L'Office de l'emploi est dépeint comme une jungle

Tour de visLes sanctions pleuvent, l'écoute diminue. Chômeurs et conseillers se sentent maltraités. Mais Mauro Poggia et le directeur de l'Office, Charles Barbey, assument leur politique.

Charles Barbey (à gauche) et Mauro Poggia défendent l’éfficacité de l’Office de l’emploi.

Charles Barbey (à gauche) et Mauro Poggia défendent l’éfficacité de l’Office de l’emploi. Image: Steeve Iunker Gomez

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Avec un taux à 5,2% en février 2018, le chômage ne cesse de baisser», se flattait hier dans un communiqué Mauro Poggia, conseiller d’État genevois en charge de l’Emploi. Son enthousiasme n’est pas contagieux. «L’Office cantonal de l’emploi (OCE) est dirigé pour faire de bonnes statistiques, pas pour résoudre le problème du chômage», réagit un employé qui dénonce la dérive frappant, selon lui, cet office.

Chômeurs et conseillers surcontrôlés, pénalités financières à gogo, stages de formation remplacés par du coaching standard, tâches administratives et taux d’absentéisme qui flambent, management musclé. N’en jetez plus… une ambiance catastrophique régnerait à l’OCE, selon de nombreux témoignages. Et tout cela au détriment des quelque 12 000 personnes inscrites au chômage, note un conseiller en personnel désabusé. «Il y a quatre ans, nous pouvions leur accorder entre quarante-cinq minutes et une heure d’entretien. Aujourd’hui, cela va d’une dizaine de minutes à la demi-heure, grand maximum, alors que les chômeurs sont bien plus désorientés qu’autrefois. Avant, ils savaient qu’ils allaient retrouver un travail tôt ou tard. Maintenant, ils arrivent déjà tendus, apeurés – il est vrai qu’à Genève les offres se raréfient – et nous, on nous demande de les presser davantage.»

Mais que se passe-t-il donc au 16, rue des Gares, siège de l’OCE? Certains parlent d’une réorganisation bénéfique de cet Office depuis l’arrivée de Charles Barbey, son nouveau directeur, en août 2014. D’autres utilisent le terme de durcissement et de démantèlement.

(Herrmann)

Formations réduites

«L’État ne paie plus de formations», affirment plusieurs chômeurs. Quantité de contrats avec les prestataires qui les proposaient ont été rompus, Genève s’alignant sur la pratique d’autres cantons. «Des formations ont été remplacées par des mesures de coaching standard qui durent en moyenne de trois à quatre mois, explique un collaborateur de l’OCE. Un peu de français, un peu d’informatique… on occupe les gens. Le principal intérêt de ces périodes de coaching, mises en place suite à un entretien de diagnostic (DIAG), est de sortir les gens des statistiques du chômage.» Quelle que soit la réelle finalité de ce coaching, pas question de le refuser, sous peine d’être expédié au redouté service juridique. Celui-ci étudie alors votre aptitude au placement. Il peut prononcer des pénalités, c’est-à-dire réduire vos indemnités, ou même vous déclarer inapte au placement. Dans ce cas, vous vous retrouvez sans indemnités. Il ne vous reste plus qu’à aller frapper à la porte des Services sociaux.

Dix recherches par mois

Depuis 2016, quel que soit l’âge, la profession et l’état de santé des différents chômeurs, tous doivent présenter dix recherches d’emploi par mois. Sinon, gare au service juridique et à ses pénalités qui tombent comme une guillotine. «Les sanctions ont beaucoup augmenté, on nous met la pression pour en infliger, déclare une source. Un comédien au chômage technique entre deux spectacles qui ne sait plus où adresser ses demandes? Qu’à cela ne tienne! Pour la direction, il n’a qu’à candidater dans le domaine du nettoyage ou de la restauration. Idem pour un banquier.» Vouloir faire bouger les chômeurs «pour leur bien», c’est une chose. Prétendre que le SECO (Secrétariat d’État à l’économie) exige dix recherches d’emploi minimum, c’en est une autre, réagit un employé de l’OCE: «Les règlements pratiques du SECO stipulent que le nombre de recherches exigé doit être fixé par les conseillers. Ils doivent travailler avec des fourchettes en tenant compte de la situation spécifique de chaque assuré et de son domaine professionnel. Mais on ne peut pas avoir les mêmes exigences avec un jeune jardinier qu’avec une quinquagénaire ayant de gros soucis de santé et des enfants à charge. Le chômage a mille visages.» Le durcissement des exigences de contrôle a des effets pervers. Comme le relate ce jeune bijoutier sans emploi, il préfère «rester en dehors d’un système qui nous juge plutôt qu’il ne nous protège».

