L’un des pères de l’internet prêt à miser sur Genève

Pionnier du NetDe passage au CERN pour une conférence, Vint Cerf estime que Genève serait une place internationale «très attractive» pour négocier l’avenir de l’internet.

«L’objectif est de promouvoir une utilisation bénéfique d’Internet».

«L’objectif est de promouvoir une utilisation bénéfique d’Internet». Image: Georges Cabrera

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L’un des deux pères de l’internet estime que Genève a toutes les qualités pour devenir le lieu de négociations internationales pour l’ensemble des questions liées à Internet, qu’il s’agisse de la sécurité ou du respect de la vie privée sur le réseau. «Genève est très attractive pour réaliser une telle mission.» Vint Cerf va même plus loin: il soutient fermement la création de Conventions de Genève du digital, à l’image des Conventions de Genève de 1949 établissant le droit humanitaire. «Cette discussion doit être engagée sans attendre», a-t-il lâché hier dans une interview à la «Tribune de Genève», avant de donner une conférence au CERN dans un auditoire bondé de physiciens et mathématiciens.

Deux icônes mondiales

On le comprend, ce n’est pas un hasard de retrouver Vint Cerf à Genève, et plus précisément au CERN. Entre Genève et Internet, les liens sont nombreux et puissants. Personne ne l’a oublié: c’est ici, dans le laboratoire européen équipé du plus grand accélérateur de particules au monde, que Tim Berners-Lee a inventé le World Wide Web, ce génial «langage» qui permet en quelques clics d’accéder à n’importe quelle information de la planète. «Tim a inventé le Web ici (en 1989) même si ce fut, comme souvent dans le domaine de l’internet, un peu par hasard et en marge de son travail au CERN.» Icônes mondiales de l’information partagée, Vint Cerf et Tim Berners-Lee ont à eux deux bouleversé la façon dont les habitants de la planète vivent et communiquent.

Vint Cerf n’a rien de ces geeks qui traînent pieds nus, en jeans troués, dans les pyramides de verre de la Silicon Valley. Le raffinement, il le porte sur lui. Cravate, complet trois pièces, pochette grenat, barbe parfaitement taillée. Il détonne dans le milieu. Son ton est doux. Il est à l’écoute et, de temps à autre, tend une oreille augmentée d’un appareil acoustique pour mieux comprendre. Le personnage est charismatique, rapide, attentif et adulé, comme l’a montré l’ovation que lui a rendue un parterre de jeunes chercheurs rassemblés pour sa conférence au CERN. À l’heure des questions, celui qui officie aussi comme «chief evangelist» chez Google grimpe dans les travées de l’amphithéâtre avec l’agilité d’un jeune homme pour tendre son propre micro à celui ou celle qui l’interpelle. Ses réponses sont précises et drôles. Ce qui le distingue d’un évangéliste au sens classique et européen du terme.

Mais revenons à Genève, ce lieu «attractif» pour des discussions et négociations sur l’avenir de l’internet. La cité accueille déjà de longue date l’Union internationale des télécommunications; elle a organisé à plusieurs reprises Télécoms, le gigantesque congrès mondial de la branche; en 2003, elle fut l’hôte du Sommet mondial de l’information; et en décembre dernier s’est tenu à Genève le Forum sur la gouvernance de l’internet (FGI 17), qui a réuni tous les spécialistes mondiaux, y compris politiques, du Net. Les ambitions de faire de Genève une «capitale digitale», réaffirmées par le nouveau président du Conseil d’État, Pierre Maudet, lors de son discours d’inauguration, reposent sur un solide historique.

«Genève a un rôle à jouer»

«Les réunions de l’ONU à Genève tendent à être moins politisées que celles de New York. Des discussions à Genève sur la sécurité et la «privacité» de l’internet à la fois du point technique et légal seraient extrêmement utiles», insiste Vint Cerf, soulignant que «la bibliothèque de l’ONU à Genève possède la plus grande collection d’ouvrages et traités de droit international du monde. Des références précieuses dans des négociations visant à définir un cadre pour protéger les infrastructures de l’internet et défendre les intérêts du public.»

