Ils ouvrent une galerie qui rétribuera les artistes

Arts plastiquesTrois jeunes curateurs s’apprêtent à inaugurer Espace 3353 à Carouge. Ils espèrent obtenir la certification américaine W.A.G.E., qui garantit un cachet aux exposants.

Julie Marmet et Camille Kaiser dans leur Espace 3353 à Carouge, qu’elles ouvriront le 18 octobre avec leur comparse Vicente Lesser.

Julie Marmet et Camille Kaiser dans leur Espace 3353 à Carouge, qu’elles ouvriront le 18 octobre avec leur comparse Vicente Lesser. Image: Lucien Fortunati

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On ne passe pas devant le 9 de la rue du Tunnel par hasard. L’adresse nécessite quelques détours et se niche entre la route du Val-d’Arve et le Théâtre de Carouge, dans un repli de la Cité sarde actuellement défiguré par un chantier. Un immeuble tout neuf s’y dresse pourtant et son rez-de-chaussée accueillera une galerie indépendante dédiée à l’art contemporain: Julie Marmet, Camille Kaiser et Vicente Lesser, moins de 80 ans à eux trois mais déjà expérimentés dans la gestion d’espaces d’art, l’inaugureront le 18 octobre.

Dans son Espace 3353 (qui tire son nom du numéro de la parcelle sur laquelle il se trouve), le trio, réuni en collectif HOY, entend programmer des talents de sa génération – dont un nombre élevé de femmes – essentiellement actifs hors de Suisse. Toutefois, son ambition la plus novatrice pour une structure aussi petite consiste à assurer une rémunération systématique aux artistes présentés. Pour ce faire, les jeunes curateurs se sont appuyés sur l’échelle d’honoraires établie par l’organisation américaine W.A.G.E. (Working Artists and the Greater Economy), fondée à New York en 2008, année de crise économique mondiale.

Un travail qui mérite salaire

«Lancée par un groupe d’activistes, W.A.G.E. vise à désexceptionnaliser le travail de l’artiste et à sensibiliser les institutions à but non lucratif au fait que ce travail, comme n’importe quel autre, mérite salaire», explique Julie Marmet, laquelle présida, en compagnie de Vicente Lesser, à la programmation du KiosK à la place des Augustins, après avoir tenu la barre de feu Hangar 9, lieu culturel sis, avant sa démolition, dans cette même rue du Tunnel. «Un barème de rétribution a été déterminé en fonction des frais de fonctionnement annuels des espaces d’exposition.» Depuis 2014, une certification a également été mise en place. Elle est attribuée uniquement aux États-Unis aux institutions qui respectent le barème salarial préconisé par W.A.G.E et concerne à ce jour 58 entités, dont le Swiss Intitute Contemporary Art de New York, financièrement soutenu par Pro Helvetia.

«Pour l’instant, cette certification n’existe pas en Europe, souligne Camille Kaiser, anciennement cocommissaire résidente à l’espace d’art indépendant TOPIC, à la Servette. Mais nous espérons pouvoir un jour l’obtenir.» En attendant, Espace 3353 est en contact avec Lise Soskolne, administratrice principale de W.A.G.E., pour appliquer les standards correspondant à ses charges annuelles. À titre d’exemple, un artiste se verra remettre 1000 francs pour une exposition solo ou 500 francs pour une présentation collective à deux. Une performance vaudra 600 francs à son auteur s’il s’agit d’une création, la moitié s’il l’a déjà donnée ailleurs.

Logique de salariat

La question de la rémunération des artistes visuels est un débat très actuel et diverses initiatives ont récemment fleuri en Suisse et en Europe (lire ci-dessous). Certaines institutions genevoises importantes, comme le Centre d’art contemporain, pratiquent une politique de rétribution depuis plusieurs années déjà. Pourquoi, dès lors, tenir absolument à décrocher cette certification? «Il s’agit d’un outil de travail et de discussion, répond Julie Marmet. C’est une manière pour nous de prendre position officiellement. On se base sur quelque chose de tangible: W.A.G.E. est identifiée de façon claire par les acteurs de la scène contemporaine.» Même si les trois curateurs demeurent conscients que, d’une part, les cachets qu’ils proposent restent symboliques et que, d’autre part, beaucoup d’artistes ne souhaitent pas faire rentrer leur pratique dans une logique de salariat.

