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L’OIT a 100 ans et oublie un travailleur sur deux

Il y a quelques jours, l’Organisation internationale du travail (OIT) a inauguré les festivités qui vont marquer, tout au long de l’année, son 100e anniversaire. Fait peu connu, l’organisation est née à Versailles. En effet, la Conférence de Paix a instauré une Commission de la législation internationale du travail et l’a chargée d’élaborer la constitution d’une organisation internationale permanente. Le contexte: il était alors important d’apporter une réponse crédible à la «question ouvrière», notamment pour contenir le risque de l’internationalisation de la révolution communiste de 1917 qui semblait prendre pied en Allemagne. Les autres organisations internationales sont exclusivement intergouvernementales. L’OIT, elle, est tripartite: gouvernements, syndicats et employeurs.

Un siècle plus tard, le contexte est totalement différent. Ainsi, pour prendre la mesure des défis qui l’attendent, l’OIT a mandaté il y a deux ans une commission d’experts indépendants pour penser l’avenir du travail. Son rapport a été publié en début de semaine. Celui qui s’attendait à une vision ambitieuse sera déçu. Le génie de chaque expert paraît comme avoir été amoindri, pour ne pas dire réduit au silence, dans ce travail de groupe.

Le point de départ et l’état des lieux sont absents du rapport. Conséquence, le texte flotte, manque d’ancrage dans le concret du travail humain en ce début du XXIe siècle. Si la définition du travail retenue par l’OIT englobe toute activité relative à la production des biens et services pour soi-même et pour autrui, le texte de la commission, lui, a en point de mire le travail salarié uniquement. Il laisse de côté deux univers socio-économiques: d’un côté le travail rémunéré dans d’autres contextes que le salariat (indépendants et informalité) et de l’autre côté le travail qui se déroule sans (pleine) rémunération directe – comme le travail domestique, mais qui est essentiel pour la (sur)vie de l’humanité.

Les statistiques de l’OIT montrent qu’au niveau mondial, le salariat concerne moins de la moitié du travail rémunéré. S’il correspond à 85% des «emplois» (au sens statistique) dans les pays à haut revenu, la proportion tombe à 25% dans les pays les moins développés où la fonction publique est le grand pourvoyeur de ce type de travail. Le reste relève des indépendants et des collaborateurs familiaux. Même si la commission demande l’extension à tous du dialogue social, de l’apprentissage tout au long de la vie, de la couverture universelle de sécurité sociale, des conditions de travail décentes et de la garantie d’un salaire digne, l’écart avec le réel reste abyssal. Le rapport propose l’extension au monde entier d’un modèle qui s’essouffle dans les pays les mieux lotis du fait de «l’uberisation» et de la fragmentation du travail.

Le travail domestique – qui selon les estimations est aussi important en volume que le travail rémunéré – est l’autre pan du réel que la commission n’aborde pas vraiment, sauf quand elle parle du monde rural dans les pays en développement. Ce silence est moins surprenant, simplement car cette activité-là échappe à toute statistique du travail, tout comme elle est ignorée par les statistiques de production. Or elle relève pleinement de la définition du travail retenue par l’OIT elle-même. À l’évidence, la commission du centenaire de l’OIT n’épuise pas – et de loin – la problématique de l’avenir du travail. Il est urgent que d’autres voix se fassent entendre en 2019 et offrent à l’organisation basée à Genève d’autres analyses et d’autres hypothèses de travail propres à la muscler et à la durcir pour affronter le vrai monde fait d’informalité, de fragmentation de l’emploi et de travail non directement rémunéré, le tout sur un fond d’urgence environnementale.

Il est urgent que d’autres voix se fassent entendre en 2019 et offrent à l’organisation basée à Genève d’autres schémas d’avenir

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