Patrick Odier, le banquier de terrain et philanthrope

Les hommes de pouvoir 4/10L’homme qui était à la tête de l’Association suisse des banquiers poursuit ses engagements de la finance aux migrants en passant par la culture.

La cravate est de mise, les cheveux sont en brosse. Les années passent et Patrick Odier ne change pas. Une excellente nouvelle, disent ses proches.

La cravate est de mise, les cheveux sont en brosse. Les années passent et Patrick Odier ne change pas. Une excellente nouvelle, disent ses proches. Image: Georges Cabrera

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De tous les banquiers privés genevois, il fut sans doute le plus visible et médiatique. Une célébrité qu’il ne recherche pas mais que lui a imposé son rôle à la tête de l’Association suisse des banquiers au moment où le secteur était sous une forte pression des places financières à l’étranger. Profondément enraciné dans la tradition genevoise par son nom et son métier, il est en même temps le prototype même du banquier moderne. Il voit loin. On dit de lui qu’il est visionnaire. Un financier humaniste. Mais depuis peu, il est redevenu plus discret.

Le Genevois n’est plus à la tête de l’Association suisse des banquiers depuis l’an dernier. Il y était resté sept ans. Il a aussi quitté la vice-présidence d’EconomieSuisse, l’organisation faîtière des milieux économiques helvétiques, après quinze ans de service, tout en demeurant membre de son comité directeur. Son passe pour la salle des pas perdus du Palais fédéral a été transmis à son successeur.

On pourrait croire que Patrick Odier – il aura 63 ans cet été – se met en retrait. Ce serait mal connaître le personnage.

C’est dans un salon de la rue de la Corraterie, siège historique de la banque Lombard Odier, qu’il reçoit la Tribune de Genève quelques jours avant Noël. Ses cheveux sont en brosse, le regard concentré, comme s’il pratiquait encore l’escrime, son sport de jeunesse. Sa journée a commencé par des séances à sept heures avec EconomieSuisse. Il a sur lui un document qui comporte «tous les sujets de votation sur lesquels je dois avoir un avis», mentionnera-t-il. Le banquier parlera deux heures durant, le ton régulier, réfléchi, tranché et rapide.

Cravates et bottes

Il se méfie pourtant. Une série sur le «pouvoir»? Le protestant préfère la notion de «responsabilité». Et désormais il œuvre davantage en coulisses. L’influence, il peut la cumuler avec l’expérience. De la direction de l’OCDE aux autorités chinoises en passant par la BNS et les parlementaires à Berne, «c’est vrai, je dispose d’un carnet d’adresses étoffé, reconnait-il. J’ai appris à négocier dans un climat hostile, à faire converger les objections dans une branche pas toujours unie.» En allemand, en français, en anglais, à Berne ou à Bruxelles, «j’ai été invité au cœur de discussions clés».

L’homme n’a pas toujours réussi. Il a été présenté comme celui qui a «enterré le secret bancaire». Les traités Rubik, cet impôt libératoire perçu à la source, qu’il a tant défendu n’ont pas convaincu l’Allemagne. Un regret. Mais il a vite su anticiper que la solution d’avenir pour la place financière passait de toute façon par l’adoption de l’échange automatique d’information et il l’a affirmé très tôt.

Il y a aussi les succès. Trois décennies après son arrivée chez Lombard Odier, la maison s’est métamorphosée, sous son impulsion et celle de ses associés, ouvrant tour à tour des antennes en Europe, au Moyen-Orient et en Asie, changeant ses statuts. Grandissant là où d’autres ont coupé dans leurs effectifs.

L’an dernier, il se présentait avec ses associés en cravate et en bottes sur un terrain boueux pour annoncer le déménagement du siège de la banque à Bellevue. Huit étages capables d’accueillir 2600 places de travail – 700 de plus qu’aujourd’hui – dessinés par les architectes de Herzog & de Meuron doivent y jaillir fin 2021. Comme quoi la banque croit en son ancrage genevois. «Je suis optimiste, Genève a des valeurs exceptionnelles qu’il faut promouvoir.» La maison met à disposition d’autres établissements financiers sa plate-forme informatique. L’an dernier, elle a encore recruté une soixantaine d’ingénieurs et, début janvier, elle effectuait sa première transaction obligataire sur la blockchain.

