Le plan qui peut débloquer le trafic à Genève

MobilitéLa «Tribune de Genève» s'est procuré deux documents qui montrent qu'un consensus émerge au parlement entre partisans et adversaires de la voiture en ville.

La place Neuve ferait partie de l'hyper centre protégé.

La place Neuve ferait partie de l'hyper centre protégé. Image: PASCAL FRAUTSCHI

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

La ville pourrait bientôt devenir un milieu moins accueillant, mais plus fluide, pour les véhicules motorisés. Les automobilistes peuvent s’attendre à devoir patienter à certains feux et à freiner leurs élans en plein centre, tandis que les scootéristes pourraient bientôt devoir payer pour stationner au pied de la Vieille-Ville. Ce sont quelques mesures d’un plan, fruit d’une réflexion partagée par tous les partis. Leur but? Décongestionner le trafic à Genève.

  • Lire l'interview de Daniel Zaugg: «Depuis vingt ans, c’est le premier consensus»
  • Les formations représentées au parlement cantonal sont en effet sur le point de trouver un accord sur l’avenir de la mobilité genevoise. Un compromis, comportant des nouveautés majeures, est à bout touchant au sein d’une sous-commission du Grand Conseil. La Tribune de Genève s’est procuré deux documents dévoilant l’état du texte, tel qu’il se présentait à la mi-septembre, avant les débats finaux de ce groupe qui se poursuivront ces prochains jours. La copie pourrait donc encore évoluer ces prochaines semaines. Mais on en connaît les grandes lignes, que nous vous dévoilons en primeur.

    1. Le contexte

    Une sous-commission du parlement, formée par un représentant par parti (souvent des ténors), élabore depuis l’hiver un projet pour rénover la mobilité genevoise. Son travail répond à deux nécessités. Primo, la nouvelle Constitution de 2012 demande à l’Etat d’élaborer une politique de la mobilité coordonnée avec les autres politiques publiques (énergie, aménagement), ce qui nécessite une base légale. Reprise dans la nouvelle charte fondamentale, la liberté du choix du mode de transport (une spécificité genevoise) exige en outre d’être précisée quant à son étendue concrète.

    Secundo, le parlement a décidé d’opposer un contre-projet à l’initiative des Verts qui accorde la priorité aux transports publics dans tout le canton. Le texte en gestation ferait d’une pierre deux coups.

    Les députés de la sous-commission se sont inspirés d’un avant-projet rédigé par les services de Luc Barthassat, conseiller d’Etat en charge des Transports. Ils n’en ont gardé que les aspects directement pertinents pour répondre à l’initiative Verte, sans aborder les questions d’organisation administrative. Ils se sont aussi fondés sur des auditions et leurs propres discussions. Les délégués des sept partis ont tenté d’amorcer leurs débats sur leurs points de convergence plutôt que leurs désaccords.

    2. Une approche par zones

    Le projet établit des mesures spéciales dans les zones les plus urbanisées du canton. Leur étendue est définie par des critères chiffrés: population, emplois, pôles d’attraction (comme, par exemple, des centres commerciaux ou de loisirs). La carte (dont nous présentons une ébauche, pas encore définitive) serait donc revue périodiquement, en fonction de l’évolution du paysage urbain.

    La première zone recouvre la cité ancienne et le périmètre de ses fortifications, la fameuse ceinture fazyste, de Cornavin à Rive en passant par le rond-point de Plainpalais.

    Quant à la deuxième zone, elle comprend une vaste partie du reste de la ville de Genève, mais pas seulement. Pour tenir compte des pôles secondaires de l’agglomération, elle concerne aussi les quartiers les plus denses de communes périphériques: une grande partie de Carouge, les cités de Meyrin et d’Onex (avec une partie du Petit-Lancy), les Palettes, le centre de Chêne et Moillesulaz, le village de Bernex ou encore le bourg de Versoix. Les règles usuelles s’appliquent au reste du canton. On y envisage des zones 30 dans les villages quand la sécurité l’exige.

    3. L’automobile patientera en ville

    Les feux privilégieraient les transports publics et la mobilité douce (piétons, vélos…) dans les deux zones urbaines. Des artères échapperaient toutefois à la règle (lire point suivant). Par contre, on n’avantagerait pas les bus en rase campagne comme l’exige l’initiative Verte. Et on oublie la priorité que le département voulait donner en zone 2 aux scooters et motos.

    Priorité avantageuse ne signifie pas préséance systématique. Exemple: si la signalisation de la place des Vingt-Deux-Cantons, à Cornavin, donnait toujours une phase verte aux bus aux heures de pointe, plus un piéton ni une voiture ne passerait. Il en résulterait une paralysie qui serait finalement néfaste pour tous les modes de transport.