Afin de mener son projet à bien et lucide sur la probabilité de «débuts difficiles», le collectif a sollicité des financements. Il a obtenu, entre autres, le soutien de la Ville de Carouge et de la Fondation Bea pour jeunes artistes. Verni le 18 octobre, le premier accrochage sera tant collectif que transdisciplinaire, réunissant architectes, plasticiens, designers et photographes sur le thème du vivre-ensemble dans l’espace urbain. «Nous espérons fonctionner par cycles semestriels, avec des expositions, un microfestival et une résidence, avance Camille Kaiser. Nous avons le souci de mélanger les profils et les médiums, et de convier un maximum d’artistes étrangers.» Une façon de garantir la richesse du dialogue et d’éviter l’entre-soi culturel.

www.espace3353.ch


À Genève comme ailleurs, la question du salaire des artistes fait débat

Exposition vaut cachet. Voilà le consensus tacite qui codifiait le rapport entre les artistes et les institutions qui les présentent jusque dans les années 2000. «Au sein des musées, la tradition veut que l’exposition, la réalisation d’un catalogue et éventuellement l’acquisition d’œuvres reviennent à un genre de rémunération», affirme Tobia Bezzola, qui préside le comité d’ICOM Suisse (Conseil international des musées).

Mais dans le sillage de W.A.G.E., le débat sur la rétribution des plasticiens a essaimé en Europe. La Precarious Workers Brigade voit le jour en Grande-Bretagne en 2010, suivie en France, quatre ans plus tard, par le groupement Économie solidaire de l’art. D’autres projets pilotes se développent au Danemark ou aux Pays-Bas, et des initiatives germent également sur sol helvétique. En 2016, Visarte, l’association professionnelle des artistes visuels en Suisse, publie un guide fondé sur les recommandations de son homologue allemande.

Elle y préconise notamment des montants minimaux d’honoraires d’exposition selon le nombre annuel de visiteurs des musées – d’au moins 500 francs pour les petites galeries non commerciales à au moins 5000 francs pour une institution enregistrant plus de 50 000 entrées par an. L’intention est de «sensibiliser les organisateurs et commissaires d’exposition ainsi que les institutions à rémunérer équitablement les artistes qui exposent». Une ambition accueillie «positivement» par Pro Helvetia, qui indique mener une réflexion sur le thème.

Andrea Bellini, directeur du Centre d’art contemporain genevois (CAC), n’a pas attendu de vade-mecum pour concocter son propre barème, à l’instar d’autres Kunsthallen, comme celles de Berne et Bâle. «Vu la professionnalisation du marché de l’art, il me paraît légitime de payer systématiquement tout le monde: curateurs, techniciens, gardiens, mais aussi artistes, éclaire-t-il. De plus en plus de jeunes artistes exposent, il est juste de reconnaître leur travail et leur apport. Il est à noter que certaines personnalités plus célèbres, qui ont déjà leur place sur le marché, refusent la rétribution.» Le CAC propose donc 2000 francs pour une exposition personnelle, 1000 francs pour une participation à une exposition collective ou une performance.

Figure de proue de ce combat, l’artiste genevoise Ramaya Tegegne, qui a lancé en mars 2017 la campagne «Wages for wages against», qualifie ces sommes de «dérisoires»: «Lors d’une exposition, l’artiste est bien souvent le seul acteur de la chaîne à ne pas percevoir de salaire. Or il fournit un travail de création, mais aussi de coordination et d’installation. Il s’agit d’un nombre d’heures considérable!» Cependant, s’il ne se trouve personne pour décréter que la rémunération des plasticiens constitue une mauvaise chose en soi, certains n’adhèrent pas au principe. «Je ne crois pas à la professionnalisation de la pratique artistique, objecte l’artiste argentin Patricio Gil Flood, lequel trouve le statut d’intermittent, tel qu’il existe en France, plus intéressant. On ne devient pas artiste pour se salarier. Il faudrait plutôt créer des conditions matérielles universelles propices à l’exercice de l’art.» En outre, la mise en œuvre de ces séduisants préceptes ne relève pas de la mince affaire. «Il s’agit d’une discussion passionnante, importante, mais aussi complexe, rappelle Tobia Bezzola. Il existe en Suisse de nombreux types d’institutions, une grande variété de situations et de statuts. Alors fixer un tarif unique est une question hautement délicate.»

La rémunération et, plus largement, les droits des artistes feront l’objet d’un débat le mercredi 26 septembre, à 18 h 30, au 1er étage du Commun, au 28, rue des Bains. Organisée dans le cadre de l’exposition «Essayer encore, rater encore, rater mieux» du collectif Rosa Brux, la table ronde sera suivie, le lendemain, par un rassemblement à Ressources Urbaines, au sentier des Saules. «Avec l’idée de lancer une pétition si tout le monde est d’accord», annonce Ramaya Tegegne. (TDG)

Créé: 20.09.2018, 18h14

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