Pierre Maudet a menti sur son voyage à Abu Dhabi

Voyage controverséCoup de tonnerre dans l’affaire du séjour du magistrat aux Émirats. Le Parquet veut le mettre en prévention, une démarche exceptionnelle. Son ancien bras droit a été entendu jeudi.

Le sort de Pierre Maudet est donc entre les mains du Grand Conseil.

Le sort de Pierre Maudet est donc entre les mains du Grand Conseil. Image: ENRICO GASTALDELLO

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Séisme dans la République. Le cas de Pierre Maudet et de son ancien chef de cabinet s’aggrave dans l’affaire du luxueux voyage à Abu Dhabi en novembre 2015. Le Ministère public a levé un suspense pesant depuis des mois en annonçant jeudi, dans un communiqué détaillé comme rarement, vouloir mettre en prévention le président du Conseil d’État pour acceptation d’un avantage. Pour ce faire, il a demandé au Grand Conseil de lever son immunité. Un fait exceptionnel qui déstabilise le gouvernement, réuni en urgence jeudi soir (lire ci-contre). Quant à son ancien bras droit, Patrick Baud-Lavigne, parti en pleine polémique au mois de juin, il a longuement été entendu jeudi en qualité de prévenu.


Lire aussi l'éditorial: Le sidérant M. Maudet


En mai, quelques jours après que la polémique eut éclaté, Pierre Maudet, mal à l’aise devant les journalistes de trois quotidiens, déclarait avoir «sans doute été imprudent». L’élu PLR reconnaissait s’être rendu à Abu Dhabi pour assister à un Grand Prix de Formule 1 – sans être spécialement un fan – avec sa famille, son chef de cabinet et un autre ami, l’entrepreneur genevois d’origine libanaise Antoine Daher, lequel s’occupait d’organiser le voyage. Un package comprenant le vol, le logement à l’Emirates Palace et l’accès à l’événement avait été payé, selon le magistrat, par un certain «Saïd Bustany, d’origine libanaise, un ami de longue date d’Antoine Daher». Un dirigeant d’une entreprise émiratie qu’aucun média n’a pu joindre à ce sujet jusqu’à présent.

Transparence inhabituelle

Sachant qu’on lui offrait ce cadeau, Pierre Maudet avait, plusieurs jours avant son départ, décidé de faire un don de 4000 francs aux Églises. Comme pour se dédouaner. Le montant total du voyage s’élevait pourtant à plusieurs dizaines de milliers de francs, d’après un calcul des médias. Sur place, Pierre Maudet avait rencontré, par hasard selon lui, l’homme fort du pays, le prince héritier des Émirats. Puis il s’était entretenu avec de hauts dignitaires sur des sujets politiques, tel que relaté dans un article de l’agence d’information officielle du gouvernement. Ce voyage était privé, a toujours plaidé le conseiller d’État face à ses détracteurs. Un voyage public, a tranché le parlement en juin, réprouvant ainsi politiquement l’acceptation de ce cadeau. Manquait à l’analyse du dossier celle, judiciaire, du Ministère public. Vu l’enjeu de la procédure, liée à la levée de l’immunité, le Parquet a fait preuve d’une transparence inhabituelle.

À ce stade, Stéphane Grodecki, premier procureur et directeur de la procédure, Olivier Jornot, procureur général, et Yves Bertossa, premier procureur, remettent en question publiquement deux affirmations de Pierre Maudet. «Les éléments de preuve recueillis semblent indiquer que Pierre Maudet, en sa qualité expressément mentionnée de conseiller d’État, sa famille et son chef de cabinet ont été formellement invités à Abu Dhabi par le cheik Mohamed Bin Zayed al Nahyan, prince héritier de l’émirat, pour assister à un grand prix de Formule 1», indique leur communiqué. Ce n’est pas tout. «La Maison du prince héritier a pris à sa charge le coût des vols en classe affaires et l’hébergement, soit un montant de plusieurs dizaines de milliers de francs.» Selon nos informations, les bureaux du haut dignitaire ont adressé l’invitation à Pierre Maudet, conseiller d’État, et lui ont même précisé que tout lui était payé.

