Le projet qui désamorce la radicalisation

GenèveSoixante-six cas liés à la radicalisation ont été pris en charge grâce à un projet pilote genevois. Reconduit un an de plus, il inspire d’autres pays.

Les acteurs genevois du projet pilote «Gardez le lien» ont présenté mardi le dispositif à deux chercheurs français. De g. à dr.: Géraldine Casutt, intervenante au CIC, Yann Boggio, secrétaire général de la FASe, Pascale Laborier, coordinatrice scientifique du Conseil français sur les processus de radicalisation au sein de l’Alliance thématique nationale des sciences humaines et sociales, Tanguy Quidelleur, chargé de mission à l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice, Nicolas Roguet, délégué à l’intégration, et Sébastien Gendre, de la FASe.

Les acteurs genevois du projet pilote «Gardez le lien» ont présenté mardi le dispositif à deux chercheurs français. De g. à dr.: Géraldine Casutt, intervenante au CIC, Yann Boggio, secrétaire général de la FASe, Pascale Laborier, coordinatrice scientifique du Conseil français sur les processus de radicalisation au sein de l’Alliance thématique nationale des sciences humaines et sociales, Tanguy Quidelleur, chargé de mission à l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice, Nicolas Roguet, délégué à l’intégration, et Sébastien Gendre, de la FASe. Image: Laurent Guiraud

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«Un jour, un père m’a demandé si je pouvais lui adresser un spécialiste de la déprogrammation mentale pour son fils… Cela montre à quel point certains sont désespérés et à quel point le dispositif de conseil et de prise en charge mis en place à Genève est essentiel.» Avec sa voix douce et ses mots précis, Géraldine Casutt se met à la disposition des personnes frappées par un mal sournois, la radicalisation.

La spécialiste des femmes occidentales adhérant au djihad compte parmi les acteurs clés de la plate-forme de prévention «Gardez le lien», développée par les autorités genevoises (lire ci-contre) pour lutter contre toutes les radicalisations, religieuses ou politiques. Un an après le lancement de ce projet pilote, unique en Suisse, basé sur une ligne téléphonique gratuite (0800 900 777), un site Internet (www.gardezlelien.ch), un pôle de compétence avec le Centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC) et un cercle restreint de professionnels, soixante-six situations sérieuses, touchant bien plus de personnes, ont été recensées.

Quels cas ont émergé grâce au dispositif? Les plus divers (voir infographie) , portant sur des inquiétudes concernant la conversion d’un adolescent, le comportement d’un collègue adulte, les paroles d’un prédicateur, en lien avec l’islam mais parfois aussi avec les courants sectaires et l’extrémisme de droite. Sans livrer de détails précis, pour des raisons de confidentialité, les acteurs du programme expliquent à quoi ils sont confrontés.

«Beaucoup pleurent»

«Les personnes qui nous appellent vivent des situations très compliquées. Beaucoup pleurent ou font des crises au téléphone, témoigne Géraldine Casutt, intervenante au CIC, par ailleurs doctorante en sciences des religions à l’Université de Fribourg. Il y a des situations plus difficiles que d’autres à gérer au niveau émotionnel. Des gens appellent pour la radicalisation et au fur et à mesure de la discussion, vous comprenez que cela cache d’autres souffrances, par exemple la violence domestique. Nous les redirigeons alors vers des spécialistes.»

L’experte évoque une mère inquiète de la conversion à l’islam de son fils, pensant à une manipulation et un glissement vers la radicalisation. «J’ai parlé pendant deux heures à cette maman, raconte Géraldine Casutt. J’ai d’abord dû faire redescendre son inquiétude. Dans la discussion, elle a évoqué un certificat de conversion. Comme j’ai une bonne connaissance du milieu associatif musulman, j’ai pris contact avec l’imam concerné, puis j’ai proposé à la maman de le rencontrer. La préoccupation concernant la radicalisation a disparu, pas celle sur l’islam. J’ai proposé un suivi sur ce point, parce que la prévention passe par une bonne information. Cela prend du temps, trois semaines dans ce cas.»

La beauté du travail, c’est de faire comprendre à la personne qu’elle détient 90% de la réponse.

