La perception des vaccins, reflet de nos choix de société, a beaucoup évolué

ConférenceLauréate du Prix de la Ville de Genève, Claire-Anne Siegrist donnera mardi soir la leçon d’ouverture de l’année universitaire.

La professeure Claire-Anne Siegrist consacre sa carrière à l’étude des vaccins.

La professeure Claire-Anne Siegrist consacre sa carrière à l’étude des vaccins. Image: Olivier Vogelsang

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Pourquoi se vacciner? Evidente il y a quelques années, la réponse ne coule plus de source aujourd’hui. De nombreux parents hésitent à faire vacciner leurs enfants, certains refusent tout net de franchir le pas, quand d’autres le jugent normal et nécessaire. La professeure Claire-Anne Siegrist, qui consacre sa carrière à l’étude des vaccins, a vu la société se lézarder sur ces questions. Pédiatre et vaccinologue, elle conseille le gouvernement britannique et a présidé, en Suisse, la Commission fédérale pour les vaccinations. Entre autres distinctions, la Genevoise a reçu le Prix Culture et Société de la Ville de Genève pour avoir dirigé la mise au point, l’hiver dernier, d’un vaccin contre le virus Ebola. Invitée par l’Université de Genève à prononcer la leçon d’ouverture de l’année académique mardi 15, la chercheuse de renommée internationale saisit l’occasion pour revenir sur ces questions qui, dit-elle, ponctuent son parcours depuis vingt ans.

Vous dites que notre perception des vaccins a beaucoup évolué. En quoi et pourquoi?

Ma première observation est qu’il est possible d’avoir un impact sur l’évolution d’une maladie si la mobilisation est générale. L’exemple de la poliomyélite l’a montré. C’était, après la guerre, la plus grande peur de l’Amérique après la bombe atomique. Grâce à soixante-cinq ans d’efforts, on est à deux doigts d’éliminer cette maladie, qui malheureusement réapparaît en Syrie et en Ukraine, où la couverture vaccinale a chuté. Une telle mobilisation serait-elle de nouveau possible aujourd’hui? La réponse est oui. Voyez Ebola. Quand la peur a envahi les écrans, on a réussi à produire des vaccins en moins d’un an. Mais il existe un contre-exemple: la rougeole. Malgré plus de cinquante ans de campagnes de vaccination, on n’avance pas. Pour deux pas en avant, on en fait trois en arrière.

Pourquoi?

Dans les sociétés traditionnelles, la mobilisation est imposée. Certaines décisions sont obligatoires ou déléguées à une autorité de santé. L’autorité est verticale. Dans nos sociétés, chacun, et moi la première, souhaite pouvoir décider de faire ce qu’il veut. Le choix d’un individu a autant de valeur que celui d’un autre individu.

Et ce relativisme est problématique.

Oui, car nos choix ne sont pas rationnels, mais instinctifs. Et parce qu’il arrive que des choix individuels aient des conséquences néfastes pour la collectivité. Prenez le tabac, l’alcool au volant ou la transmission de certains agents infectieux. Dans ces domaines, on voit bien que le comportement d’un seul peut avoir des conséquences sur autrui. C’est pareil pour les vaccins. Or, dans ce domaine, les recommandations d’experts qui se basent sur des faits, des statistiques, des données prouvées sont contestées par un courant qui porte l’idée que le savoir est facilement et immédiatement accessible à tous. Conséquence: on laisse des choix égocentriques et irrationnels avoir des répercussions négatives sur la santé et l’économie.

L’économie?

La dernière épidémie de rougeole de 2006-2008 a coûté 15 millions de francs en Suisse, selon une étude de l’Office fédéral de la santé publique. Pas tant en frais médicaux qu’en coûts pour la société. La rougeole étant une maladie à déclaration obligatoire, le médecin cantonal doit tout arrêter à chaque nouveau cas pour retracer le parcours de la personne infectée, prévenir l’entourage, mettre en place l’éviction de l’enfant de l’école, etc. Je rappelle que les vaccins sont introduits seulement si le rapport entre leur coût et l’économie est favorable. Donc ne pas se vacciner a un coût supérieur pour la société.

En concluez-vous qu’il faudrait imposer les vaccins?

