Le professeur Morel sur le banc des accusés: «Je suis abasourdi»

JusticePoursuivi pour violation du secret de fonction, le chirurgien et député nie avoir manqué à son devoir. Récit d’audience.

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Au fil de sa longue carrière, le professeur Morel a-t-il, un jour, imaginé qu’il se retrouverait sur le banc des accusés? Lui, le chirurgien volubile, le député habitué aux plateaux de télévision, le tout jeune retraité des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG)? «L’homme médiatique à qui on a voulu faire la peau», selon les termes de son avocat, Me Jacques Barillon. Celui qui ne «fréquente pas les salons feutrés mais parcourt la route 66 sur une Harley-Davidson en écoutant du Johnny».

Jeudi matin, c’est au médecin qu’est revenue la parole à la fin de l’audience du Tribunal de police. La voix est chevrotante, mais sans remords: «À aucun moment je n’ai eu l’intention de trahir le secret médical ou le secret de fonction. Je suis abasourdi par de telles accusations. Et peut-être un peu révolté.»

C’est une affaire un brin rocambolesque que le Tribunal de police est appelé à juger. À l’origine, il y a un livre du Dr Morel, médecin-chef du Service de chirurgie médicale viscérale des HUG, publié en 2016. Sa rédaction est confiée à un ami journaliste qui doit recueillir des témoignages de patients sortis du bloc avec l’organe d’un autre.

Le chapitre VII est consacré à l’histoire de Jean-Claude, point de départ de toute cette procédure. «C’était une personne sérieusement handicapée par un diabète depuis son enfance», raconte le chirurgien, appelé à la barre. En 1995, il lui greffe un rein et un pancréas.

Transplanté, mais aveugle

Durant les vingt années suivantes, le transplanté «vit une vie presque normale», trouve le courage et l’énergie de s’engager publiquement pour le don d’organes et crée une fondation qui vient en aide aux malades. Dans cette cause commune à défendre, chirurgien et patient deviennent «de vrais amis».

Vingt ans après la première opération, l’état de santé de Jean-Claude se dégrade à nouveau. Avec son accord, les équipes médicales décident alors d’une nouvelle transplantation. Elle a lieu en 2016 et le professeur Morel est à nouveau aux manettes. Quand il se réveille, le patient a bien de nouveaux organes, mais il est aveugle. Cette cécité brutale reste inexpliquée à ce jour, mais une expertise n’a relevé aucune erreur médicale. Il n’empêche, le chirurgien confie avoir été «extrêmement heurté» par la situation de son patient, «d’autant que nous étions amis», dit-il.

La justice entre en jeu quelques mois plus tard. Élément déclencheur: une plainte de Jean-Claude accusant le professeur Morel de dévoiler des détails intimes le concernant dans son livre «L’urgence d’être humain». Patient et médecin sont entendus par le Ministère public. Le premier reproche au second de ne pas avoir apporté les corrections demandées à la suite de la lecture du texte. Quant aux éléments relevant de la sphère privée du malade, «ils étaient dans la sphère publique», car Jean-Claude parlait ouvertement, «en privé et en public», de son parcours médical, soutient le professeur. «Avez-vous demandé l’autorisation aux HUG de publier ce livre?» l’interrompt le premier procureur Stéphane Grodecki. L’enjeu est précisément là.

Redoutable procureur

Le patient ayant retiré sa plainte, seule la question de la violation du secret de fonction se pose désormais. Et le Parquet ne semble pas vouloir lâcher le chirurgien. Il lui reproche d’avoir publié des informations sur ses activités menées au sein de l’Hôpital sans en avoir fait la demande officielle au conseil d’administration. «Je n’ai pas demandé d’autorisation formelle, mais j’en ai parlé», se défend Philippe Morel. Pourquoi? «Dans la bourrasque de ma vie, j’ignore certains règlements», répond-il. «Vous êtes député et vous ignorez les lois que vous votez?» lance Stéphane Grodecki. Redoutable.

Pour le représentant du Ministère public, les éléments révélés dans ce livre sont secrets et le consentement des patients ne suffit pas à lever leur caractère confidentiel. «Chaque patient qui entre à l’hôpital doit être assuré que les informations n’en sortent pas», dit-il au cours d’un raisonnement juridique détaillé. Enfin, selon le premier procureur, le professeur Morel a volontairement contourné les règles. Il requiert une condamnation à 60 jours-amendes avec sursis et va même plus loin: qu’une éventuelle interdiction d’exercer soit examinée.

Pour la défense, cette dernière requête relève de «l’indicible». «C’est terrifiant», s’émeut Me Jacques Barillon, évoquant «l’acharnement public» que subit le professeur Morel. Un professionnel qui a réalisé plus de 5000 opérations et écrit un livre «non pas pour enfreindre un règlement, mais parce que c’était nécessaire».

À l’entendre, son client a suscité beaucoup de jalousie chez ses pairs. «Je n’exclus pas une intervention externe dans le dépôt de la plainte», affirme l’avocat avant de demander l’acquittement.

Le verdict sera rendu ultérieurement. (TDG)

Créé: 29.11.2018, 18h20

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