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Quand la Réforme chassait la danse et imposait la Bible à la taverne

Alors qu’on fête le 500e de la Réforme, une exposition des Archives d’Etat raconte l’impact de la conversion de la cité sur les Genevois.

Genève, le 15 mars 2017. Rue de l'Hôtel de Ville. Les archives de l'Etat: exposition sur la vie quotidienne au 16ème siècle, pour les 500 ans de la réforme.
Genève, le 15 mars 2017. Rue de l'Hôtel de Ville. Les archives de l'Etat: exposition sur la vie quotidienne au 16ème siècle, pour les 500 ans de la réforme.
Laurent Guiraud

Au XVIe siècle, la vie quotidienne du Genevois ne fait pas rêver. Elle est remplie de guerres, d’hivers à rallonge, d’épisodes de peste, de famines. On trouve bien quelques consolations, on danse, on festoie, on s’encanaille dans les tavernes. Mais dès 1530, terminé la frivolité: les idées de la Réforme luthérienne ont fait le chemin jusqu’à Genève, Guillaume Farel fait venir Jean Calvin, la cité devient protestante en 1536.

A l’occasion du 500e anniversaire de la Réforme luthérienne, les Archives d’Etat organisent une exposition, Côté chaire, côté rue, dans leurs locaux pour découvrir l’impact de la conversion de la cité sur le quotidien des Genevois.

L’imposture du bras relique

Les principes de la Réforme déploient d’abord leurs effets dans le domaine religieux. «La plus grande inquiétude de Calvin est l’unité religieuse, explique Christian Grosse, professeur à l’Université de Lausanne et commissaire de l’exposition avec Anouk Dunant-Gonzenbach. Il se bat donc pour que la cité abandonne toute pratique catholique.» Pour convertir les esprits, le réformateur s’appuie notamment sur les psaumes. Ils sont enseignés aux enfants pour qu’ils les apprennent aux parents. «Jusque-là, les clercs avaient l’exclusivité du chant, les laïcs étaient confinés au rôle d’auditeurs.»

Ensuite, les réformés s’attellent à «purifier» les églises des traces de l’idolâtrie. Croix, crucifix et reliques passent alors à l’as. «Les réformés ont réduit les reliques à de l’idolâtrie, or elles avaient également une fonction économique importante: les marchands concluaient leurs affaires en prêtant serment sur celles-ci!» Une en particulier est très connue à Genève: la relique d’un bras de saint Antoine. Quiconque brisait son serment s’exposait à voir son bras se dessécher. Mais la chasse à l’idolâtrie révèle que les reliques ne jouent pas franc-jeu… «Les réformés ont ouvert le reliquaire de saint Antoine. Ils ont raconté avoir découvert que ce qu’on croyait être un bras était en réalité un pénis de cerf! C’est peu vraisemblable, un morceau de chair ne peut pas se conserver. Mais ils ont utilisé cela pour illustrer combien les prêtres avaient trompé leur monde.»

On gomme les traces de l’idolâtrie, certes, mais dans une certaine mesure. «On ne va pas jusqu’à monter sur les toits pour ôter les croix.» Jusqu’en 1556… Cette année-là, la foudre s’abat sur Saint-Pierre et manque de mettre le feu au dépôt de munitions installé à proximité. «Cet incident est interprété comme un signe, c’est Dieu qui dit que le travail n’est pas fini!» Alors les réformés lancent une campagne de purification complète. «Cela va changer la physionomie de l’espace public.»

