Plongée dans les entrailles des anciennes fortifications genevoises

PatrimoineDes souterrains du XVIIIe siècle courent sous la ville, dans le quartier des Tranchées. Visite de ces galeries magnifiquement conservées, qui risquent pourtant de disparaître.

Le boyau principal (à gauche) du souterrain de la rue François-Le-Fort. À droite, l'une de ses ramifications, où Matthieu de la Corbière, directeurs du Service de l'inventaire des monuments d'art et d'histoire, ausculte la paroi.

Le boyau principal (à gauche) du souterrain de la rue François-Le-Fort. À droite, l'une de ses ramifications, où Matthieu de la Corbière, directeurs du Service de l'inventaire des monuments d'art et d'histoire, ausculte la paroi. Image: MAGALI GIRARDIN

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De prime abord, c’est une bouche d’égout comme il y en a des milliers à Genève. Celle-ci se trouve à la rue François-Le-Fort, aux Tranchées. Pourtant, elle est à nulle autre pareille. Car elle ouvre sur un trésor du patrimoine genevois: les galeries, dites d’écoute ou de contre-mines, construites au début du XVIIIe siècle sous les fortifications de la ville.

Ces souterrains remarquablement conservés servaient à la défense de la ville. La garnison pouvait y circuler. Et des guetteurs écoutaient si l’ennemi creusait un tunnel pour pénétrer dans la cité ou faire exploser un ouvrage.

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Le danger est aujourd’hui d’un autre ordre: ne bénéficiant pas d’une véritable protection, ces galeries risquent de disparaître. Un projet de loi veut les sauver et invite également l’État à les mettre en valeur, afin que l’on puisse les visiter. Nous avons eu cette chance en compagnie d’une douzaine de membres de la Société genevoise d’utilité publique.

À six mètres sous terre

Ce soir-là, casque et lampe de poche sont de rigueur. Notre guide s’appelle Matthieu de la Corbière. Le directeur du Service de l’inventaire des monuments d’art et d’histoire est un puits de science doublé d’un orateur hors pair. «Vous allez entrer dans une capsule temporelle», annonce-t-il alors que notre petit groupe découvre la bouche d’égout par laquelle il va bien falloir se faufiler… avant d’emprunter une échelle plongeant dans le noir. Dans les entrailles de Genève.

Six mètres plus bas s’ouvre un boyau où deux personnes peuvent tout juste se croiser. La température agréable tranche avec le froid de canard du dehors. Ici, pas d’électricité. «Vous pénétrez dans les vestiges des anciennes fortifications de la ville», lance Matthieu de la Corbière. Nous voilà précipités trois siècles en arrière.

51 hectares de remparts

Genève, au début des années 1700. «Il faut s’imaginer une ville à l’étroit dans ses murs. Ses défenses sont obsolètes, il faut construire une nouvelle enceinte. Elle sera gigantesque, explique l’historien. On va édifier onze grands bastions et vingt-deux plus petits, soit 51 hectares de remparts!» Des constructions en étoile, à la Vauban, récemment étudiées par Anastazja Winiger-Labuda.

«Ce qui est amusant, c’est que Genève, qui compte alors 20 000 habitants, n’aura jamais la garnison nécessaire – il aurait fallu 9000 hommes – pour défendre efficacement tous ces espaces.»

Des travaux titanesques

Qu’importe, on bâtit! Des murs, mais aussi les fameux souterrains. «Les travaux sont titanesques, ils vont s’étendre de 1718 à 1730. Toute la population est mise à contribution.» Et plutôt deux fois qu’une. «On lève des impôts spéciaux pour financer les chantiers. Leur coût est énorme! Genève va d’ailleurs grever son budget pour très longtemps.» Le jeu en vaut-il la chandelle? En tout cas, c’est le top pour l’époque. Genève est digne des villes les plus fortifiées d’Europe.

Ingénieurs et architectes, tenus au secret, élaborent près de huit kilomètres de galeries. Elles courent le long des fortifications sous la forme de trois boyaux parallèles, reliés entre eux par des tunnels secondaires. D’autres galeries filent vers l’extérieur, la campagne. Les voûtes sont en brique, les parois en molasse et boulets de rivière de l’Arve.

De mystérieuses encoches

Il ne reste plus grand-chose de ces merveilles, qui n’ont pas résisté à la démolition des fortifications en 1850, puis à la construction de routes, bâtiments et canalisations. La plupart ont été détruites ou comblées. Mais il en demeure quelques-unes. Et la plus belle est celle qui part de la rue François-Le-Fort, direction l’Athénée, longue de 600 mètres environ et garnie de ramifications. «Elle est parfaitement conservée», relève Matthieu de la Corbière.

Joignant le geste à la parole, il fait remarquer de grosses encoches dans les parois: «Elles servaient à placer une cloison. S’il fallait faire sauter un tronçon de galerie afin d’empêcher l’ennemi de pénétrer sous la ville, cela permettait de préserver le reste de l’ouvrage.»

Terrain de jeu de la jeunesse

Autre curiosité, gravés sur les parois, des noms – souvent de vieilles familles genevoises – parfois accompagnés de dates. «Après le démantèlement des fortifications, si l’on connaissait les entrées des souterrains, on pouvait y accéder et certains ne s’en sont pas privés», sourit notre guide. Repaires de voyous et de brigands, ces boyaux ont aussi servi de terrain de jeu pour la jeunesse genevoise, de lieu de réunion ou de bizutages. «La Société d’étudiants de Zofingue y organisait des cérémonies», ajoute-t-il.

Aujourd’hui, il ne reste guère que 10% des huit kilomètres de réseau. Quelques centaines de mètres que l’historien cherche à mieux faire connaître, afin d’en assurer la pérennité. Notre visite achevée, on est persuadé que cela en vaut vraiment la peine. (TDG)

Créé: 11.02.2019, 18h09

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