«Les politiques genevois manquent d’ambition pour l’Université»

Départ du recteurJean-Dominique Vassalli a dirigé l’Université de Genève pendant huit ans. Bilan.

Pour Jean-Dominique Vassalli, l’Université doit rester polyvalente et veiller à préserver sa liberté académique.?

Pour Jean-Dominique Vassalli, l’Université doit rester polyvalente et veiller à préserver sa liberté académique.? Image: Laurent Guiraud

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Il quitte l’Université de Genève demain, exactement huit ans après en avoir pris les rênes. Yves Flückiger lui succédera mercredi. Au moment de passer le flambeau, le médecin Jean-Dominique Vassalli, 68?ans, ne tire pas la couverture à lui: s’il estime que l’Université a «beaucoup évolué», il parle de changements «accompagnés par le rectorat». Bilan avec un recteur modeste et fier à la fois, qui espère qu’à l’avenir, le politique se rende mieux compte de la pépite que représente son alma mater.

Quelles ont été les réalisations les plus marquantes?

L’état d’esprit a changé. Je suis arrivé après un moment difficile. Le sentiment prédominant était que le public et les médias ne nous comprenaient pas (ndlr: en 2006, le rectorat Hurst démissionnait, à la suite du scandale dit des notes de frais). Aujourd’hui, ce sentiment a disparu. Il existe une certaine fierté. Nous avons acquis une visibilité dans les milieux économiques, internationaux, politiques. Nous sommes mieux intégrés et reconnus.

En somme, vous avez bien communiqué.

Oui, mais c’était scientifiquement justifié, on ne s’est pas contenté de communiquer! L’Université a renforcé son insertion internationale, formalisé ses relations avec les universités étrangères et développé l’interdisciplinarité. Elle est allée à la rencontre du public; en 2009, notre exposition sur le génome a attiré 130?000 personnes sur l’île Rousseau. On a mis de la superscience au cœur de la ville. Idem avec nos grandes conférences: on habite la place Neuve avec de la science à l’intention du public. C’est un virage. Comme l’a été le bateau Planet Solar, formidable ambassadeur au service de l’Université et donc de Genève, qui en 2013 a fait ouvrir le Tower Bridge à Londres!

En 2007, vous vouliez que l’UNIGE trouve son Alinghi, symbole de réussite de l’EPFL. L’avez-vous trouvé?

Nous figurons parmi les 25 premiers mondiaux en pharmacie, en biologie, dans certains domaines de la physique et en philosophie. Notre Alinghi, c’est cette polyvalence.

Certes, mais peut-on continuer à être spécialiste en tout?

On ne peut pas couvrir tout, mais on peut être spécialiste dans un large spectre de disciplines. Nous devons cultiver cette polyvalence. C’est l’une de nos spécificités, l’autre étant notre dimension internationale.

Cela ne saute pas aux yeux. La Genève internationale est-elle vraiment pénétrable?

Ce n’est pas facile, mais nous avons une quarantaine d’accords avec les organisations internationales. Cela va des professeurs conjoints avec le CERN à l’école d’été que nous créons avec l’OMPI sur la propriété intellectuelle ou le rapport sur Ebola que rédige l’Institut de santé globale pour l’OMS. Ce ne sont là que quelques exemples, l’Université a énormément de liens avec la Genève internationale.

Revenons à la polyvalence. Vous collaborez avec d’autres universités, dont l’EPFL. Cela ne conduit-il pas inéluctablement à une forme de spécialisation?

Le savoir est si large qu’il peut occuper plusieurs institutions sans compétition. La polyvalence est une chance, qui permet de multiplier les zones d’interaction. Avec l’EPFL, c’est facile car nous sommes complémentaires. Au Campus biotech, nous apportons les neurosciences fondamentales et cliniques tandis que l’EPFL invente des neuroprothèses.

L’Etat resserre ses budgets, les millions ne tombent plus du ciel. Que devez-vous changer?

On fait des choix. En sciences par exemple, la place de la chimie s’est réduite. Mais veut-on une université qui ait de l’ambition? Je n’ai jamais dit que je voulais une université de province française. Pour faire venir un professeur de top niveau, il faut lui donner des moyens, des appareils. Cela a un coût. Je peux vous dire que nous dépensons avec beaucoup de parcimonie et que nous n’avons pas les moyens de l’EPFL.

Des projets très coûteux ont été abandonnés, comme le centre des sciences aux Vernets ou le campus arts et neurosciences à la Jonction. A quoi attribuer ces échecs?

Ils étaient totalement indépendants de l’Université. La question du coût était un alibi. Il ne s’est rien construit par manque de possibilité politique.

Etes-vous allé assez loin dans les collaborations public-privé?

On pourrait aller plus loin. Mais notre mission est la recherche fondamentale, d’un moindre intérêt immédiat pour l’économie que la recherche appliquée. Si un professeur comme Nicolas Gisin (ndlr: physicien, spécialiste de physique quantique et de cryptographie ) reste ici, c’est peut-être grâce à la liberté d’une université où la recherche fondamentale est une valeur majeure.

A partir de quand perd-on, selon vous, liberté et indépendance?

D’un côté, obtenir davantage de ressources offre la liberté d’investir, d’acheter des machines. Mais il faut être sûr que les accords avec l’industrie respectent nos valeurs. Nous sommes très attentifs à la liberté de publier, à la propriété intellectuelle.