Dans la sphère religieuse privée aussi, il y a du changement: le baptême pour les mort-nés disparaît. «On les baptisait pour éviter qu’ils ne demeurent dans les limbes. Les réformateurs estiment que cet acte ne change rien au salut des enfants et la notion de limbes a disparu. On voit alors des familles se rendre jusque dans le Jura pour baptiser leur bébé…»

Danse bannie et Noël variable

Les principes de la Réforme pénètrent dans tous les pores de la vie quotidienne des Genevois, jusqu’à réglementer leur apparence et leur conduite festive. Ainsi, les Ordonnances somptuaires viennent cadrer, dès 1560, les dépenses et la tenue vestimentaire. On atteint un degré d’interdiction assez pointu: nombre maximum de plats lors des banquets, nombre de convives limité, interdiction de porter telle matière, entre autres. «Mais ces lois ne sont pas le fait de Calvin, elles existent depuis le Moyen Age (lire encadré) et s’inscrivent dans une tendance européenne, précise l’historien. Elles servaient à éviter les excès de dépenses et à marquer les rangs sociaux par l’habillement.»

Les mœurs aussi sont étroitement encadrées. Sur le terrain, les aides du Consistoire – organe de surveillance composé de ministres et de magistrats – sont chargés de surveiller leur quartier et de rapporter tout comportement répréhensible comme l’ivrognerie et le jeu «car il entraîne blasphème, conflits entre joueurs et la ruine des familles!» La danse finit également par être prohibée. Car, stipule le Traité de la danse, «après la panse vient la danse puis l’adultère». Christian Grosse indique: «A l’époque, on aimait notamment danser le virolet, une sorte de rock’n’roll. Il sera interdit.» Mais la mise au ban de la danse ne fera pas long feu. «Au XVIIe, des maîtres à danser reviennent à Genève, les bonnes familles veulent que leurs enfants puissent fréquenter dignement les salons.»

Les Genevois ne dansent plus, et ne fêtent plus non plus. «En 1550, toutes les fêtes sont supprimées. Le seul jour chômé doit être le dimanche.» Même le jour de Noël disparaît! Il a lieu le dimanche le plus proche du 25 décembre. En 1546, on tentera même de christianiser les tavernes. «On demande au tenancier d’acheter une Bible! Les clients sont censés commencer le repas en priant… Cette utopie sera abandonnée l’année suivante.»

L’impact de la Réforme sur la sphère privée peut aussi avoir du bon: elle pose les bases de l’état civil. «C’est une innovation: un ministre note systématiquement les naissances et les mariages dans un registre.» Il n’indique toutefois pas la naissance biologique mais la naissance ecclésiastique, lors du baptême. Cela permet certes un contrôle social «mais les individus y trouvent aussi un intérêt: en cas de contestation d’héritage, ils peuvent savoir qui sont les enfants légitimes». La date de décès n’est en revanche pas enregistrée. «Les réformés ont supprimé l’extrême-onction, il n’y a plus d’enterrements en présence de clercs.» C’est un changement important, continue l’historien, «la mort n’a plus de cadre liturgique, elle demeure ritualisée mais c’est un rite social».

De marchand à intellectuel

Enfin, avec la Réforme, ce sont aussi les domaines de l’éducation et du social qui évoluent. En 1535, le Collège de Rive est créé, puis en 1559, Calvin obtient la construction d’un nouveau bâtiment, le Collège Saint-Antoine – qu’on appelle aujourd’hui le Collège Calvin. En parallèle, il crée encore une académie. Mais tout n’est pas le fait du réformateur. «Ce qui a vraiment changé les choses, c’est la venue de Pierre Viret, réformateur vaudois, et de ses proches, dont Théodore de Bèze, qui quittent Lausanne pour Genève en 1559. Ce sont eux qui vont former les élites genevoises. Tout cela va transformer une cité marchande en un centre intellectuel assez important, galvanisé par l’essor de l’imprimerie. Une telle aura était inimaginable en 1520!»

Une meilleure prise en charge sociale aussi, dans une volonté «d’encadrer», de nourrir et de discipliner les nécessiteux. Pour cela, on instaure l’Hôpital général en 1535 – l’actuel Palais de justice – «l’assistance est désormais centralisée et sécularisée». Et cette nouvelle institution est financée par la lutte contre l’idolâtrie: on a fait fondre les ustensiles et les biens ecclésiastiques saisis…

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