Guichets supprimés

L’OCE pourrait devenir le premier service de l’État où l’on entre directement dans les bureaux sans être préalablement accueillis. Les guichets d’accueil sont menacés, regrettent plusieurs collaborateurs. Ils n’apporteraient aucune plus-value, selon les dirigeants de l’OCE, et coûteraient cher. Le renforcement de la digitalisation du service doit permettre leur fermeture. Les chômeurs sont d’ailleurs déjà encouragés à prendre leur destin en main via Internet. «On leur demande maintenant de s’inscrire directement via la plate-forme JobIn, indique un recruteur. Or, ça ne marche souvent pas…»

Personnel dévasté

La tâche des conseillers s’alourdit. Certains affirment avoir jusqu’à 150 dossiers à traiter, alors que la bonne moyenne serait de 100 à 120, estime le SECO. «Nous accordons de moins en moins de temps aux demandeurs d’emploi, note un conseiller. Le directeur nous martèle que la vie privée des gens n’est pas notre problème. De toute façon, il faut savoir aller à l’essentiel. Sinon tu es foutu. Les chefs de groupe nouvellement engagés font d’ailleurs du zèle.»

Selon des employés, ces cadres se montrent excessivement pinailleurs. Ils relèvent les virgules et les croix manquantes dans les formulaires. Mais surtout, ils incitent à sanctionner les chômeurs. Une pression qui n’est pas sans effet sur la santé du personnel, fort taux d’absentéisme en prime. De l’ordre de 8,5%, selon la direction. Et même jusqu’à 51% aux guichets d’accueil, avancent des collaborateurs: «Il y a parfois jusqu’à 7 heures d’attente pour s’inscrire!»

«Après un congé maladie, les retours sont horribles, avec une pile de dossiers à rattraper, explique un conseiller. À partir de deux mois d’arrêt, on t’enlève tous tes dossiers et tu repars à zéro. Mieux vaut donc rester absent longtemps.» Et ce ne sont pas seulement les «petites mains» qui craquent. Deux chefs de service sur quatre sont actuellement en congé maladie. Et cela depuis plus d’un an. À bout, certains finissent par démissionner. Ou à se mettre en retraite anticipée. Vingt et une personnes ont pris leur pont-retraite (Plend) en quelques mois.

Directeur critiqué

Personnel mal considéré – cadres y compris – surcontrôle, entretiens de service à la pelle, recadrages: le management du directeur général, Charles Barbey, est critiqué. Certains l’accusent même de gestion dictatoriale. D’autres n’apprécient pas qu’il habite Lausanne: «C’est deux poids deux mesures, étant donné que le personnel de l’OCE a l’obligation d’habiter le canton de Genève avant la date d’engagement.»


«On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs»

Le magistrat MCG Mauro Poggia et le directeur de l'OCE assument les changements et se félicitent des résultats. Interview.

Depuis l’arrivée de Charles Barbey à la tête de l’Office cantonal de l’emploi (OCE), le management se serait durci?

Charles Barbey (C.B.) Le style de management est sans doute différent. J’ai commencé en août 2014. M. Poggia m’avait donné la feuille de route et une appréciation de la situation. Lorsque je suis arrivé, c’est vrai qu’il y a eu un électrochoc. Je ne le regrette pas, car si l’on regarde les résultats, ils sont extrêmement positifs. Avec un taux de chômage de 5.3 % en 2017, nous avons le taux annuel le plus bas depuis 2002.

Mauro Poggia (M.P.) Pour ma part, je voulais quelqu’un qui booste. D’ailleurs si on m’a donné l’emploi, c’est bien pour me mettre aussi à l’épreuve et indirectement mon parti (le MCG). Il y avait un résultat à apporter. J’avais envie de quelqu’un doté d’une personnalité. Pour une majorité, cela fut salutaire. Pour une minorité, un électrochoc. Quand on dit aux gens qu’on va les contrôler, c’est vite vu comme du harcèlement. Quand il n’y a pas de comparatif entre les équipes ou au sein d’une même équipe, il n’y a pas non plus d’incitation à essayer de s’améliorer. Pas question qu’un chômeur, s’il a la chance de tomber sur un bon conseiller, trouve un job et s’il a la malchance de tomber sur un mauvais, n’en trouve pas.

