«Le rapport sur les abus fait froid dans le dos»

Enquête sur l’écoleLes accusations contre Tariq Ramadan sont confirmées par deux experts. Le Conseil d’État ne mâche pas ses mots.

Chargés de l’analyse, le Fribourgeois Michel Lachat et la Genevoise Quynh Steiner Schmid concluent que l’Instruction publique n’a pas dysfonctionné. Antonio Hodgers est plus critique.

Chargés de l’analyse, le Fribourgeois Michel Lachat et la Genevoise Quynh Steiner Schmid concluent que l’Instruction publique n’a pas dysfonctionné. Antonio Hodgers est plus critique. Image: Laurent Guiraud

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Le Département de l’instruction publique a parfois failli dans l’objectif de protection globale des élèves.» Des mots rares prononcés mercredi par le président du Conseil d’État, Antonio Hodgers, et la cheffe du DIP, Anne Emery-Torracinta, pour commenter le rapport d’analyse de 32 pages sur les abus à l’école durant les trente dernières années. Une recherche consacrée en grande partie au cas de Tariq Ramadan, en poste durant vingt ans à Genève. Pour ses auteurs, deux experts indépendants, le DIP n’a pourtant pas dysfonctionné. Question de sémantique. Ils relèvent le «manque de directives» et une «sorte d’omerta» par le passé.


Lire l'éditorial: Abus à l’école: le gâchis


«Ce rapport fait froid dans le dos. On a eu affaire à un prédateur qui s’est servi de son poste d’enseignant pour assouvir ses propres besoins sans aucune considération. C’est un rapport poignant qu’on n’oublie pas», a déclaré Antonio Hodgers, faisant référence aux témoignages de quatre anciennes élèves de Tariq Ramadan, qui ont confirmé devant les experts des propos tenus dans la presse il y a un an. «Tariq Ramadan tentait de séduire, parfois avec succès. Cependant, il n’y a pas eu de plainte contre lui», a relevé l’un des enquêteurs, Michel Lachat.

Craintes de représailles

Léa*, Sandra*, Agathe* et Delphine* décrivent toutes le charisme et l’emprise du professeur, qui instaurait un lien particulier avec ses élèves, sans inquiéter la hiérarchie. Sandra a raconté comment, alors qu’elle n’avait que 15 ans, Tariq Ramadan l’a raccompagnée un soir en voiture, «s’est arrêté sur un parking isolé, l’a embrassée et a eu des attouchements sexuels à son égard». Un scénario qui s’est répété. Elle a mis fin à cette relation «après avoir appris que Tariq Ramadan se comportait de la même manière avec d’autres élèves du collège». Sandra n’en a jamais parlé à des adultes. «Les enseignants n’étaient pas des interlocuteurs possibles», a confié Léa, qui assure avoir repoussé, à l’âge de 14 ans, les avances de son enseignant.

L’histoire d’Agathe révèle que l’alerte avait été donnée, sans être suivie d’effets. Alors qu’elle était son élève au Collège de Saussure, devenue majeure, leurs relations étaient devenues «plus intimes». «Tariq Ramadan lui avait dit textuellement avoir attendu sa majorité pour entretenir avec elle des relations sexuelles, contrairement à un de ses collègues.» Agathe n’en avait parlé à personne «par crainte de subir les représailles». Elle s’était confiée à une professeure de latin et à son petit ami de l’époque. Lui aussi a demandé à être entendu par les experts, non sans mal. Il leur a expliqué qu’il avait affronté Tariq Ramadan, lequel avait nié et s’était montré menaçant. Il s’était alors confié à une doyenne du collège, qui avait alerté le directeur.

Ancien directeur visé

Le retraité essuie aujourd’hui le plus de critiques. Il n’avait pas entendu la jeune fille, mais avait convoqué et mis en garde Tariq Ramadan, qui avait nié. Les experts reprochent à l’ancien directeur son «manque de réactivité», sans approfondir la raison pour laquelle il avait «oublié» de rédiger une note à sa hiérarchie.

Parmi la cinquantaine de personnes auditionnées par les enquêteurs, certains enseignants avaient entendu des «rumeurs selon lesquelles Tariq Ramadan entretenait des relations sexuelles avec des élèves féminines dans son véhicule, sur le parking du collège», sans s’en inquiéter. Tariq Ramadan suscitait surtout la méfiance «en raison de ses idées liées à l’islam».

