Radicalisation: le risque pèse sur Champ-Dollon

SécuritéLes attentats en France rappellent que la prison peut agir comme un  accélérateur de  l’extrémisme. Qu’en  est-il à Genève?

«Des détenus ont demandé à changer de cellule parce qu’ils estimaient subir une forme d’intimidation», constate Eric Imseng, diacre protestant à la prison de Champ-Dollon.

«Des détenus ont demandé à changer de cellule parce qu’ils estimaient subir une forme d’intimidation», constate Eric Imseng, diacre protestant à la prison de Champ-Dollon. Image: MARTIAL TREZZINI/KEYSTONE

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«Les prisons sont un incubateur de radicalisation massive», a mis en garde récemment le coordinateur européen pour la lutte contre le terrorisme, revenant sur les tueries commises en France. Deux des trois auteurs ont nourri des idées extrémistes durant leur séjour en maison d’arrêt. En Suisse, les établissements pénitentiaires ne semblent pas confrontés au phénomène (lire l’encadré), mais à Genève, la situation paraît plus sensible. Et l’on sait qu’un Tunisien soupçonné d’appartenir à la mouvance islamiste dort à Champ-Dollon depuis quelques jours, isolé dans une cellule (lire ci-contre et nos éditions de mardi et mercredi).

Trois profils préoccupants

«A ce stade, il n’y a aucun élément pour dire qu’on serait dans une situation particulièrement grave de radicalisation ou de dérive. Mais on ne peut pas exclure que dans nos prisons aussi il y ait des phénomènes de recrutement, de prosélytisme ou autres, analyse le conseiller d’Etat chargé de la Sécurité, Pierre Maudet. C’est difficile d’en donner un compte rendu exhaustif car précisément, à Genève, nous sommes en train, depuis quelques semaines, d’observer attentivement ce qu’il s’y produit.» Environ trois personnes présenteraient actuellement un profil préoccupant à Champ-Dollon, en raison de leur comportement, selon nos sources. Mais l’évaluation reste difficile et non formalisée jusqu’à présent à notre connaissance.

«Nous avons dans nos prisons des gens de religions diverses, parmi lesquels des musulmans (ndlr: 54% des détenus en 2013). Nous sommes vigilants, et pas seulement depuis les événements français, sur ces phénomènes de radicalisation, a fortiori dans une prison surpeuplée comme Champ-Dollon. Nous sommes attentifs au risque», poursuit Pierre Maudet.

2000 entretiens par an

L’établissement dévolu à la détention provisoire, régime soumis à des règles strictes de sécurité, accueille de plus en plus de personnes en exécution de peine (60%), dont le régime devrait être plus souple. Celles-ci n’ont pas de place de travail assurée en atelier et ne peuvent pas bénéficier d’un accès illimité au téléphone. La surpopulation complique aussi le déplacement de détenus qui subiraient des pressions. Bref, l’inoccupation, l’isolement, la surpopulation sont autant d’éléments qui augmentent les risques. Pour les prévenir, le personnel pénitentiaire, mais aussi des représentants religieux, autorisés à entrer dans la prison, où la liberté de culte est garantie, ont un rôle à jouer.

A travers plus de 2000 entretiens individuels menés chaque année, que perçoit l’aumônerie œcuménique? «Ce que j’ai pu observer jusqu’à présent relève de l’intimidation, du prosélytisme invasif, inadéquat, mais pas forcément agressif, constate Eric Imseng, diacre protestant, qui accompagne des personnes de toute religion. Des détenus ont demandé à changer de cellule parce qu’ils estimaient subir une forme d’intimidation. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait une radicalisation à Champ-Dollon de l’ordre de ce que l’on voit dans les prisons françaises. Mais il faut être attentif.» Président du Conseil de l’aumônerie œcuménique des prisons à Genève, Maurice Gardiol résume l’état d’esprit qui prédomine. «On ne peut pas dire que l’on perçoit des choses très alarmantes à Champ-Dollon, mais nous ne voyons que les personnes qui viennent nous voir. Et celles tentées par l’extrémisme se gardent bien d’en parler. Difficile de savoir ce qui se passe vraiment dans les cellules.»

Groupe de travail créé

Avec huit aumôniers (prêtres, pasteurs et laïcs) à temps partiel qui assurent une permanence tous les jours pour plus de 700 détenus, l’aumônerie œcuménique souhaiterait davantage s’impliquer pour répondre à une demande grandissante. Un groupe de réflexion sur le rôle des aumôneries a été créé au début de l’année passée par l’Office cantonal de la détention.

L’aumônier musulman, qui intervient depuis trente-trois ans à Champ-Dollon, à raison d’une fois par semaine, apporte «un message d’ouverture et de tolérance» salué par ses homologues. Son expérience et son regard auraient pu éclairer la question, mais il n’a pas souhaité nous répondre. (TDG)

Créé: 22.01.2015, 07h59

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Aucun cours au programme

«Je n’ai pas entendu parler de radicalisation de détenus en Suisse. Le problème ne s’est pas posé jusqu’à présent», explique Thomas Freytag, président de la Fédération des établissements de privation de liberté suisse. D’ailleurs, aucun cours spécifique ne figure au programme du Centre suisse de formation pour le personnel pénitentiaire, à Fribourg. «Contrairement à la France, nous prenons en charge les détenus de façon différente: le travail est obligatoire en atelier pour les personnes en exécution de peine, ce qui les occupe et leur offre des perspectives d’avenir», note Thomas Freytag. Mais à Champ-Dollon, reconnaît-il, une majorité de détenus est inoccupée. «C’est un facteur de risque, cela peut favoriser la création de clans, la radicalisation.» S.R.

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