Les entretiens avec les chômeurs ont été drastiquement raccourcis…

C.B. Avant, le premier contact avec votre conseiller durait une heure à une heure et demie. Tout ce qui était dit était noté. Vous portiez une chemise colorée, donc vous aviez la patate. Ça n’avait aucune valeur pour la réinsertion. On pouvait aussi discuter pendant 40 minutes de vos conditions de licenciement. Actuellement on peut vous demander si vous avez une protection juridique et on passe à autre chose. Nous ne sommes ni juristes, ni avocats. Le premier entretien - intitulé diag, comme diagnostic - dure toujours une heure à une heure et demie. La différence est qu’on lance tout de suite une stratégie et un plan d’actions après avoir identifié les compétences.

M.P. Le but n’est pas d’avoir une relation sympa et de confiance. Le demandeur d’emploi a besoin de plus. Avant, des personnes en fin de droits me disaient «mon conseiller en personnel, il est bien sympa mais qu’est-ce qu’il m’a apporté comme plus value?» On veut une prestation uniformisée. Pas des prestations stéréotypées, car ce sont des relations humaines, mais avec un fil rouge.

La direction met-elle la pression sur les collaborateurs pour qu’ils la mettent sur les chômeurs?

C.B. Ce n’est pas parce que vous arrivez comme directeur que vous allez repartir comme directeur. Parfois, il y a des deuils à faire. Se dire qu’à plus de 50 ans, vous n’allez peut-être pas retrouver un tel statut. Il faut regarder comment rebondir avec ses compétences. Nous avons trois cibles successives et décroissantes: ce que le demandeur veut, ce qu’il lui est possible de faire en fonction de ses compétences et enfin une cible alimentaire. Après douze mois à l’OCE, même si le salaire du poste proposé est nettement inférieur à ce que vous gagniez avant, il faut le prendre.

M.P. Après douze mois, il faut faire un effort. Si un comédien gagnait 2500 francs l’année précédente, on regarde quelle profession peut lui donner le même salaire. Il ne faut pas être humiliant mais un comédien ne peut pas viser exclusivement des rôles de Jean Gabin.

Mais vous pensez sérieusement qu’on peut lui demander de postuler dans le nettoyage?

C.B. Un comédien n’a aucune chance d’être replacé dans le nettoyage, c’est un vrai métier qui ne s’improvise pas. Cela n’entre pas dans nos stratégies de placement.

Ces stratégies portent-elles leurs fruits? C.B. Il y a une année, on avait encore une quarantaine de conseillers en personnel qui avaient 45% de chômeurs de longue durée (plus de 12 mois) dans leur portefeuille. On a fixé à 30 ou 35 % au maximum les candidats pouvant dépasser cette barre des 12 mois. Maintenant, on n’a plus que dix conseillers qui sont au-dessus de 45%. Donc, on progresse.

Mais à quel prix? On parle de sanctions, de burnout et d’un fort taux d’absentéisme…

C.B. Si le collaborateur n’y arrive pas, il y a des recadrages. Comme pour le football, il y a des règles et il faut parfois siffler des hors-jeu.

M.P. Si on voit sur la durée qu’un conseiller a systématiquement un pourcentage de chômeurs en fin de droits plus élevé que les autres, on doit s’intéresser à la manière dont il travaille pour essayer de l’épauler. Mais s’il y a vraiment une inadéquation, on est obligé d’intervenir. Il y a 133 conseillers en personnel. Il faut se demander si le service à la clientèle est aujourd’hui meilleur? La réponse est oui. Il est clair qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

On parle aussi de purge des anciens collaborateurs. Vingt et un sont partis en retraite anticipée en 2017…

M.P. Certains ont sans doute senti que les choses allaient mal tourner pour eux. Les critères posés étaient trop élevés par rapport à leurs aptitudes et ils ont saisi l’opportunité de partir. Comme dans le privé, quand vous sentez que le vent tourne, vous avez intérêt à prendre les devants. Et c’est tant mieux, qu’ils puissent libérer la place pour des nouveaux engagés motivés et que l’on pourra former selon nos critères.

Deux chefs de service sur quatre sont en congé maladie depuis plus d’un an...

C.B. Effectivement, une personne est rapidement tombée malade après mon arrivée. En 2017, elle a pris une retraite anticipée. L’autre est malade depuis plus d’un an.

Envisagez-vous de supprimer les guichets d’accueil?

C.B. Ces guichets étaient mal placés. Les collaborateurs souffraient du bruit ambiant. Nous les avons déplacés dans une salle insonorisée éclairée par la lumière du jour. Mais il est vrai que d’ici deux à trois semaines, à la place des anciens guichets en bois, on aura des bornes interactives «recherche d’emploi». Pour gagner du temps et éviter l’attente, on pourra s’inscrire en ligne. Nous prévoyons la transformation numérique du parcours de l’usager dès fin 2018.