Signeriez-vous les contrats que l’EPFL a signés?

Difficile de répondre car j’ignore les détails de ces contrats, mais je ne signerais que des contrats garantissant sans condition la liberté académique.

Vos relations avec l’IHEID sont-elles toujours tendues?

Les relations n’ont jamais été mauvaises ou agressives. A mon avis, elles doivent et pourraient être beaucoup plus développées. Dans certains domaines, on travaille ensemble: l’Académie de droit international humanitaire, le Centre d’enseignement et de recherche en action humanitaire. On fait des choses. Mais on pourrait en faire plus, par exemple dans le domaine de la santé. Si Genève n’est pas capable de se développer dans ce domaine, avec l’OMS, les HUG, que diable fait-elle? Nous avons un institut de santé globale. Il y a une professeure à l’IHEID. Elle devrait être avec nous, ou nous avec elle. C’est évident.

Votre Global Studies Institute n’est-il pas un IHEID bis?

Non, on n’a pas dupliqué quoi que ce soit. On a intégré dans le GSI le bachelor en relations internationales, que l’IHEID ne fait pas, et le master en études européennes complété, depuis, par d’autres maîtrises régionales, qui n’intéressent pas l’IHEID: la Russie, le Moyen-Orient et bientôt l’Afrique.

Où voyez-vous l’Université dans vingt ans?

Difficile de prédire l’avenir, mais je pense que l’UNIGE peut mieux affirmer encore sa contribution à la Genève internationale. A mon regret, le Conseil d’Etat ne perçoit pas suffisamment ce que nous pouvons apporter, avec notre réseau dans le monde entier.

Quel devrait être son rôle?

J’attendrais au moins un signal positif. Pas nécessairement de l’argent, ni un bâtiment, mais un encouragement et de l’intérêt.

Quelle est votre relation avec la conseillère d’Etat Anne Emery-Torracinta, responsable de l’Université?

La relation personnelle est sans problème. Comme elle a de nombreux dossiers à gérer, nous devons être attentifs à travailler étroitement avec elle pour faire entendre notre voix et défendre nos intérêts. De façon générale, je regrette le manque d’ambition manifesté par le politique pour l’Université. Même si, et c’est à relever, Pierre Maudet s’intéresse de près à ce que nous faisons.

Créé: 12.07.2015, 17h01

Pas de quotas pour les génies!

Interrogé sur l’avenir et les défis qui attendent l’alma mater, le recteur sortant imagine qu’elle pourrait, un jour, se fondre dans une vaste université lémanique. «Les collaborations vont dans cette direction. On pourrait en faire davantage», imagine Jean-Dominique Vassalli. Le pilotage de cette université pourrait s’exercer au niveau fédéral, «ce serait plus simple».

La question des taxes devra être posée et liée à un débat sur les bourses. «60 à 70% de nos étudiants doivent travailler pour subvenir à leurs besoins, ce qui est difficilement compatible avec certaines études.» Augmenter les droits d’entrée pour ceux qui peuvent payer davantage semble juste au recteur, cela aurait «une vertu redistributive». Il rejette en revanche la proposition de faire payer les étudiants étrangers plus cher que les Suisses, alors que l’UNIGE compte 40% d’étudiants ayant obtenu leur diplôme dans un autre pays et qu’elle se flatte d’être parmi les plus internationales du monde.

Si l’impact du vote du 9 février 2014 ne se fait pas encore ressentir, puisque les universités ont réintégré l’Europe de la science, le Genevois craint la fermeture du pays qui pourrait survenir en appliquant des quotas. «La vie académique doit être un monde totalement perméable. La seule richesse de la Suisse est la matière grise, y compris celle des autres qui contribue à notre créativité! En se refermant sur elle-même, elle perdrait un potentiel d’innovation. On ne peut pas imposer de quotas à la science ni aux génies. Laissons les Universités se développer!»

Un autre défi sera l’essor du numérique et des cours en ligne qui rendent l’enseignement interactif. «Pour rester compétitifs, nous devrons développer nos infrastructures, acheter des équipements, qui sont de plus en plus chers.» Enfin, l’Université, qui est passée en huit ans de 13?000 à 16 000 étudiants, doit-elle grandir encore? Jean-Dominique Vassalli ne le pense pas. «Il faut garder une taille raisonnable pour continuer à s’occuper de nos étudiants de manière adéquate.»

Ses dix dates clés

Nov 2008: acceptation de la loi sur l’Université par le peuple (entrée en vigueur: mars 2009)

Juin 2009: célébration du 450e anniversaire de la création de l’Académie

Août 2010: Médaille Fields pour le professeur Stanislav Smirnov

Juillet 2013: l’UNIGE et l’EPFL s’installent au Campus Biotech

Septembre 2013: inauguration du Global Studies Institute

Octobre 2013: premiers MOOCs

Janvier 2014: deux nouvelles facultés, économie et management et sciences de la société

Décembre 2014: réouverture du bâtiment des Philosophes

Mai 2015: premières Rencontres de Genève Histoire et Cité, sous l’impulsion de la Maison de l’Histoire

Juin 2015: inauguration du bâtiment Carl-Vogt

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