    4. A 30 km/h au centre-ville

    La voiture peut toutefois encore accéder en tous lieux, hormis bien sûr les zones piétonnes. Le projet préserve en outre certains axes. Avec des exceptions, une vitesse maximale limitée à 30 km/h caractériserait la zone 1. Il ne s’agit pas d’une limite générale (qui serait incompatible avec le droit fédéral). Mais l’Etat serait incité à multiplier dans ce secteur des zones 30, soumises à une procédure préalable de mise à l’enquête publique.

    Les axes comportant plusieurs voies dans chaque sens, comme les rues de Chantepoulet et du Mont-Blanc, feraient exception. On y prévoit des vitesses adaptables selon l’état du trafic (basses en heure de pointe, relevées à 50 km/h en heure creuse).

    5. Les quais restent motorisés

    Le projet dessine une moyenne ceinture routière qui échapperait aux contraintes des zones urbaines même lorsqu’elle les traverse. Elle comprend le «U lacustre» (le pont du Mont-Blanc et ses accès par les quais), en tout cas tant qu’on n’a pas bâti un bouclement de la ceinture autoroutière par le lac – un bouclement qui reste qualifié d’éventuel. Ce caractère hypothétique est acceptable par la droite dans la mesure où le peuple votera de toute façon sur le principe d’une traversée du lac en 2016, suite à l’initiative que l’Entente a fait aboutir l’an dernier.

    Cette ceinture inclut aussi un axe courant des Nations aux Eaux-Vives par les Charmilles, Châtelaine, le pont Butin, les Palettes, le tunnel de Carouge et Champel. Elle doit être rendue homogène et lisible: l’automobiliste doit la repérer facilement et y bénéficier de conditions de circulation analogues sur tout son tracé.

    6. Voiture et vélo, chacun sa route

    Outre la moyenne ceinture, le projet prévoit un réseau routier fort pour desservir les zones du canton où la desserte en transports publics est moindre. Il cite parmi les nécessités un contournement routier, mais aussi un réseau ferré, des sites qui facilitent le changement de moyen de locomotion ou encore des parkings relais en périphérie.

    Parmi les nouveautés, il stipule que les axes transfrontaliers qui pénètrent dans le canton doivent, quand ils ne sont pas déjà équipés par une ligne de tram, être dotés d’un bus à haut niveau de service (BHNS). Quid? Ces lignes, offrant un transport rapide, doivent bénéficier d’un site propre, ce qui peut réduire l’espace dévolu aux voitures, mais aussi offrir une alternative intéressante aux pendulaires. On devine que l’idée a plu tant à la gauche qu’au MCG…

    Le texte réclame aussi un réseau cyclable continu et sécurisé, comme cela figurait dans l’initiative pour la mobilité douce, acceptée de justesse par le peuple en 2011. Celle-ci exigeait aussi des tracés directs, ce que ne reprend pas l’accord. On envisage en effet de séparer les flux quand des axes parallèles le permettent. En clair, il pourrait parfois être demandé aux cyclistes d’accepter un détour qui leur vaudra en retour une sécurité accrue et un air moins vicié.

    7. Le scootériste paiera son parking

    Zones bleues exceptées, le stationnement des véhicules motorisés serait systématiquement payant dans les rues des deux zones urbaines, avec une tarification dissuasive pour les pendulaires incités à se garer en périphérie. Cela concerne également les deux-roues motorisés, peut-être par le biais d’un macaron. Avec un bémol: on ne ferait passer à la caisse les scooters et les motos en zone 2 que lorsqu’une offre suffisante de places sera disponible. Cela pourrait prendre du temps!

    Par ailleurs, le compromis tempère la règle qui, depuis deux ans, force les autorités à compenser les stationnements supprimés dans les rues du centre de l’agglomération, de façon à s’en tenir au nombre de parkings en surface recensés en 2011. Il deviendrait possible d’ôter jusqu’à un cinquième de ces places en zone 1 (ou un dixième en zone 2), sans remplacement, si cela permet de fluidifier ou sécuriser un mode de locomotion.

    Exemple: quelques parkings sur le quai Wilson obligent le trafic entrant en ville à se rabattre sur une voie unique. Ce goulet handicape un projet d’onde verte. Or on ne trouve pas moyen de compenser ces places dans le quartier. Il deviendrait possible, grâce au compromis, de gagner la voie nécessaire. La même règle permettrait aussi de créer des pistes cyclables.

    8. Et la suite?

    Une fois le projet achevé, il remontera en plénière du parlement. Il pourrait être adopté en tant que contreprojet à l’initiative Verte, au plus tard lors de la session des 4 et 5 décembre, et donc être soumis au peuple à ses côtés. Mais les écologistes pourraient juger les gains du projet suffisants pour retirer leur initiative.