Sébastien Gendre, responsable du suivi des situations complexes et des supervisions à la FASe

La prise en charge est personnalisée, elle peut durer le temps d’un coup de fil, s’étaler sur plusieurs semaines ou mois, mais n’a rien d’une solution miracle. «Nous n’avons pas de baguette magique pour régler tous les problèmes. La beauté du travail, c’est de faire comprendre à la personne qu’elle détient 90% de la réponse», relève Sébastien Gendre, responsable du suivi des situations complexes et des supervisions à la Fondation genevoise pour l’animation socioculturelle (FASe). Il décrit son rôle à travers ce cas: «Des enseignants désespérés par le comportement d’un élève nous ont dit: sortez-le, il fait peur! Nous avons dû calmer les esprits, les aider à dépasser leurs émotions en objectivant la situation et en proposant plusieurs options. Il est arrivé qu’on mette en œuvre des mesures inattendues, par exemple de l’ordre de l’orientation professionnelle. La clé, c’est de ne pas banaliser une situation ni de dramatiser.»

Les situations peuvent être discutées au sein d’un groupe interdisciplinaire de consultation formé de représentants du CIC, de la FASe, de l’Hospice général, du Département de l’instruction publique, du Bureau de l’intégration des étrangers ainsi que de la Brigade des mineurs. Genève s’appuie donc sur une mise en réseau déjà existante et un savoir-faire, plutôt que sur la méthode du questionnaire, qui ne fonctionne pas, estime Sébastien Gendre.

L’expérience genevoise a toutefois ses limites. Sur toutes les personnes appelant la helpline et redirigées vers le CIC, la moitié n’a pas donné suite. «Une seule discussion peut suffire, remarque Sébastien Gendre. Nous avons créé un filet, mais il est vrai que des gens peuvent passer à travers.» Pour assurer une prise en charge spécialisée immédiate, les professionnels du CIC reprendront la gestion de la ligne téléphonique.

10% de cas graves

Dans la détresse, des parents pourraient hésiter à contacter la plate-forme par crainte de voir leur enfant dénoncé à la police. «La confidentialité est garantie, rappelle Sébastien Gendre. Dans l’écrasante majorité des cas, l’intervention consiste à faire baisser la tension.»

Pierre-Alain Dard, chef de la Brigade des mineurs, précise son rôle au sein du groupe de consultation: «L’approche ne se veut pas que sécuritaire, mais plus mesurée, en veillant à ne pas aggraver des situations déjà délicates. Si l’on considérait d’emblée des jeunes visés comme des djihadistes, ils pourraient se complaire dans ce rôle et s’autoallumer. C’est seulement s’il y a un danger concret que nous le signalons plus loin. En fait, nous avons eu peu de cas graves, environ 10%.» À six ou sept reprises, les acteurs préventifs ont alerté la Brigade de sûreté intérieure de la police genevoise, qui suit désormais les dossiers dans le plus grand secret.

Difficile de mesurer une action préventive. «Gardez le lien» a le mérite d’apporter une réponse au problème complexe de la radicalisation, à tel point que ce laboratoire, peu coûteux, est reconduit une année supplémentaire. «Des personnes touchées par la radicalisation ne savaient pas à qui s’adresser, avaient parfois honte d’en parler. Elles savent maintenant vers qui se tourner, remarque Nicolas Roguet, délégué à l’intégration, co-initiateur du projet. Cela permet aussi de nous faire une image de la radicalisation. Elle existe à Genève, mais dans des proportions gérables par différentes structures.»

L’idée portée par le magistrat chargé de la Sécurité, Pierre Maudet (lire ci-après), fait-elle des émules? La demande existe puisque plusieurs appels proviennent d’autres cantons qui ne disposent pas d’une telle plate-forme. Bâle et Vaud ont préféré mettre en place une ligne téléphonique sécuritaire gérée par la police. Le projet pilote genevois est en tout cas cité en exemple dans le Plan national d’action contre la radicalisation, dévoilé ce lundi. Et d’autres pays s’y intéressent. L’équipe va présenter l’expérience genevoise à des officiers américains, après avoir reçu une délégation ministérielle tunisienne et des chercheurs français.

