Point final pour Monsieur Dissertation

Portrait Après trente-huit ans à l’Université de Genève, Guy Poitry prend sa retraite. Il a sauvé la dissertation de l’après Mai 68.

Guy Poitry ne porte ni la chemise ni la veste des professeurs ordinaires, mais il a l’étoffe de l’un des plus grands enseignants du département de français moderne.

Guy Poitry ne porte ni la chemise ni la veste des professeurs ordinaires, mais il a l’étoffe de l’un des plus grands enseignants du département de français moderne. Image: Laurent Guiraud

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Guy Poitry prend sa retraite. «Anticipée», précise le maître d’enseignement et de recherche en français moderne de l’Université de Genève, âgé de 63 ans. Connu comme le loup blanc parmi les étudiants de français moderne, il était notamment chargé de l’exigeant «module de dissertation», véritable écumoire du bachelor qui présentait un taux d’échec record. «C’est l’exercice le plus rigoureux des études de français, car on y évalue tout. La langue, l’explication de texte et la logique de l’argumentation.» C’est le manque de cette dernière qui met en péril «environ un tiers des étudiants», une proportion qui n’a pas bougé depuis quarante ans. «Les problèmes de logique, par exemple l’usage de citations contredisant justement ce que l’on veut prouver, peuvent être dus à des facteurs psychologiques passagers. Le stress de l’examen peut faire perdre ses moyens à l’étudiant, qui reconnaît ensuite à tête reposée les incohérences de son texte. Parfois, malheureusement, l’étudiant ne comprend pas le problème et dans ce cas, l’enseignant ne pourra pas faire grand-chose.»

La dissertation est «capitale pour organiser sa pensée», estime Guy Poitry, qui a notamment vu Tariq Ramadan se faire la main dans ses cours. «Il était un moment question de faire disparaître la dissertation du plan d’études. Jusqu’à la fin des années 80, les linguistes pragmatiques, opposés à toutes les normes de la langue, attaquaient la dissertation en pleine ère post-Mai 68, qui entendait abolir toutes règles. On passait pour des cuistres!» rigole Guy Poitry.

«Frimer chez ceux de la haute»

Pourquoi n’a-t-il pas été nommé professeur ordinaire? «Je n’ai rien fait pour. De nos jours, les professeurs sont spécialisés dans un domaine. Or, les auteurs qui me passionnent, Michel Leiris, Gustave Roud, Diderot ou Sade proviennent indifféremment du XVIIIe, du XIXe ou du XXe siècle. J’ai aussi toujours tenu à travailler à 50% – n’ayant pas de famille je pouvais me le permettre – ce qui me laissait assez de temps pour faire de la recherche.» Il mentionne aussi, entre deux gorgées de Rivella, le milieu modeste duquel il est issu. «Dans ma famille, l’ambition de s’élever socialement était mal vue. Quelque chose de cette éducation a dû me rester. J’étais le seul à faire des études avec mon frère, ce qui était déjà suspect, alors quand je me suis mis à apprendre à jouer de l’orgue, c’était le pompon! On me reprochait de vouloir frimer chez ceux de la haute», rit-il.

Un système de Bologne plus scolaire

Pourtant, plus que la reconnaissance, c’est la difficulté qui attire Guy Poitry: «J’ai choisi le grec et le latin à l’école par goût des langues et de la littérature d’abord, mais aussi parce que c’était ardu. Les enseignants que je préférais étaient tous exigeants. J’ai en moi ce goût de l’effort, que je vois comme quelque chose de très positif.» Ce n’est donc pas un hasard que l’enseignement de la dissertation, «auquel aucun professeur ne s’est frotté depuis des décennies», lui soit revenu. Le «goût de l’effort» semble avoir régressé chez les étudiants depuis le système de Bologne, uniformisant les études en Europe. «À l’époque, les commentaires des étudiants en fin d’année concernaient les livres étudiés. L’an dernier, la seule préoccupation était celle des notes attribuées. Cette attitude plus scolaire qu’intellectuelle est une conséquence directe de ce système.» Bulle de créativité dans un plan d’études rigide, l’atelier d’écriture littéraire facultatif mis sur pied par Guy Poitry en 1996. Mais là aussi, le système de Bologne exige des notes. «J’aurais préféré de simples crédits.»

Après avoir vidé en toute discrétion son bureau cet été – le département n’a organisé aucune leçon d’adieu et aucun pot de départ – que fera Monsieur Dissertation à la retraite? «J’aimerais me remettre à l’orgue et au clavecin.» S’il se montre prolixe sur les propriétés acoustiques de son instrument rarissime, «une copie d’un modèle de 1707 contemporain de François Couperin», il est carrément intarissable sur «Les Leçons de clavecin et principes d’harmonie», un texte méconnu de Diderot qui a passionné l’universitaire. Il mentionne aussi un projet de rédaction de roman – le troisième –, et d’éventuelles randonnées avec son compagnon, féru des chemins de Compostelle. «Mais pour l’instant, je traîne les pieds», confesse celui qui préférait Voltaire à Rousseau.

Créé: 12.09.2019, 08h00

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