Cravate et bottes? L’ancien chef de patrouille chez les éclaireurs est un homme de terrain. Il a été aperçu en train de distribuer des hamburgers pour EconomieSuisse dans une quinzaine de villes pour «dialoguer avec les citoyens». En Chine, il a présenté avec l’appui des autorités les atouts de la Suisse à toutes les grandes banques, si bien que deux géants se sont installés à Zurich et d’autres pourraient suivre à Genève.

Patrick Odier figurait parmi les deux représentants helvétiques invités à Pékin en mai au sommet One Belt one road, une initiative qui vise à rapprocher la patrie de Mao du Vieux-Continent. Le Swiss Finance Institute, dont il est à l’origine, propose des programmes de maîtrises et de doctorats, dont un avec l’UNIGE en partenariat avec la Chine. «La Suisse ne doit pas se reposer sur le fait qu’elle a reconnu la République populaire depuis septante ans.»

Le financier estime avoir la chance de pouvoir œuvrer au-delà des intérêts de sa maison. Au point que dresser la liste exhaustive des organisations et fondations dans lesquelles il est actif relève du défi.

La Fondation des téléthèses, à laquelle il s’est consacré pendant vingt-cinq ans, a développé «le Concorde de la chaise roulante»: un fauteuil qui permet à la personne handicapée de se diriger au regard. L’association Jeunes@work, lancée sous son impulsion, a permis à 4000 jeunes diplômés romands de trouver un emploi en dix ans.

Avec son épouse, l’Hospice général et d’autres organismes, il a soutenu le centre pour migrants de l’Étoile. Sa femme, qui a cofondé la fondation carougeoise Fluxum avec son amateur de jazz de mari, estime que la culture et la danse sont des modes d’expression à privilégier. Le Genevois soutient la recherche scientifique par son engagement en faveur des fondations Brocher, Louis Jeantet de Médecine mais aussi de l’UNIGE et de l’EPFL.

Cette fibre, on la sent chez Lombard Odier. Partenaire du CICR, l’établissement s’est rapproché le mois dernier du Fonds mondial pour permettre aux investisseurs d’allier performance et responsabilité sociale. En 2017, la maison a lancé un fonds en obligations climatiques et s’est associée à l’UNIGE autour de la création d’un centre de philanthropie. «Genève doit rester ce pôle d’attraction qu’elle était après la fondation de la Croix-Rouge par Henry Dunant.»

«Il a un sixième sens»

Quand on lui demande s’il trouve du temps pour dormir, il sourit en coin. Son énergie, selon ses proches, il la tire de son équilibre (il craque volontiers pour du rouge et un poisson, mais rarement pour un dessert et jamais pour un digestif), de sa famille, de ses échappées en voile entre amis.

«Genève doit mieux défendre ses intérêts à Berne, relance-t-il. Il faut être proche des milieux qu’on veut influencer, être crédibles et unis. Si le Conseil fédéral organise des séances à 7 h 15, il faut savoir se lever tôt.» Pierre Maudet s’aligne: le ministre a lancé une chronique dans le Blick dans la même optique.

Tout le monde s’aligne d’ailleurs. Le conseiller administratif Guillaume Barazzone voit en lui «un entrepreneur visionnaire, qui essaie de bâtir des ponts entre les gens, qui va au-delà de ses intérêts». «Un pionnier des partenariats publics-privés», indique Pierre-Yves Dietrich, professeur de médecine à l’UNIGE qui administre à ses côtés la fondation Dr Henri Dubois-Ferrière Dinu Lipatti. Un centre de recherche translationnel en onco-hématologie sera inauguré en 2018 à la Faculté de médecine dans ce cadre.

«Il suscite l’enthousiasme, c’est un vrai leader», estime Edouard Cuendet, de la fondation Genève Place Financière. «Il n’est pas clivant», renchérit la chancelière d’État Anja Wyden Guelpa. Même du côté des syndicats, on ne trouve rien à redire. «Il voit les choses, il est astucieux, il a un sixième sens», selon son ami de longue date Jean-Luc Barro, menuisier à Carouge.

