«Je vais remettre de l’ordre à la mosquée»

InterviewDe passage à Genève, le secrétaire général de la Ligue islamique mondiale a donné un entretien exclusif à la «Tribune de Genève».

Mohammed bin Abdulkarim al-Issa, le nouveau secrétaire général de la Ligue islamique mondiale et superviseur saoudien de vingt-cinq mosquées en Europe, 52 ans, prône un islam modéré.

Mohammed bin Abdulkarim al-Issa, le nouveau secrétaire général de la Ligue islamique mondiale et superviseur saoudien de vingt-cinq mosquées en Europe, 52 ans, prône un islam modéré. Image: GEORGES CABRERA

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La prise de parole a de quoi surprendre. Le nouveau secrétaire général de la Ligue islamique mondiale (LIM), Mohammed bin Abdulkarim al-Issa, 52 ans, annonce de grands changements à la Fondation culturelle islamique de Genève (FCIG), placée sous sa tutelle. Informé des problèmes à la mosquée du Petit-Saconnex, qui inquiètent les autorités suisses et les fidèles depuis plus de deux ans (lire ci-contre), il reconnaît que des erreurs ont été commises. Le superviseur saoudien de vingt-cinq mosquées en Europe prône un islam modéré, à l’image du prince héritier d’Arabie saoudite, en rupture totale avec la traditionnelle ligne rigoriste. La Tribune de Genève a rencontré le 9 novembre le secrétaire général, appelé «Son Excellence», dans un hôtel cinq étoiles de la Rive droite. Par l’intermédiaire de son conseiller francophone, il tient à répondre à toutes les questions de cet unique entretien accordé à un média suisse.

– Êtes-vous venu à Genève pour remettre de l’ordre dans la mosquée du Petit-Saconnex?

– Oui, mais pas seulement. D’abord, je suis arrivé à Genève pour assister à une conférence, le 7 novembre, sur le rôle des religions dans le renforcement de la paix mondiale, pour rencontrer des responsables des religions catholique, protestante, juive et bouddhiste, ainsi que des hommes politiques. Je suis aussi venu constituer un nouveau conseil de fondation de la FCIG, qui doit mettre en œuvre ma nouvelle stratégie. Mon positionnement diffère totalement de celui qui prévalait auparavant. Je me focalise sur l’intégration et le dialogue. Je veux lutter contre toutes les idées extrémistes, cesser toute collaboration avec des personnes qui portent ces idées et même les dénoncer. Ce ne sont pas que des paroles. Et vous le verrez.

– Plusieurs employés de la grande mosquée de Genève ont un profil qui inquiète les autorités. Deux fidèles de la mosquée sont partis combattre en zone irako-syrienne en 2015. Vous êtes au courant?

– J’ai appris ces choses-là. Concernant les employés de la mosquée qui sont fichés S en France (ndlr: lire ci-contre), des mesures draconiennes vont être prises. Ils ne vont pas rester dans ce centre. Mon souhait est d’être informé à l’avenir des problèmes pour que des mesures soient prises immédiatement. Toute personne engagée à l’avenir fera l’objet d’une enquête approfondie. Au sujet des jeunes partis en Syrie-Irak, il faut rappeler que la mosquée est ouverte à tous, comme une église, et qu’elle n’est pas responsable des gens qui viennent prier. Le danger n’est pas là. Il survient quand le jeune ressort de la mosquée avec des idées extrémistes. Si cette mosquée véhicule des idées extrémistes, on ne le pardonnera pas.

– Vous pensez que cette mosquée véhicule des idées extrémistes?

– Absolument pas, mais pour moi, il y a eu négligence et erreur de diagnostic dans les engagements par le passé. J’ai été ministre de la Justice en Arabie saoudite. Je suis conscient des problèmes liés à la sécurité. Mon objectif est que la grande mosquée de Genève devienne un modèle en matière de culture, de dialogue et d’intégration pour les autorités suisses, genevoises et pour la population. Si ce but n’est pas atteint, j’irai jusqu’à prendre des mesures fortes en fermant ce centre.

– Vous voulez dire que vous pourriez fermer la grande mosquée de Genève?

– Si les mesures prises ne suffisent pas, la LIM sera prête à se retirer de ce centre pour le remettre aux autorités suisses.

– L’État de Genève a lancé une formation volontaire pour les imams. Qu’en pensez-vous?

– Le fait que les autorités genevoises créent cette formation n’est pas de l’ingérence dans les affaires religieuses, mais un renforcement de l’intégration des acteurs religieux, qui est un devoir du gouvernement. J’ai pu visiter le département chargé de la formation pour les imams à l’Université de Genève. J’ai été très impressionné par le programme. La LIM est prête à subventionner cette formation.

– Pour en revenir à l’extrémisme, pensez-vous que l’Arabie saoudite, qui a propagé le wahhabisme dans le monde, a une part de responsabilité dans l’émergence de Daech?

– À la base de Daech, on retrouve plusieurs écoles religieuses. Parmi les 101 pays qui composent les effectifs de Daech se trouve l’Arabie saoudite. Mais le nombre de Saoudiens qui ont rejoint les rangs de Daech est minoritaire par rapport à d’autres pays. Preuve, s’il en est, que le plus grand ennemi de Daech est l’Arabie saoudite: des leaders religieux ont été la cible d’attentats. L’école wahhabite diffère complètement des idées extrémistes. D’ailleurs, des savants religieux ont publié plusieurs textes en réponse à l’idéologie de Daech. Mais je ne peux pas dire qu’il n’y a pas d’extrémistes religieux parmi ces savants. En tout cas, l’Arabie saoudite ne veut ni des extrémistes religieux ni des terroristes. Nous luttons contre les deux.