Non, il faut accepter cette évolution de la société, car elle est souhaitée par chacun d’entre nous. Mais il faut en être conscients. Et savoir quel est notre dénominateur commun. On peut caractériser trois groupes différents. Les antivaccins, en réalité, sont assez peu nombreux (environ 3%). Ils se pensent très bien informés, croient avoir accès à des données méconnues des autres. Extrêmement méfiants à l’égard des autorités et des médecins, qu’ils pensent manipulés par l’industrie pharmaceutique, ils estiment que le risque ne vient pas des maladies mais des vaccins. Ils se basent sur l’observation de problèmes de santé qui peuvent suivre l’administration d’un vaccin (même si les mêmes problèmes peuvent survenir avant), comme l’autisme ou la sclérose en plaques, pour discréditer la vaccination. Leur référentiel est non scientifique, et rien n’a d’impact sur eux.

Et les deux autres groupes?

Il y a les demandeurs de vaccins – ce sont des personnes qui ont confiance. Parmi eux, les pédiatres, dont les enfants sont parmi les mieux vaccinés. Ils sont environ un tiers. Et puis, au centre, il y a la grande majorité des gens, qui se partagent entre les non-concernés et les hésitants, qui se posent énormément de questions et qui, exposés à des avis positifs et négatifs sur les vaccins, en arrivent à faire des choix aberrants, car ils pensent que la vérité est au milieu. Ils font peu de vaccins mais vont peut-être choisir celui de la polio, qui a presque disparu, mais refuser celui de la rougeole, qui tue un enfant sur mille.

Cela révèle-t-il une crise de confiance envers la parole médicale?

Oui. Les parents pensent devoir choisir eux-mêmes. Heureusement, l’immense majorité finit par suivre le conseil du médecin. Les pédiatres arrivent à maintenir la couverture vaccinale au prix de trésors d’efforts. C’est paradoxal car si leur enfant a 40 °C de fièvre, les parents vont courir chez le médecin et auront confiance en lui.

Existe-t-il une crispation spécifiquement liée au vaccin?

Toute démarche préventive est difficile car elle consiste à demander aux gens de faire un effort pour un bénéfice dans le futur. Ce qui est spécifique au vaccin, c’est la peur. La vaccination fait disparaître les maladies, mais quand on ne voit plus les effets des maladies, pourquoi se vacciner? Cette interrogation se retrouve au sein des soignants, par exemple l’hiver avec le vaccin contre la grippe.

Avez-vous renoncé à changer les choses?

Je suis réaliste et encore une fois, personne ne voudrait revenir à une société totalitaire. Mais je pense qu’il faut limiter les dégâts. En faisant en sorte que les personnes soient mieux informées. Il y a beaucoup de travail pour aider les gens à faire les choix individuels les plus éclairés possible.

Comment faire? Les pédiatres doivent-ils mieux informer?

Non, les pédiatres ne peuvent pas faire plus que ce qu’ils font déjà. Ils ne peuvent pas soigner, éduquer, distribuer des informations, contrer les arguments, envoyer des rappels. Il faut que les autorités prennent le problème à bras-le-corps et que les médias relaient le message. Le Royaume-Uni s’y prend très bien. Avant que le vaccin contre le cancer du col de l’utérus soit disponible, des représentants de santé publique sont allés à la rencontre des parents et des adolescentes. On leur a expliqué pourquoi ce vaccin était important et on a répondu à leurs questions. Cette culture participative a fait que la population s’est approprié le vaccin. Six mois après le lancement de la campagne, le taux de couverture était de 93,5%! Il est donc possible de faire bouger les choses, mais cela nécessite des moyens.

Et lorsque l’information ne suffit pas?

Je crois qu’il faut poser des garde-fous pour que les choix individuels ne nuisent pas à la vie d’autrui. Comme lorsque nous imposons le masque aux personnes non vaccinées pendant l’épidémie de grippe à l’hôpital. Nous devrions pouvoir protéger les enfants des crèches. Je trouve anormal que des enfants en âge d’être vaccinés contre la rougeole ou la coqueluche mettent en danger la vie d’enfants plus jeunes parce qu’ils ne sont pas vaccinés et véhiculent ces maladies.


Leçon d’ouverture du semestre d’automne. Mardi 15 septembre, 18 h 30. Uni Dufour. Salle U600.

Créé: 14.09.2015, 12h44

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Le coronavirus crée une frénésie de nettoyage
Plus...