    Le texte de la sous-commission pourrait alors, en cas de succès devant le plénum, devenir une simple loi, laquelle pourrait en outre être modifiée par la suite en cas de besoin. Sans le peuple? Ce n’est pas dit. Un référendum pourrait être lancé par un milieu ou un autre, ce qui ramènerait l’affaire dans les urnes.


    «Depuis vingt ans, c’est le premier consensus»

    Président de la sous-commission parlementaire qui a étudié le projet de loi sur la mobilité, Daniel Zaugg a accepté de répondre à nos questions. L’élu libéral-radical croit aux chances du compromis trouvé avec ses collègues des autres partis.

    Comment évaluez-vous les chances de succès de ce consensus?

    Tout d’abord, je déplore que des documents aient été transmis à la presse alors que notre travail est encore en cours et, si je m’exprime, c’est pour éviter la diffusion de certains aspects qui peuvent avoir changé ou sont encore susceptibles d’être retouchés. Je ne suis toutefois pas étonné de cette fuite. Nous avons procédé à de larges consultations si bien que beaucoup de gens ont eu accès à nos réflexions.

    A l’heure actuelle, les sept représentants des partis parlementaires au sein de la sous-commission soutiennent ce projet qui, plutôt que d’aborder la mobilité par des aspects partiels, la voit comme un système incluant tous les modes de transport. En présentant ce travail à nos partis respectifs, nous avons recueilli des réactions plutôt positives et il n’y a en tout cas pas eu de tollé. Ce consensus, qui règle l’essentiel, permet d’espérer la fin de la guerre des transports.

    Vous devez tout de même vous attendre à recevoir des missiles, non?

    Les fondamentalistes de la mobilité douce jugeront leurs gains insuffisants et les concessions excessives. On peut s’attendre au même sentiment chez les probagnoles, les tenants du libre choix absolu du mode de transport ou plutôt de la liberté de s’engluer dans les bouchons… Les deux camps ont pour point commun d’être déconnectés des réalités de notre agglomération.

    Que voulez-vous dire?

    On ne supprimera pas les voitures en leur fermant les portes de la ville: le trafic automobile augmente et continuera d’augmenter, selon les prévisions. Mais la configuration des zones urbaines ne permet pas d’y privilégier la voiture. Les automobilistes qui veulent rouler et se parquer n’importe où doivent comprendre que cela provoque forcément des engorgements monstres.

    Au sein de la sous-commission, nous avons tous dû affronter les réalités et faire du chemin. Notre consensus respecte le libre choix du mode du transport. Il resterait possible d’aller partout avec son 4x4; mais si c’est au centre-ville, il ne faudrait pas espérer y aller vite!

    Décharger les quartiers les plus urbanisés d’un trafic intense n’est pas seulement une concession aux partisans de la mobilité douce. C’est aussi favorable à de nombreux secteurs économiques qui perdent aujourd’hui un temps fou dans les bouchons. Nous avons porté une attention particulière au transport professionnel qui doit pouvoir effectuer ses livraisons et ses interventions.

    Ce projet est pour l’heure théorique. Qu’en attendez-vous concrètement?

    Les mesures préconisées sont réalisables à court ou moyen terme et sont équilibrées. C’est un compromis qui ne satisfait personne à 100%, mais on voit se dessiner un accord général de tous les partis, pour la première fois depuis une vingtaine d’années. Tout ne peut pas se faire d’un coup. Il faut compter de cinq à huit ans pour mettre en place ces mesures qui permettront vraiment de fluidifier la circulation des différents modes de transport.

    Créé: 06.10.2015, 07h43

    Cliquer sur la carte pour l'agrandir

    Articles en relation

    Le consensus sur la mobilité trouve un premier ennemi

    Compromis sur la mobilité Le TCS fustige un accord soutenu par des élus issus d’un large spectre politique. Plus...

    Un site valdo-franco-genevois promeut le covoiturage

    Mobilité Toutes les régions qui bordent le Léman sont réunies au sein d'un projet transfrontalier de mobilité pendulaire partagée. Plus...

    Les «superpiétons» sont bannis des trottoirs

    Mobilité Les monocycles électriques doivent désormais être immatriculés,une exception suisse. Les revendeurs grimacent. Plus...

    Genève tente le high-tech pour gérer sa circulation

    Mobilité La Direction générale des transports est impliquée dans des programmes de recherche et développement. Objectif: profiter des techniques dernier cri pour traquer et fluidifier le trafic. Plus...

    Publier un nouveau commentaire

    Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
    La rédaction

    Caractères restants:

    J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

    No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

    Caricatures

    Hong Kong: un pays, deux systèmes
    Plus...