S’il se montre un partisan convaincu de Conventions de Genève sur le digital, il n’en constate pas moins que cela n’irait pas sans difficultés, surtout pour créer un dispositif qui soit durable. «La technologie et l’internet sont en constant changement. On découvre en permanence de nouvelles applications. Il faut donc être capable de créer des conventions qui s’adaptent à des circonstances en modification constante. Mais si cela fut possible pour les Conventions de Genève en matière de droit des conflits, cela donne de l’espoir. Ces discussions doivent démarrer rapidement. Il faut qu’elles soient globales, comme l’est le réseau, qui ignore les frontières.»

C’est que les risques et enjeux sont majeurs. «Avec l’internet des objets (qui leur permet d’interagir), l’infrastructure du réseau est devenue un point de vulnérabilité important. Une cyberattaque pourrait avoir des effets collatéraux massifs qui risquent de déclencher un conflit militaire. C’est préoccupant», constate l’évangéliste de Google, qui se présente pourtant comme un homme optimiste.


«Il me reste près de la moitié du monde à convaincre»

Les enjeux et les risques sont majeurs. «Avec l’Internet des objets (qui leur permet d’interagir), l’infrastructure du réseau est devenue un point de vulnérabilité important. Une cyberattaque pourrait avoir des effets collatéraux massifs qui pourraient sans doute déclencher un conflit militaire. C’est préoccupant», constate l’évangéliste de Google qui pourtant se présente comme un homme optimiste.

Vous êtes considéré comme l’un des pères d’Internet. Est-ce cela vous donne une responsabilité particulière?
Vous avez des enfants?

Oui…
Alors, vous êtes plutôt satisfait quand ils se comportent bien et plutôt fâché s’ils commettent des fautes. Mais, comme tout parent, je ne suis pas entièrement responsable de l’utilisation d’Internet par les gens. Nous avons dessiné les «routes» du Net, et défini des règles. Comme pour une vraie route, nous les avons conçues pour permettre à des véhicules d’un certain poids ou d’une certaine largeur d’y rouler, et avons établi certaines règles, comme la possibilité de circuler dans les deux sens. Mais nous n’avons décidé ni le type d’automobiles, ni ce qu’elles allaient pouvoir transporter, et encore moins quel genre d’immeubles pouvaient être construits au bord de ces routes. Nous avons créé un vaste espace afin que les gens puissent inventer leurs propres applications. Ceux qui utilisent Internet de manière positive doivent donc être remerciés, et ceux qui commettent des abus doivent en assumer les responsabilités.

Pour reprendre votre image des parents et des enfants, êtes-vous satisfait de votre «bébé»?
Je suis plutôt fier de la manière dont on utilise Internet. Mais lorsque vous permettez au public d’accéder à un système aussi vaste, il y a forcément des gens malintentionnés qui en profitent et en font un usage frauduleux, développent la cybercriminalité ou lancent des attaques aboutissant à des spams, etc.

Des dommages collatéraux, en somme…
Oui. Comme dans la circulation routière. Vous aurez toujours des chauffards ou des gens qui conduisent en état d’ébriété. Faut-il pour autant blâmer ceux qui ont construit les routes? Évidemment pas. Aujourd’hui, nous nous efforçons d’établir de nouvelles règles pour prévenir les abus tout en préservant la créativité de ceux qui utilisent ou développent Internet de manière positive.

Sur votre carte de visite, vous vous présentez comme «Chief Internet Evangelist» de Google. Cette appellation pourrait ressembler à celle du chef d’une secte religieuse, non?
Une personne m’a récemment posé cette question, à Moscou, à la fin d’une conférence: «Croyez-vous en Dieu?» Elle pensait sans doute que j’utilisais Internet pour promouvoir ma religion. J’ai répondu que j’étais un orthodoxe «geek»!

Mais que signifie votre fonction d’«évangélisateur»?
Chez Google, ma tâche est de développer Internet, en particulier dans des régions où cette technologie est peu présente. En décembre de cette année, 3,9 milliards de personnes – soit plus de la moitié de la population mondiale – devraient être connectées à Internet. Je passe 80% de mon temps à cela; l’objectif n’est toutefois pas seulement de connecter davantage de gens à Internet, mais d’en promouvoir une utilisation bénéfique.

Vous travaillez pour Google depuis 2005. Comment conciliez-vous les valeurs portées par le Net (ouverture, gratuité, etc.) avec les objectifs commerciaux de votre employeur?
D’abord, je pense que le fait qu’une société commerciale gagne de l’argent n’est pas forcément une mauvaise chose. Je suis aussi d’avis que le grand public n’aurait pas eu un accès aussi important à Internet sans l’existence de ces groupes. Nous avons besoin d’entreprises générant suffisamment de revenus pour améliorer Internet. Enfin, Google est à mes yeux une entreprise très ouverte. Et je considère que son modèle d’affaires est équitable.