Pour les enquêteurs, l’ancienne conseillère d’État Martine Brunschwig Graf, seule ancienne magistrate interrogée, aurait dû agir après avoir été surprise par cette scène malsaine: lors d’une remise de diplôme, Tariq Ramadan s’était retrouvé «entouré de plusieurs élèves, pour la plupart féminines, avec à ses pieds des bouquets de fleurs». Au final, dans les archives du DIP, les experts n’ont pas trouvé trace d’agissements à connotation sexuelle de la part de Tariq Ramadan.

En revanche, les experts ont dénombré «une trentaine d’affaires qui relèvent d’atteintes à l’intégrité sexuelle d’élèves» concernant des enseignants mais aussi des enseignantes. Près d’une dizaine concernent l’école primaire et ne font pas l’objet du mandat, selon leur interprétation.

Leur travail comporte neuf recommandations, pour favoriser la parole des élèves et lutter contre le corporatisme des enseignants. Ils rappellent un principe clé: l’obligation pour un fonctionnaire de dénoncer une relation sexuelle entre enseignant et élève.

* Prénoms d'emprunt

(TDG)

Créé: 28.11.2018, 23h27

«Il faut une enquête administrative contre le DIP»

Les réactions fusent à la suite de la présentation de l’analyse sur les abus à l’école, consacrée en grande partie au cas de Tariq Ramadan et lancée en mars dernier. Avocate d’une ancienne élève du Genevois ayant accepté de témoigner, Saskia Ditisheim ne décolère pas: «Les experts dédouanent le Département de l’instruction publique (DIP) parce qu’il n’y avait pas à l’époque de directive. On croit rêver! Doit-on rappeler que les actes d’ordre sexuel sur mineurs de moins de 16 ans – même consentis – et les actes d’ordre sexuel sur les mineurs de plus de 16 ans lors de rapports de dépendance sont punissables par notre Code pénal en vigueur? Tariq Ramadan et d’autres fonctionnaires sévissaient à Genève en toute impunité. Sans parler de l’obligation de dénoncer pour tout fonctionnaire, également en vigueur à l’époque.» Elle en appelle à la responsabilité du Conseil d’État: «Ce rapport, discutable autant sur la forme que le fond, ne peut que déboucher sur une enquête administrative contre le DIP. Sinon, ça ne sera qu’un coup d’esbroufe.»

Me Vincent Spira, avocat de l’ancien directeur du Collège de Saussure, chargé par les experts, revient sur l’absence de note, restant un mystère: «Il est indiqué dans le rapport que l’absence dans le dossier de Tariq Ramadan d’une note écrite concernant l’entretien de mon client avec lui laisse «supposer une faiblesse et le souci d’éviter un scandale face à un enseignant charismatique». Mon client laisse aux enquêteurs la responsabilité exclusive de cette interprétation, qu’il conteste fermement. Il peut encore ajouter que cet entretien n’était pas formel et qu’il est ainsi tout à fait possible qu’il n’y ait pas eu de note de service établie à cette occasion.» Malmenée par les experts, l’ancienne conseillère d’État Martine Brunschwig Graf déplore leurs méthodes. «Ce rapport est basé sur un mandat dont je n’ai pas eu connaissance – malgré ma demande – lors de mon audition. Je suis étonnée par ailleurs que l’examen des cas ait éliminé tous ceux qui ont pu se produire au sein de l’école primaire.»

Elle pointe un problème soulevé dans nos colonnes puis par des députés en juin dernier: «Les personnes qui souhaitaient être auditionnées en étant protégées de toute divulgation de leur identité n’ont pu le faire qu’en septembre.» Au sujet de son audition, elle salue le fait «qu’il ne peut être reproché au DIP d’avoir failli à sa mission lorsqu’il était en possession de faits visant l’intégrité sexuelle des élèves». Mais elle est en revanche «désolée pour toutes les personnes qui ont subi des atteintes à leur intégrité sans que ces faits n’aient été portés à [sa] connaissance».

Ce rapport intéresse grandement les avocats de la procédure pénale ouverte en avril à Genève suite à une plainte pour viol. Pour l’un des conseils de la plaignante, Me Romain Jordan, «ce rapport laisse un goût amer d’inachevé». Il déclare être «choqué» par les propos tenus mercredi par l’un des enquêteurs: «Il affirme qu’il ne faut pas juger aujourd’hui de faits survenus il y a quinze ans! La loi était pourtant déjà la même: nos enfants devaient être protégés!» Et de relever: «La rivière de louanges de l’expert envers le DIP, qui a pourtant failli, n’est guère rassurante sur le caractère exhaustif de l’enquête.»

Mes Guerric Canonica et Pierre de Preux, défenseurs suisses
de Tariq Ramadan, ne font aucun commentaire. S.R.

Articles en relation

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

La fin des soins pour Vincent Lambert
Plus...