Les qualités d’un grand politicien? «Je me concentre sur Lombard Odier, mais c’est vrai qu’on ne peut pas à la longue toujours avoir une opinion sur ce qu’il faudrait faire sans prendre sa part», glisse-t-il dans un rare moment d’hésitation. «On verra, chaque chose en son temps.» Il signerait alors son retour sur le devant de la scène. Les qualités d’un grand politicien? «Je me concentre sur Lombard Odier, mais c’est vrai qu’on ne peut à la longue toujours avoir une opinion sur ce qu’il faut faire sans essayer de le faire soi-même», glisse-t-il dans un rare moment d’hésitation. «On verra, chaque chose en son temps. » Il signerait alors son retour au devant de la scène.


«Le potentiel de Genève est unique»

Trois questions sont posées à toutes les personnalités retenues dans le cadre de cette série. Les réponses de Patrick Odier.

Estimez-vous avoir du pouvoir?

Je n’aime pas parler de pouvoir, je ne me sens pas habilité à en parler. Je préfère la notion de responsabilité. En tant qu’acteur de la place genevoise et citoyen suisse, elle consiste à privilégier une action fondée sur des valeurs, au-delà de mes intérêts personnels ou de mon entreprise. M’engager en faveur de la formation, de la santé, du handicap ou de la finance durable me permet d’agir pour contribuer à construire l’avenir auquel nous aspirons tous.

De quoi êtes-vous le plus fier?

Sur le plan personnel, je suis très fier de ma famille, de mon épouse, de mes trois enfants et de mes beaux-enfants. Nous avons quinze petits-enfants. À titre professionnel, je suis fier de Lombard Odier, qui fête son 222e anniversaire, qui est en pleine santé et qui développe un vrai projet d’entreprise, tout en créant des emplois.

De quoi le canton a-t-il le plus besoin pour avancer?

Le potentiel de rayonnement de Genève est unique au monde, le canton doit en être plus conscient. On y recense toutes les organisations internationales et ONG dans le domaine humanitaire. Nous avons dans la région les meilleures universités et centres de recherche, quelques-unes des plus belles collections culturelles et artistiques et une capacité de prise de décision qui est plus simple qu’elle n’en a l’air. Pour mieux exploiter sa richesse et défendre ses intérêts, Genève doit être plus présente à Berne et avoir plus de courage politique dans ses prises de décision. Notamment en ce qui concerne les domaines de l’infrastructure et la politique culturelle. (TDG)

Créé: 03.02.2018, 12h30

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Le défi européen de la Suisse

Quand on demande à Patrick Odier quel est son plus grand succès et son plus grand revers, il n’hésite pas longtemps. «Que les 120 000 personnes directement employées dans le secteur financier suisse aient un emploi et qu’on ait toujours autant de possibilités de créer des postes de travail dans le secteur que dans le passé, c’est un succès et je me suis battu pour ça», estime l’ancien président de l’Association suisse des banquiers (ASB). Il reconnaît être optimiste mais rappelle qu’au début de la crise «certains redoutaient qu’on perde la moitié de nos places de travail».

Et l’échec? «Je regrette de ne pas avoir pu être plus actif dans le débat européen global», lâche le banquier. Pas seulement sur le front économique, dit-il en se référant aux étudiants qui ont pu «tout d’un coup se sentir exclus des programmes de recherche européens suite au 9 février». Nous avons pris un risque important en acceptant l’initiative «Contre l’immigration de masse» et c’est toujours une épée de Damoclès qui pèse sur le bien-être de nos concitoyens et du pays. Nous devons savoir mieux convaincre et être plus proches des citoyens.»

Bio express

1955 Naissance. Enfance à Cologny, il obtient sa maturité au Collège de Candolle, étudie les sciences économiques à l’UNIGE avant d’obtenir sa maîtrise en Finance à l’Université de Chicago. 1986 Devient associé gérant du Groupe Lombard Odier. 2004 à 2017 Vice-président d’EconomieSuisse; il demeure membre du Comité directeur. 2009 Élu à la présidence de l’Association suisse des banquiers (ASB). La crise financière bat son plein. 2016 Quitte la présidence de l’ASB. Il est aussi membre du conseil de plusieurs institutions académiques et d’organisations philanthropiques.

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