M.P. Les plus jeunes en seront ravis. Ne pas le faire, ce serait ne pas évoluer avec son temps.

Un taux d’absentéisme de 51% aurait été recensé à l’accueil…

C.B. Sur les 17 personnes aux guichets, nous avons 4 absences de longue durée depuis deux ans. Si un jour il y a en plus 5 ou 6 personnes grippées, ça nous fera forcément 50% d’absence ce jour-là. Il est malhonnête de colporter des informations pareilles. Malgré tout ce qu’on vous dit, l’ambiance est bonne au sein de l’Office. Nous assurons même une permanence à Noël. Nous n’abandonnons pas nos assurés. Nous sommes le seul Office de Suisse romande à le faire. Si le climat n’était pas propice, vous croyez que les collaborateurs feraient ce geste sans ordre de marche? (TDG)

Créé: 08.03.2018, 20h25

Il habite le canton de Vaud Poggia n’en a cure

C’est un ancien assureur maladie que Mauro Poggia a placé à la tête de l’Office cantonal de l’emploi (OCE) en 2014 pour «booster le service», selon ses propres termes. Plutôt singulier quand on connaît les nombreux différends du patron du Département de l’emploi, des affaires sociales et de la santé (DEAS) avec les caisses maladie. Plus embarrassant… trois ans et demi après son arrivée à l’OCE, Charles Barbey continue à habiter le canton de Vaud, «près de la gare de Lausanne», précise le MCG Mauro Poggia. Sidérant même alors que l’État exige de tous les collaborateurs de cet office qu’ils soient domiciliés à Genève et alors que le patron du DEAS, chantre de la préférence cantonale, accorde une priorité politique à cette condition! Deux poids, deux mesures? «Dans la règle, on fait en sorte que les collaborateurs soient domiciliés sur le canton de Genève. Ne fût-ce que pour des questions fiscales, répond Mauro Poggia. Mais je ne suis pas prêt à me priver de quelqu’un de compétent au motif qu’il habite sur Vaud.» Le magistrat ajoute: «Dans l’idéal, je préférerais un Monsieur Barbey genevois, mais pour l’heure je comprends sa situation avec deux enfants scolarisés dans le canton de Vaud. Et le temps m’a donné raison sur mon choix. Les résultats de réinsertion étant favorables, cet inconvénient (ndlr; du lieu de domicile), je l’accepte.»
L.B./C.F.

Avec la bénédiction du SECO

Qu’en est-il des 150 dossiers par conseiller à Genève? «Selon nos statistiques 2017, nous arrivons plutôt à
115 dossiers, ce qui est en dessus de la moyenne nationale, établie à 104, répond Damien Yerly, chef de secteur au
SECO (Secrétariat d’État à l’économie).Si on prend en compte les absences, les maladies, les conseillers à Genève doivent avoir en moyenne 130 à 135 dossiers
chacun. C’est beaucoup mais ça reste correct.» Ce chiffre a baissé depuis trois ou quatre ans, avance le cadre du SECO: «En 2016, nous avons fait une analyse de processus à l’Office de l’emploi. Des mesures d’amélioration ont été définies; Genève les a prises.»
Avez-vous alors constaté un malaise au sein de l’Office? «Non. Avec l’arrivée de Monsieur Barbey en 2014, il y a certainement eu un changement de management et de culture d’entreprise. La réinsertion rapide et durable passe par une culture orientée résultat. Mais nous n’avons pas reçu de plaintes. Personne ne nous a alertés sur quelque chose qui serait problématique au sein de l’Office.»
Le SECO, poursuit notre interlocuteur, ne fait pas de recommandation particulière en matière de nombre de recherches d’emploi: «L’autorité cantonale dispose d’une marge d’appréciation. Les conseillers en personnel doivent prendre en compte l’âge du chômeur, sa formation, la situation du marché du travail. Fixer un seuil minimal de recherches dans certains cantons ne peut pas faire de mal puisque plus il y a de postulations, plus les chances de trouver un travail sont grandes. En Suisse, le nombre de recherches varie en moyenne entre 8 et 12 par mois.» C.F./L.B.

Articles en relation

Passe d’armes enflammée sur les chiffres du chômage

Élections cantonales Alexandre de Senarclens, candidat PLR au Conseil d’État, attaque Mauro Poggia. Ce dernier réagit vivement. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Brexit: Theresa May à Bruxelles
Plus...