Pourquoi la police n’a pu intervenir lors de l’agression

Journaliste molestéDeux assistants de sécurité publique, armés, sont restés impuissants devant une rixe visant un de nos confrères de la RTS. Explications.

Si le journaliste a porté plainte contre X pour l’agression, il n’a pas déposé de plainte contre les deux agents.

Si le journaliste a porté plainte contre X pour l’agression, il n’a pas déposé de plainte contre les deux agents. Image: RTS Radio télévision suisse

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Les faits remontent déjà au mercredi 26 juin. Un journaliste de la RTS a été brutalisé devant l’Hôtel Intercontinental par une bande d’agresseurs, probablement liés à la sécurité du président camerounais Paul Biya, a révélé la RTS jeudi. L’organisation de défense des journalistes Reporters sans frontières Suisse a déploré que «deux policiers ayant assisté à la scène ne soient pas intervenus immédiatement pour empêcher de tels agissements de se produire», dans un communiqué de presse. L’infériorité numérique des deux agents face à une dizaine d’agresseurs en est la principale cause.

«Il y avait deux agents de police qui étaient présents, témoigne le journaliste Adrien Krause sur les ondes de Forum. Ce sont des assistants de sécurité publique, une police qui surveille les lieux dits diplomatiques, et qui est armée. Mon premier réflexe, c’est d’aller vers eux pour leur demander pourquoi ils ne se sont pas interposés dans cette scène, et ils me répondent qu’ils étaient deux, que les agresseurs étaient une dizaine, donc ils n’ont tout simplement pas pu intervenir.»

Si le journaliste a porté plainte contre X pour l’agression, il n’a pas déposé de plainte contre les deux agents pour omission de porter secours, précise-t-il à la «Tribune de Genève», sans en donner les raisons. Sans doute a-t-il estimé qu’il ne s’agissait pas du noyau de l’affaire.

Le président du Conseil d’État, Antonio Hodgers, a expliqué cette non-intervention à la RTS: «Ces deux policiers sont des policiers dédiés à la sécurité du monde diplomatique, ils sont notamment armés de pistolets-mitrailleurs, donc leur engagement est plutôt prévu en cas d’une action terroriste armée. A priori, même si l’enquête n’est pas encore terminée, la règle d’intervention c’est qu’ils ne s’engagent pas dans des rixes qui sont faites sans armes, même s’il y a des coups physiques, parce qu’il y a le risque que leur pistolet-mitrailleur soit saisi dans le cadre de la rixe. Il y a eu une appréciation, peut-être malheureuse pour le journaliste, mais qui peut se justifier vis-à-vis d’un enjeu de sécurité plus grand. Ils sont plus lourdement armés que le pistolet de service habituel. Ces policiers-là ne sont pas des gendarmes, qui, eux, sont intervenus plus tard.»

Faut-il comprendre que si des gendarmes «classiques» avaient été présents, ils auraient pu intervenir? Non, selon le porte-parole de la police cantonale, Jean-Philippe Brandt. «C’est clair que quand on est deux face à de nombreuses personnes passablement déterminées voire agressives, à part appeler du renfort, intervenir est compliqué. On ne va pas à la confrontation si on est à ce point en sous-effectif. D’autant que la mission première de ces assistants était la surveillance, pas le maintien de l’ordre.»

Il relève qu’il y a quand même eu une tentative d’intervention: «Ils ont essayé de les séparer, sans résultat. Ils ont fait ce qu’ils ont pu.» Contacté, le journaliste de la RTS dit maintenir sa version tenue à la radio.

La situation n’aurait-elle pas mérité au moins une sommation de la part des policiers? «Non, ça s’est passé très rapidement, la scène a duré trente secondes. S’ils avaient tiré en l’air, cela aurait été disproportionné et là il aurait eu une enquête ouverte à leur encontre. Et quand bien même, si la sommation n’est pas suivie d’effet, on fait quoi?» En effet, l’usage des armes est très réglementé. «On ne peut sortir notre arme que pour de la légitime défense, et si les agresseurs sont armés, là ce n’était pas le cas (ndlr: les agresseurs ont visé à mains nues le journaliste et les manifestants, pas les deux assistants de sécurité publique). En aucun cas on ne va séparer des gens à coups de mitraillette, il ne faut pas confondre avec les scènes de cinéma.» Toujours selon le communicant, il n’y a pas eu de faute professionnelle.» Donc pas d’enquête ouverte ni de mesures disciplinaires envers les deux agents? «C’est du ressort du Ministère public».

Ce dernier ne fait que confirmer «qu’une enquête est en cours», se contente d’indiquer Marc Guéniat, chargé de relations médias. Les agresseurs ont-ils été identifiés? Combien étaient-ils et quel était leur statut vis-à-vis de la présidence camerounaise? Bénéficient-ils de l’immunité diplomatique? L’enquête permettra-t-elle de vérifier si aucun accès indu n’a été pratiqué sur le matériel du journaliste, dans le respect du secret des sources? Autant de questions auxquelles le Parquet n’a pas souhaité répondre.

Créé: 02.07.2019, 07h12

Rappel des faits

Selon son témoignage, le journaliste s’est fait attaquer par une dizaine d’hommes, dont il ne peut affirmer qu’ils appartenaient au service de sécurité du président. «Mais ils étaient très probablement Camerounais, avec des carrures de gardes du corps.» Ils auraient alors fondu sur les opposants, et l’un des agresseurs s’aperçoit que le journaliste, non identifiable en tant que tel, filme la scène. «Je suis molesté […], on arrache mon sac qui contient la majeure partie de mon matériel professionnel. On me fait également les poches, on me prend mon porte-monnaie, on se saisit de mon portable.» Après une négociation menée par la Brigade de sécurité diplomatique, ses affaires lui sont finalement restituées, intactes. Le président du Conseil d’État a qualifié l’événement de «totalement inacceptable», et selon la RTS, le Département des affaires étrangères a entrepris des démarches pour signifier aux autorités camerounaises l’attachement de la Suisse à la liberté de la presse.
S.S.

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