Un ex-élu genevois est jugé pour escroquerie

JusticeAncien député et gestionnaire de fortune, Renaud Gautier admet avoir prélevé des millions dans les comptes de ses proches et clients.

L’ancien député a notamment falsifié une signature pour effectuer des retraits sur le compte d’une fondation.

L’ancien député a notamment falsifié une signature pour effectuer des retraits sur le compte d’une fondation. Image: Patrick Tondeux

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On l’appelait le «prince» parce qu’il était «vif d’esprit» et de «caractère élégant». Cette image publique, l’homme assis sur le banc du Tribunal correctionnel l’a perdue. Désormais, un lourd silence précède chacune de ses phrases laconiques. Quand la juge lui pose une question précise, il livre une réponse toujours identique: «Je ne sais pas. Si vous le dites, c’est vraisemblablement cela.»

Il n’est pas fréquent de voir au prétoire un homme qui a occupé de telles fonctions. Ancien président du Parti libéral, Renaud Gautier a siégé au Grand Conseil de 2001 à 2014 et même présidé le parlement cantonal. Le surnom de «prince», c’est au moment de son investiture à la tête de sa formation politique, en 1998, qu’il est apparu. Ce jour-là, la salle s’était levée pour applaudir ce gestionnaire de fortune issu d’une bonne famille genevoise, homme politique au langage direct aussi doué que cassant et capable de présenter un visage humaniste.

Une fondation pour le musée

Lundi au tribunal, tout ceci s’est écroulé. Le Renaud Gautier poursuivi par la justice a admis la plupart des faits commis alors qu’il exerçait comme gestionnaire de fortune indépendant: durant près de dix ans, il a puisé sans limite dans le compte en banque d’une tante âgée. Grâce à une procuration et 141 prélèvements, plus de 3 millions ont été sortis et directement versés sur ses propres comptes bancaires.

«Pourquoi n'avez-vous jamais assumé une once de responsabilité? À chaque fois, vous donnez une explication psychologique»

Yves Bertossa, Premier procureur

Puis c’est à une vedette de la chanson française qu’il a fait le coup. En imitant la signature de son client, il a procédé à plusieurs retraits de cash atteignant près de 300 000 francs. Dans la liste des lésés figure également un héritier dépossédé de son argent. Son père, avant de mourir, avait confié un demi-million au gestionnaire de fortune avec la consigne de placer l’argent dans un coffre et de le remettre à son fils le jour de son décès.

À cheval entre son activité de gérant de fortune et sa vie publique, l’ancien député s’est aussi servi dans la caisse d’une fondation qu’il présidait pour l’agrandissement du Musée d’art et d’histoire. En 2008, de grandes fortunes avaient voulu s’associer au projet. Qui de mieux pour récolter et gérer les fonds que cet homme qui transpirait la réussite? Ils apprendront des années plus tard que le prévenu a falsifié la signature du vice-président (à l’aide d’un calque), lui permettant d’effectuer 82 000 francs de retraits à des fins personnelles.

Un «ami» rembourse

L’ancien député s’est lui-même dénoncé et admet aujourd’hui ces faits dans une large mesure. Il est prévenu d’escroquerie, faux dans les titres et abus de confiance aggravé. Pour certains des lésés, des accords financiers ont été trouvés. Qui a payé ces dédommagements et qui finance son train de vie actuel? «Un ami», affirme péniblement Renaud Gautier, sans vouloir mentionner le nom du donateur.

À la barre, le sexagénaire doit également s’expliquer sur les pertes subies par cinq de ses cousins. Assis sur les chaises réservées aux plaignants, ces derniers fulminent contre ce proche à qui ils avaient confié leurs économies. Les pertes sont d’autant plus insupportables que les contrats conclus prévoyaient une gestion «prudente». En retour, le gestionnaire de fortune a misé sur des hedge funds à mille lieues des placements conservateurs promis. D’autant que le krach boursier de 2008 l’a rattrapé. Sur les comptes de ses cousins et petits-cousins, il ne reste rien. «Certains ont dû émarger à l’aide sociale les années suivantes», fait remarquer leur avocat, Me Robert Assaël. Le prévenu se dit «désolé», mais une fois encore ne semble pas en mesure de détailler les opérations effectuées. «J’ai essayé de faire au mieux, dans l’intérêt du client»: il ne peut rien dire de plus.

Trous de mémoire

En pleine audience, l’ancien élu prend ses médicaments, se tourne vers son avocat pour lui susurrer qu’il est à bout. «Son état de santé est préoccupant», appuie Me Malek Adjadj, certificat médical à l’appui. La défense de son client repose dans une large mesure sur une douleur, celle d’avoir perdu une fille au début des années 2000. «Depuis, je me sens comme enfermé dans un tuyau qui se referme sur moi.»

À l’entendre, le deuil et son état de détresse expliquent son incapacité à se souvenir de ses agissements qui s’étalent sur une dizaine d’années. Mais cette période de vols à la chaîne correspond à l’époque durant laquelle le prévenu brillait par son hyperactivité. Dans quel état d’esprit se trouvait-il quand il retirait l’argent de sa tante? «Je ne sais pas.» Comment une vie professionnelle et publique d’une telle intensité est-elle compatible avec ces trous de mémoire dont il se dit frappé? La réponse vient, peut-être, de la psychiatre qui l’a sondé: «Il est possible qu’il ait dissocié sa vie. Il pouvait se montrer très à l’aise publiquement pour cacher qu’intérieurement, il dégringolait. Un trouble de la mémoire peut être lié à cette dissociation», évalue-t-elle.

«Il a la mémoire sélective», ironise Me Robert Assaël. L’agacement pointe également chez le premier procureur Yves Bertossa. «Pourquoi n’avez-vous jamais assumé une once de responsabilité? lui demande-t-il. À chaque fois, vous donnez une explication psychologique.» Puis le représentant du Ministère public essaie de revenir à la question originelle de cette affaire: «Pourquoi avez-vous pris cet argent?» La réponse surgit à un autre moment, quand la juge Sabina Mascotto détaille ses dépenses mensuelles princières. Elles correspondent précisément aux montants volés. «Votre train de vie était financé par ces retraits, c’est bien cela?» Fatigué, le prévenu ne lutte pas: «Votre raisonnement se tient.»

Le procès se poursuit mardi.

Créé: 09.09.2019, 20h12

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