerne son parc commercial, insiste Sylvie Bietenhader. Le prix est celui du marché et le locataire doit être en mesure de fournir certaines garanties.» La première mouture du dossier de Cumulus Forever avait par exemple été rejetée, faute de garants suffisamment solides pour le loyer.

Invité à s’exprimer sur la question au nom des régies privées, Patrick Peyrot, responsable immobilier commercial chez Naef, reconnaît que les associations partent probablement avec une longueur de retard quand il s’agit de reprendre une arcade. Il n’a d’ailleurs pas d’exemple à citer dans le parc géré par son employeur. «Le problème est peut-être plus la nouveauté que la raison sociale, confie le spécialiste. Les propriétaires sont souvent frileux à l’idée de confier leurs locaux à une entreprise, associative ou non, qui vient de se monter.»

Articles en relation

«Animateur» du quartier, le cinéma X Splendid reste ouvert

Genève Une fermeture a été envisagée, mais le plan d’utilisation du sol incite les exploitants à poursuivre l’aventure. Plus...

Menacée de disparition, une institution de la BD est sauvée

Genève Une association a décidé de reprendre Cumulus et l'héritage de sa fondatrice Christine Wagnières, pionnière du monde de la bande-dessinée en Suisse. Plus...

A Genève, Grenus redessine ses nuits

Vie de quartier La portion sud-est de Saint-Gervais change de visage à coups d’ouvertures de bars et restaurants. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Mayor et Queloz reçoivent leur prix Nobel à Stockholm
Plus...