Pire. «En particulier, le dénommé Saïd Bustany n’a joué aucun rôle dans le financement du voyage, sa mention ayant été décidée par les intéressés en 2018, dans le but de dissimuler la véritable source de financement.» Pour le Parquet, Pierre Maudet aurait donc menti.

Autre élément livré: «Des personnes et sociétés actives à Genève dans l’immobilier, en contact régulier avec Pierre Maudet et son chef de cabinet, ont activement pris part à la mise sur pied de ce voyage.» Selon nos informations, il ne s’agit pas seulement d’Antoine Daher, mais aussi d’autres personnes d’origine libanaise retrouvées sur place: Magid Khoury, un acteur immobilier très actif notamment à Genève, Philippe Ghanem, une grande figure de la finance basée à Abu Dhabi, et son père, Charbel Ghanem, un financier ayant défrayé la chronique en France dans les années 80 et 90.

Pour le trio de procureurs, «ces éléments, qui diffèrent très sensiblement des informations données par Pierre Maudet et son chef de cabinet au Ministère public» jusqu’à présent, «ont conduit ce dernier à ouvrir formellement l’instruction contre le chef de cabinet et à souhaiter entendre Pierre Maudet en qualité de prévenu d’acceptation d’un avantage». Raison pour laquelle le Grand Conseil est désormais sollicité. Il faut rappeler qu’«un conseiller d’État ne peut être poursuivi pour des infractions commises dans l’exercice de ses fonctions qu’avec l’autorisation du parlement».

Financement d’un sondage

Dans le cadre de l’enquête préliminaire, divers actes d’instruction ont été réalisés, dont des auditions et perquisitions. Et hier, Patrick Baud-Lavigne a été entendu durant plusieurs heures. Il est soupçonné d’avoir accepté un avantage en lien avec le voyage à Abu Dhabi, mais pas seulement. Selon nos recherches, dans ce dossier semble-t-il tentaculaire, il est également prévenu pour avoir participé à une recherche de financement d’un sondage en faveur de Pierre Maudet pour une somme de plus de 30 000 francs. Par ailleurs, une fête d’anniversaire organisée pour les 40 ans de Pierre Maudet le 3 mars dernier dans un petit bar des Grottes, lié à Antoine Daher, aurait été payée entièrement ou en partie par ce dernier, à hauteur de 4000 francs.

De nouvelles pièces du puzzle n’en finissent donc pas d’apparaître, sans lever entièrement le voile sur ce mystérieux voyage. À ce stade, de nombreuses questions demeurent. Pour quelles raisons Pierre Maudet aurait-il menti sur plusieurs points pendant des mois? Pourquoi le conseiller d’État chargé de la Sécurité aurait-il accepté une invitation des Émirats sans rendre ce déplacement officiel? Quels auraient été les intérêts des Émirats d’inviter un conseiller d’État genevois? Quels auraient été les intérêts du groupe d’entrepreneurs et financiers d’origine libanaise d’organiser ce voyage pour Pierre Maudet?

Les collègues de Pierre Maudet ont certainement voulu en savoir davantage, eux aussi. Vu le contexte, le Conseil d’État s’est réuni en urgence jeudi soir dans le bureau du vice-président, Antonio Hodgers. La discussion a duré plus deux heures et demie. Rien n’a transpiré de ce huis clos.

«Notre République est salie»

C’est suite à un rapport de la brigade financière de la police genevoise que le Ministère public a ouvert une enquête en août 2017 sur cette affaire. Aujourd’hui, le Syndicat de la police judiciaire réagit: «Nous prenons à peine la mesure de ce séisme. C’est un choc. Nous sommes affligés de devoir assister à un spectacle aussi pathétique, déclare Michael Berker, membre du comité. Pierre Maudet disait vouloir faire rayonner Genève? À cause de lui, et de cette affaire aussi grave que ridicule, notre République est salie et humiliée depuis plusieurs mois déjà. Si les révélations faites par la presse sont avérées, cela signifie que Pierre Maudet nous a, citoyens et institutions, tous trompés, manipulés et méprisés. Le Ministère public fait de toute évidence sont travail. Au politique désormais de prendre ses responsabilités.»

