Récit en violet d’un 14 juin tout feu tout femmes

Grève des femmesAu plus fort de la manifestation, environ 20 000 femmes et quelques hommes ont marché pour exiger l’égalité et le respect dans tous les domaines.

Vidéo: Georges Cabrera

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Gigantesque! Ceux qui doutaient encore que les femmes n’en peuvent plus des inégalités et de la manière dont certains messieurs les traitent n’ont plus d’excuses. Vendredi, c’est dans la rue que ce ras-le-bol s’est exprimé, de mille façons et dans une ampleur jamais vue. Une marée violette a déferlé dans les rues du centre-ville à partir de 17 heures, formant un cortège joyeux mais déterminé qui semblait ne jamais devoir finir de s’écouler lorsqu’il franchissait la rue de la Corraterie. De fait, il lui a fallu une heure et demie pour le faire.

À cet endroit, plusieurs décomptes aboutissaient à une estimation de 16 500 manifestantes. «Nous allons certainement atteindre 20 000 personnes car beaucoup rejoignent le cortège en cours de route», précisait Manuela Cattani, cosecrétaire générale du syndicat SIT. Difficile de la contredire. Genève n’avait sans doute jamais connu une telle foule, à l’exception de la grande manifestation de juin 2003 contre la tenue du G8 à Évian. Mais cette dernière était de dimension internationale.

Des slogans de tous types

Dès 16 heures, des groupes de plus en plus importants et nombreux ont commencé à affluer sur la place du Cirque et la plaine de Plainpalais. Non loin, un immense drapeau violet de la grève des femmes flottait au sommet de la tour de la Télévision suisse romande. Logiquement très majoritaires, des femmes de tous âges et de toutes nationalités avaient répondu à l’appel, portant des pancartes aux slogans les plus divers.

On y lisait beaucoup de colère, parfois avec dérision («Toutes des fallopes»), souvent avec humour («Patriarchy is ovaire») et, de temps en temps, au style très cru («Machos, vous nous cassez le clito»). Contrairement à la grève de 1991, les revendications pour l’égalité des salaires n’étaient en fait visuellement pas majoritaires.

Une diversité absolue

C’est que cette journée a fait converger les malaises et les situations les plus diverses. Aux côtés des féministes les plus radicales – quelques Femen ont par exemple défilé seins nus – on a pu voir un groupe important de femmes voilées donnant de la voix et portant notamment comme inscription sur une pancarte: «Mon corps m’appartient».

Un peu plus loin, un groupe de «marraines» marchait à la place de femmes trop vulnérables professionnellement pour participer à la journée. «Nous le faisons pour 74 personnes qui nous ont contactées», expliquait Christine Serdaly, l’une des quatre femmes qui ont monté ce projet.

Si certains secteurs, comme celui de la petite enfance, semblaient bien représentés ou simplement plus visibles, d’autres femmes sont venues en famille. Julia est là avec sa mère et sa sœur. Et les hommes? «Mais ils viendront plus tard, par solidarité», a-t-elle répondu en riant.

Symbole de ce melting-pot au féminin pluriel, on a pu entendre les discours de femmes migrantes au statut précaire ou inexistant, alors qu’un peu plus loin défilaient les élues de l’Entente avec, à leur tête, la conseillère d’État PLR Nathalie Fontanet ainsi que le président de son parti, Bertrand Reich.

Ce ne sont toutefois pas les politiques qui ont joué les vedettes ce vendredi. La parole était avant tout à la rue. Les revendications venaient de partout – exprimées grâce à une débauche d’imagination – mais en tout cas pas du sommet. On avouera un faible pour ce slogan, porté par de très jeunes filles: «Messieurs, aidez-nous à vous aimer».

Le succès de la manifestation a été tel que le cortège n’a atteint son point d’arrivée, les Bastions, que vers 20 heures au lieu des 19 heures prévues. Ce ne sont pas les organisatrices de l’événement qui s’en plaindront.


Matinée de mobilisation avant la manif, entre café, croissants et sérigraphie sur t-shirts

Il est à peine 7 heures ce vendredi. La journée de la grève des femmes débute de bonne heure et s’annonce pleine de rebondissements. Plusieurs infrastructures sont déjà montées un peu partout dans la Ville, prêtes à accueillir les militantes pour les ravitaillements et les rencontres qui vont ponctuer la journée.

Étape numéro un: découverte des premières activités mises en place à divers «piquets de grèves». Tous les centres de soins nécessitent un service minimum, ce qui ne permet pas à toutes les femmes de se mettre en grève. Direction les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), à la place de la rotonde. L’une des organisatrices de la manifestation me tend un flyer. Un appel à la grève y est lancé. Elle explique: «Ici, nos revendications principales sont le manque de structures permettant aux femmes de continuer leur travail de la meilleure manière possible une fois qu’elles deviennent mères. Elles ont le droit à un congé maternité et à la reprise de leur poste à un taux de travail convenable après.»

