Des psychiatres dénoncent un profond malaise aux HUG

TémoignagesDes médecins se plaignent du climat de travail et mettent en cause le chef du Département de psychiatrie.

Un climat de travail pesant pousse des médecins du Département de psychiatrie des HUG à témoigner (image d'illustration).

Un climat de travail pesant pousse des médecins du Département de psychiatrie des HUG à témoigner (image d'illustration). Image: Lucien FORTUNATI

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Surcharge de travail, épuisement, sentiment de dévalorisation: une dizaine de médecins dénoncent à la Tribune de Genève un très mauvais climat au sein du Département de psychiatrie des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). En tirant la sonnette d’alarme, ils espèrent voir changer les choses. Presque tous réclament l’anonymat, redoutant les effets que pourraient avoir leurs propos.

Déconsidération

Qu’ils soient encore employés par l’institution ou qu’ils l’aient quittée, les médecins livrent des témoignages concordants. Ils dénoncent une forte augmentation des exigences dans un contexte anxiogène. «La semaine est plus proche des soixante heures que des cinquante, et ce sont soixante heures de stress», confie une psychiatre. «Nous devons faire de la recherche, mais nous devons aussi être constamment disponibles pour la clinique, avoir le téléphone allumé tout le temps», ajoute un médecin. La psychiatrie est «un monde à part dans l’Hôpital», considère Dora Darwiche,médecin généraliste qui a travaillé un an en psychiatrie et qui a aujourd’hui quitté les HUG: «Nous sommes en contact avec des émotions négatives parfois très fortes et avons besoin d’être soutenus. J’ai moi-même vécu un burn out en 2009-2010 et j’ai eu la chance de pouvoir compter sur la bienveillance du professeur Ferrero» (ndlr: ancien chef de la psychiatrie adulte).

Le climat aurait changé depuis quelques années. Les médecins se plaignent de ne pas être considérés. Leur travail serait déprécié. «Le système vous pousse à penser que vous pouvez toujours en faire plus et que personne n’a à vous dire merci», dit l’un d’eux. La crainte de perdre son poste est très souvent évoquée. Les discours se focalisent sur le professeur Panteleimon Giannakopoulos, qui dirige le département depuis 2006. Le fait que son épouse en supervise l’un des services (la psychiatrie de liaison) choque également.Un psychiatre évoque les liens d’amitié liant ce couple à l’ancien directeur général des HUG, Bernard Gruson, dont l’épouse avait elle-même été placée à la tête des ressources humaines de psychiatrie. Plusieurs témoins estiment avoir assisté à l’apparition d’un «régime dictatorial».

Brillant, séducteur et froid

La personnalité même de Panteleimon Giannakopoulos est mise en cause. Tous saluent ses capacités intellectuelles. «Une personne brillante comme on en voit rarement, dotée d’un grand esprit de synthèse avec une vision très claire de la psychiatrie», note un ancien du département, qui dit «n’en avoir jamais souffert» mais déplore «la manière très hautaine d’imposer les choses». «Un animal à sang froid», opérant «entre séduction et intimidation», «peu soutenant envers ses collaborateurs». «On est une majorité à être mal à l’aise, à se sentir pris dans un étau», assure un interne. Un ancien dit ressentir une «maltraitance des médecins». Fatigue, désarroi, automédication voire désespoir des psychiatres ne seraient pas rares (lire ci-contre). Difficile, de l’extérieur, d’apprécier ces déclarations,mais elles se recoupent.

Elément plus tangible: le nombre de départs. En 2012, 30 psychiatres chefs de clinique sur 89 ont quitté l’institution. Selon Panteleimon Giannakopoulos, ces départs s’expliquent par la fin de la clause du besoin, qui a permis à des médecins longtemps retenus à l’Hôpital de s’installer en cabinet privé. Pour les médecins interrogés, la clause du besoin n’explique de loin pas tout. Des professionnels qualifiés disent être partis à cause du climat ou alors avoir été remerciés sans raison alors qu’ils envisageaient un avenir dans l’institution. Ils ont été remplacés, parfois par des débutants. La forte présence de médecins grecs est relevée. Malgré leurs qualités, certains d’entre eux parleraient ou comprendraient mal le français, une source de nombreuses difficultés dans leurs échanges avec les patients.

«J’ai vécu un burnout»

Elle travaille désormais hors de l’Hôpital mais livre son témoignage, émue, comme de nombreux confrères, par le suicide d’un psychiatre des HUG en mai. «Ce décès, il faut le prendre au sérieux. J’ai moi même vécu un burn out. J’ai eu des idées suicidaires graves. Il y a tant de pression qu’il n’y a plus de solidarité entre les collègues. Chacun a peur de perdre son emploi et se protège. On a tout donné pour avoir notre diplôme de médecin puis on travaille dur, pendant encore six ans, pour devenir psychiatre. C’est un métier épuisant, surtout au sein de l’institution, qui nous place constamment face à des situations de détresse où l’on voudrait donner le maximum.»

«On veut sauver tout le monde – l’institution vous pousse à cela. Mais avec la réduction du personnel, on travaille soixante heures par semaine dans le stress, on est de plus en plus fatigué, on perd pied. C’est un sentiment d’impasse très fort. Et plutôt que de vous soutenir, on vous fait comprendre que vous êtes fragile. Il n’y a pas de reconnaissance de ce que vous faites. J’ai fini par penser que j’étais incompétente. Pour compenser, je passais tout mon temps à travailler, de plus en plus isolée socialement, et ma vie privée a disparu. Je n’ai pas tout de suite compris que c’était un burn out, je me croyais plus forte! De nombreux psychiatres finissent par prendre des médicaments pour survivre. Parfois trop.» (TDG)

Créé: 27.11.2013, 19h44

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