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«On ne pouvait pas laisser les gens sans réponse»

Pour le conseiller d’État chargé de la Sécurité, Pierre Maudet, un dispositif romand de prévention aurait un sens.

– Quel bilan tirez-vous du dispositif «Gardez le lien»?

– J’ai pris le risque de soutenir ce projet lancé en 2016. J’ai fait confiance à mes équipes, parce qu’il fallait apporter des réponses aux personnes touchées par la radicalisation. À l’époque, certains pensaient que l’on surréagissait. Les chiffres nous donnent raison d’avoir offert un réceptacle. Soixante-six situations ont été prises en charge. Le dispositif a permis, d’une part, de traiter des cas qui n’auraient pas été repérés autrement. D’autre part, d’apprendre énormément sur la réalité d’un phénomène inquiétant, mais pas désespérant.

– Qu’avez-vous appris?

– Que nous ne sommes pas à l’abri à Genève. Que nous avons affaire soit à une radicalisation exogène, soit à une autoradicalisation. Que l’entourage, la famille, représente le meilleur détecteur, mais que l’on peut aussi compter sur un réseau de proximité, avec les travailleurs sociaux ou les polices de proximité. Et l’on sait que plus on agit vite, plus on peut désamorcer les problèmes.

– Est-ce un dispositif de prévention ou de sécurité? La limite n’est pas claire.

– C’était une crainte au départ, qui a depuis été dépassée. Les acteurs de la prévention ont fait un pas vers ceux de la sécurité et vice versa, car chacun a besoin de l’autre. Les prises en charge sont différentes. Il a fallu clarifier les rôles de chacun, établir des référentiels communs. Ce travail interdisciplinaire mené depuis un an a permis de mieux comprendre le phénomène. Cela fonctionne si bien que d’autres cantons nous renvoient toute une série de cas.

– Le projet est cité en modèle au niveau suisse, mais pourquoi ne fait-il pas des émules?

– Un dispositif romand de prévention aurait un sens, vu les situations traitées. Pour le moment, ce n’est pas le cas. Chacun agit à sa façon. Le Canton de Vaud a repris le principe du dispositif collaboratif que nous avons mis en place, mais n’a pas développé de centre de compétence ni mis en place les mêmes outils pour le grand public.

– Quels sont les besoins aujourd’hui?

– Les acteurs du dispositif ont réalisé 44 présentations auprès de multiples organisations. Il faut maintenant que des associations développent des projets de prévention de terrain.

– Comment les organisations musulmanes réagissent-elles?

– À l’origine, nos services ont rencontré des organisations musulmanes qui étaient favorables à la mise sur pied d’un système de prévention par l’État. Elles ont reçu des informations pour pouvoir aiguiller les personnes si nécessaire et se montrent actives.
S.R.

(TDG)

Créé: 03.12.2017, 21h22

Genève, le modèle

En plus du dispositif interdisciplinaire de prévention de la radicalisation développé par le Bureau de l’intégration des étrangers (BIE) et la Fondation genevoise pour l’animation socioculturelle (FASe), un autre projet unique en Suisse est mis en place à Genève. Le Département de l’instruction publique lancera à partir de l’année prochaine des formations pour aider le personnel à repérer et accompagner au mieux les élèves à risque. Les deux projets sont cités en exemple dans le Plan national d’action contre la radicalisation, présenté ce lundi. Pour son auteur, André Duvillard, délégué au Réseau national de sécurité, «Genève fait partie des «hot spots» de la radicalisation en Suisse. Mais, grâce à une volonté politique, Genève est l’un des rares cantons à avoir mis en place une vraie stratégie de lutte contre la radicalisation.» S.R.

L’essentiel

Bilan
Le dispositif de prévention des radicalisations s’appuie sur un réseau existant de professionnels du social et de la sécurité.

Besoins
Des personnes sont envoyées par d’autres cantons à Genève pour être prises en charge. Un dispositif développé à l’échelle romande aurait un sens, selon le magistrat Pierre Maudet.

Modèle
L’action genevoise en matière de lutte contre les radicalisations fait figure d’exemple.

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