Elle ajoute que les conditions de travail et la qualité des prestations fournies, tant dans les pauses accordées que dans le rythme de travail et sa cadence, sont inacceptables.

«Sans les femmes, pas de HUG», peut-on lire en lettres violettes, aux couleurs de la manifestation.

Autre pôle manifestant, les universitaires. Au bâtiment d’Uni Mail, l’affiche centrale dans le hall tape à l’œil: «Ici aussi le harcèlement (s) existe. Luttons!» Café et croissants, ainsi que tartines et cacao sont servis aux étudiants. Beaucoup d’associations sont au rendez-vous. Les commentaires de la radio de l’Université «Fréquence Banane», présente sur place, commencent à 10 heures.

La CUAE (Conférence universitaire des associations d’étudiantEs) a mis en place un atelier pin’s qui permet à chacun de réaliser son badge personnalisé. Un atelier pancartes a été mis sur pied avec des cartons et de la peinture à disposition. L’UNIGE a décidé de s’allier à toutes les catégories de femmes revendicatrices. «Les inégalités de genre sont normalisées dans les enseignements, la production scientifique, l’évaluation des étudiantes et les processus de recrutement», peut-on lire sur les pancartes. Slogans grévistes, musique, l’ambiance s’anime progressivement.

Chacun peut venir imprimer son t-shirt au stand de sérigraphie. Des dizaines de femmes en grève viennent profiter du matériel disponible pour se préparer.

À 11 heures 10, un cortège spontané part du parc Gourgas. Les travailleuses du Centre social protestant (CSP), de la maison de quartier de la Jonction ainsi que les habitants des environs défilent dans les rues avoisinantes avec des casseroles, des sifflets et des affiches revendicatrices. De quoi s’entraîner pour la grande parade de l’après-midi. À la sortie des cours, les élèves de l’École du Mail sont accueillis par le cortège improvisé.

Malgré le temps pluvieux, plusieurs groupes féministes ont prévu des pique-niques canadiens abrités comme ils le peuvent du mauvais temps.

Au parc Gourgas, l’un des repas est organisé par les activistes de la journée, en partenariat notamment avec le CSP. Chacune amène de quoi se ravitailler et partage la nourriture sur les tables communes installées le matin même. L’atmosphère féministe est certes conviviale mais aussi revendicatrice. «La journée représente une occasion de faire évoluer les choses tant du côté de la discrimination féminine que des stéréotypes et des violences, explique Marie, assistante au CSP. La mobilisation sera mémorable. J’aimerais qu’elle puisse marquer les esprits, qu’ensemble on puisse faire une réelle différence.»

Alyssa, 21 ans, étudiante, lance: «1991 a permis quelques avancées, mais on a encore du chemin à faire en matière de discriminations.» Lydie Araujo

Créé: 14.06.2019, 21h35

Les porteuses de silhouette des Grottes

Il est bientôt 13 heures ce vendredi 14 juin et près de 200 personnes se sont réunies sur la place des Grottes. On distribue des autocollants violets avec le logo de la grève, on se fait maquiller. «Travailleuses précarisées en lutte», annonce une banderole attachée à la fontaine. «Aujourd’hui, on se mobilise pour les femmes qui travaillent dans l’économie domestique», explique Mirella Falco. Cette secrétaire syndicale du SIT poursuit: «Ce sont des personnes qui ne peuvent pas participer à la grève car elles ne sont pas protégées et risquent de perdre leur travail en s’absentant.»

Aussi, ces derniers samedis, jour de congé, elles se sont réunies pour confectionner des silhouettes à l’aide de pancartes et de balais, que des «femmes solidaires» portent aujourd’hui.

L’action commence. Sur ces pancartes: des expériences, des noms, des parcours de vie. Réunies en cercle, les marraines s’avancent, l’une après l’autre, pour lire le témoignage de la femme qu’elles représentent.

«Nous avons droit à un salaire digne et à une assurance perte de gains», lance une marraine. «Je me lève chaque nuit pour vos parents et vos proches pour 12 francs de l’heure», dit une autre femme. «52 ans, employée de maison, 2 enfants. Salaire: 800 francs suisses par mois. J’ai peur pour mon permis de travail», déclare encore une autre porteuse de silhouette. Quelque 8000 femmes travaillent dans l’économie domestique à Genève. Souvent sans-papiers, elles vivent dans une situation précaire.

L’action se conclut au son des «les femmes, la vie, la liberté» scandé par la foule, avec enthousiasme et conviction. Certaines femmes effectuent même quelques pas de danse en portant leurs balais, sur la musique de «Mission impossible» en arrière-fond. Applaudissements nourris.
Puis un cortège se forme pour rejoindre la place de la Navigation où l’attend un autre collectif, les «Pâquis folles de rage». Théo Allegrezza

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