(TDG)

Créé: 30.08.2018, 22h52

Les avocats des deux mis en cause réagissent

Le président du Conseil d’État genevois, Pierre Maudet, se refuse à tout commentaire suite à la communication surprise du Ministère public. Son avocat, l’ancien bâtonnier Me Grégoire Mangeat, constitué jeudi, s’exprime à sa place: «M. Pierre Maudet entend réserver ses explications pour les magistrats chargés de la procédure. Il souhaite pouvoir collaborer pleinement à l’établissement de l’entier des faits instruits par le Ministère public.» Dans ce contexte, Pierre Maudet a annulé son voyage à Moscou avec une délégation d’hommes d’affaires genevois, selon nos sources. Il faut dire qu’une séance du Conseil d’État s’est tenue en urgence jeudi à 19 h (lire ci-dessus).Contacté à l’issue de l’audition, jeudi, de son client Patrick Baud-Lavigne, un autre ancien bâtonnier, Jean-Marc Carnicé, réagit brièvement: «Je confirme que mon client a été entendu de 9 h à 17 h. Il a coopéré avec la justice, a répondu à toutes les questions et a donné toutes les explications nécessaires, de manière totalement transparente. Il a été entendu en qualité de prévenu.» L’avocat n’en dira pas plus
sur la procédure en cours. S.R.

Lorsque les conseillers d’Etat ont affaire à la justice

En Suisse, une demande de levée de l’immunité pour un conseiller d’Etat reste rare.
En 2017, à Fribourg, le Grand Conseil a pris cette mesure pour la conseillère d’Etat écologiste Marie Garnier, soupçonnée de violation du secret de fonction dans le cadre d’une enquête pénale.

En 2011, à Neuchâtel, le parlement avait accepté de lever l’immunité de Frédéric Hainard, qui avait au préalable démissionné du Conseil d’État. Le Ministère public avait ensuite pu ouvrir une enquête pénale contre l’ex-ministre libéral-radical pour abus d’autorité.

À Genève, l’affaire Mark Muller a marqué les esprits. En 2012, le conseiller d’Etat genevois avait démissionné à la suite d’une bagarre survenue lors du Nouvel-An au Moulin à Danses. Le Ministère public avait annoncé en janvier 2013 qu’une instruction était ordonnée. Le magistrat était convoqué en février pour être mis en prévention pour lésions corporelles simples. Mais la veille de ce rendez-vous, l’élu et le barman de l’établissement avaient trouvé un accord financier. Ce sont les accusations de mensonge du magistrat sur son comportement ce soir-là, et non l’acte en lui-même, qui avaient suscité un tollé politique et l’avaient poussé à la démission.

L’historien Bernard Lescaze, ancien député du Grand Conseil et membre du PLR, se souvient de cas plus anciens. Notamment d’une affaire à laquelle il avait été mêlé: «Au début des années 1970, Willy Donzé, qui se prétendait blanc comme neige, s’était fait retirer son permis de conduire avant de se le faire restituer par Henri Schmitt, chef du Département de justice et police. En 1979, j’avais écrit dans Le Genevois qu’il avançait masqué. Cela ne lui avait pas plu, il avait déposé une plainte. Le Ministère public avait ouvert une enquête, qui n’avait rien donné.»

«Plus grave: en été 1931, le conseiller d’Etat Alexandre Moriaud, par ailleurs président du conseil d’administration de la Banque de Genève, avait été accusé d’avoir fait accorder un prêt à son fils. L’affaire avait fait scandale et Moriaud avait dû quitter le Conseil d’État, ce qui avait permis à Léon Nicole de se faire élire en 1933 – après, bien sûr, la fusillade du 9 novembre 1932.»

Enfin, Bernard Lescaze rappelle qu’au XIXe siècle, James Fazy avait été giflé par un citoyen. «Le Ministère public n’avait pas ouvert d’enquête. Fâché, il avait lui-même démissionné pour se représenter directement et être réélu.» Cela le renvoie en 2018: «Je suis convaincu que si Pierre Maudet démissionnait aujourd’hui, il serait réélu.
Le dommage de ce voyage pour l’État est nul et personne n’a prouvé que Pierre Maudet en avait retiré un avantage personnel. Du reste, durant ces trente dernières années, beaucoup de conseillers d’Etat ont été invités en voyage. L’opacité reste grande en la matière.» S.R et S.D.

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