– Le discours de la LIM change, mais les actes?

– Les programmes pédagogiques en Arabie saoudite changent tous les ans, indépendamment du contexte. L’objectif est de propager des idées modérées, par le biais des réseaux sociaux, pour lutter contre les idées extrémistes et le terrorisme. Car nous en sommes aussi victimes. Si nous ne traitons pas ce problème, nous encouragerons l’islamophobie, ce qui n’est dans l’intérêt de personne.

– Cette réforme fait-elle consensus au sein même de la LIM?

– Ceux qui sont d’accord avec ma vision mais pas avec la mise en application continuent à travailler avec moi. D’autres, en opposition totale avec ma stratégie, sont partis d’eux-mêmes. Ils ne sont pas nombreux, mais ils avaient une grande influence.

– Vous vous présentez comme celui qui prône la tolérance mais quand vous étiez ministre de la Justice, le blogueur Raif Badawi a été condamné, en 2015, à 1000 coups de fouet… N’est-ce pas contradictoire?

– Je ne l’ai pas condamné! Si j’étais intervenu dans une juridiction, je serais sorti de mon rôle de ministre. Je gérais les services administratifs, financiers et je proposais des modifications législatives. Comme je ne suis plus ministre, je ne ferai pas plus de commentaires.

– Comment allez-vous faire appliquer votre réforme dans chacun de vos centres à travers le monde?

– La première étape, c’est l’état des lieux. C’est pour cela que nous sommes allés à Rome, puis à Genève, et que nous irons à Paris (ndlr: cette semaine). Nous prendrons ensuite des mesures pour que nos centres deviennent des modèles. Et nous allons demander aux autorités des pays d’accueil de nous transmettre régulièrement leurs remarques sur nos centres et leurs employés.

– Êtes-vous prêt à ce que chaque centre en Europe ouvre ses comptes aux autorités?

– Il faut que les autorités aient accès aux comptes des centres de la LIM. C’est très important.

– Le gouvernement saoudien a-t-il repris la main sur la LIM?

– Le gouvernement ne s’ingère pas dans les affaires de la LIM, qui est complètement indépendante. C’est une organisation non gouvernementale, qui n’est pas étatique. Le discours de tolérance des autorités saoudiennes s’accompagne d’un tour de vis.

– Que signifient les arrestations en série de princes et d’hommes d’affaires en Arabie saoudite?

– Je ne suis pas le ministre de la Justice ni le procureur général! (rire) Posez-moi des questions sur la mosquée de Genève.

– Mais cela vous inquiète ou vous rassure?

– Je suis favorable, tout comme la population, aux réformes qui sont en train d’être mises en place en Arabie saoudite. Le gouvernement les met en œuvre avec la plus grande fermeté.

– Que pensez-vous des affaires qui touchent l’islamologue suisse Tariq Ramadan?

– Tariq Ramadan? (Son conseiller lui explique le contexte.) Il y a la présomption d’innocence, mais si les faits sont avérés, la justice devra le condamner. En général, je ne crois pas aux complots. (TDG)

Créé: 16.11.2017, 20h03

Pour rappel

La sécurité et l’organisation de la mosquée du Petit-Saconnex inquiètent les autorités suisses et genevoises depuis plus de deux ans. Plusieurs employés français sont fichés S, pour radicalisation, par les services de renseignements de l’Hexagone. En 2015, deux jeunes d’un groupe de personnes radicalisées qui fréquentaient le lieu de culte sont partis en zone irako-syrienne. Pour se prémunir de «toute dérive», la direction a pris des mesures: caméras de surveillance, accès au bâtiment uniquement aux heures des prières, messages de mise en garde contre les dérives de radicalisation, conférence sur la prévention de la radicalisation. La mauvaise gestion de la mosquée a par ailleurs été soulevée par l’Autorité cantonale de surveillance des fondations et des institutions de prévoyance. S.R.

Ces annonces pourraient marquer un tournant

Comment interpréter les propos du nouveau secrétaire général de la Ligue islamique mondiale (LIM), basée en Arabie saoudite, nommé par un décret royal en août 2016? «Il faut savoir que la LIM a été reprise en main par l’homme fort du pouvoir saoudien, le jeune prince héritier Mohammed bin Salman. Il utilise cet outil à des fins politiques, dans le but de changer l’image de l’Arabie saoudite, si critiquée pour sa ligne idéologique rigoriste par la communauté internationale», dit en substance Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen. Des intérêts personnels sont aussi en jeu. «Mohammed bin Salman se donne l’image d’un futur roi modéré, tolérant et ouvert, qui opère un changement de dogme. Il dit vouloir brider l’expansionnisme wahhabite et prôner un islam modéré. Le nouveau secrétaire général de la LIM, ancien membre du Conseil des oulémas – la plus haute autorité religieuse du royaume – n’a pas brillé par sa modération, mais c’est aussi un juriste et, contrairement à son prédécesseur, il s’aligne sur les décisions du prince héritier.» La prise de position publique du secrétaire général de la LIM pourrait marquer un tournant. «Ce qui va se jouer ces prochains jours à la grande mosquée de Genève est essentiel. Si la LIM restructure ce lieu prestigieux pour elle, en changeant le personnel et en renouvelant le conseil de fondation selon les recommandations suisses, cela donnera un signal politique fort et redorera l’image de l’Arabie saoudite dans le monde.» Premier élément tangible: la composition du conseil de fondation, présidé traditionnellement par le secrétaire général de la LIM, vient de changer. S.R.

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