Pouvez-vous nous donner un exemple?
Oui. Une entreprise veut nous payer 100 francs chaque fois qu’une personne clique sur sa publicité, et elle souhaite être mieux référencée. Une autre ne propose que 10 francs. Eh bien, nous n’allons pas forcément avantager celle qui offre le plus, mais celle dont le site est davantage consulté.

Internet pose aussi de gros problèmes quant à la protection de la vie privée. Qu’en pensez-vous?
Je vais vous répondre en évoquant un souvenir personnel. À l’âge de 19 ans, j’ai résidé dans un village de 3000 habitants situé à proximité de Stuttgart. C’était en 1962. Je me suis rendu à la poste pour effectuer un appel téléphonique. Je peux vous assurer que tout le monde était au courant et était au courant de tout. Dans un village de cette taille, la vie privée n’existe pratiquement pas. Et, depuis l’apparition des smartphones en 2007, n’importe qui peut vous prendre en photo et la placer dans Facebook ou Snapchat. Vous vous prenez en photo devant les pyramides d’Égypte, l’envoyez sur le Net sans remarquer que d’autres personnes figurent en arrière-plan. Ces personnes apparaissent dans vos photos privées. Elles peuvent être reconnues et leur vie privée peut être atteinte sans que votre intention soit mauvaise.

Des cas beaucoup plus sérieux ont éclaté, comme celui de Cambridge Analytica, la société britannique qui a été au cœur du scandale des données collectées sur Facebook puis utilisées dans le cadre de la campagne présidentielle américaine. S’agit-il de problèmes isolés ou d’une tendance plus inquiétante?
D’abord, la technologie est désormais à la portée de très nombreuses entreprises, et pas uniquement des plus grandes. Cambridge Analytica n’était pas un groupe important. Ensuite, les États peuvent aussi être défaillants par rapport à la protection des données privées. Enfin, des entreprises doivent pouvoir garder des données, comme Amazon pour acheminer ses colis, ou les compagnies de cartes de crédit. Nous devons accepter le fait que certaines informations soient utilisées, et d’autres protégées. Chez Google, nous nous concentrons sur la manière de protéger les données personnelles, en les cryptant.

Facebook représente-t-il un danger pour la liberté des citoyens?
Comme employé de Google, je ne peux pas me prononcer sur un concurrent. De manière générale, je pense que les abus dans l’utilisation des données détruisent la confiance dans Internet. Cela dit, je ne suis plus sûr que les jeunes soient désormais plus imprudents. Ne serait-ce que pour une raison: nos enfants et nos adolescents savent que leurs parents peuvent aussi voir ce qu’ils écrivent ou envoient sur leur page Facebook!

Une loi internationale est-elle nécessaire pour définir ces bonnes pratiques?
Nous allons voir ce que va donner le RGPD (Règlement général européen sur la protection des données), qui vient d’être adopté. Car voter une loi sans qu’elle soit appliquée, cela ne sert pas à grand-chose. Et puis, il existe toujours une tension entre les partisans des lois et ceux qui craignent que celles-ci n’empiètent sur la vie privée. Plutôt qu’une loi, il faudrait édicter de nouvelles normes.

Pour résoudre cette question, pensez-vous que nous aurons plusieurs identités successives sur Internet, ce qui nous permettra de recommencer une nouvelle vie digitale?
Je crois qu’il faut d’abord traiter de manière différente les données qui concernent les enfants ou les adolescents, de celles des adultes. Ensuite, les États ne voudront jamais perdre la continuité dans certains domaines, comme la fiscalité ou les assurances sociales. En revanche, on peut imaginer un système similaire à celui des cartes de crédit ou des cartes bancaires, qui ont une date de péremption.

Créé: 06.06.2018, 21h36

Profil

Né le 23 juin 1943 aux États-Unis, Vint Cerf est considéré comme l’un des pères d’Internet. Pendant ses études en Californie, il travaille sur les transferts de données (projet Arpanet), est pionnier dans le développement des messageries commerciales et participe à la fondation de l’Internet Society, en 1992. Il rejoint Google en 2005.

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