La nuit met en lumière les visages de Carouge

Balade nocturne à Genève (3/6)Il y a la Cité sarde et ses bicoques. Il y a aussi les tours géantes et les abords de l’Arve. Dans l’obscurité, les différences sont plus nettes.

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Il doit bien y avoir 250 personnes sur les terrasses de la rue Vautier, du Marchand de Sable au Chat Noir. Il paraît que c’est plus que d’habitude, le résultat d’une fête de quartier dans l’après-midi et de la météo. Il a fait beau et chaud ce jeudi. A 23 h 45, t-shirts, pantalons courts et trentenaires sont de sortie. Tout est réuni pour une excellente balade, à condition de boire un petit coup avant.

Le serveur est pourtant catastrophé: il nous presse de commander car à minuit les tables doivent être libérées, un ordre de la Municipalité pour protéger les riverains des nuisances sonores. «Dès minuit, il faut aller à l’intérieur, même si on a le droit ensuite de consommer dehors, debout», dit-il. Niveau bruit, selon lui, cela ne change pas grand-chose; pour son commerce, le manque à gagner est par contre significatif. On siffle rapidement notre bière.

Et on se lance. Objectif: humer le Vieux-Carouge avant de le raconter. On passe devant un kebab – bien rempli, ça fait tout de suite fin de soirée – puis des restaurants gastronomiques, on entend de l’anglais. D’autres terrasses se vident et d’autres serveurs, gênés, qui mettent gentiment la pression. «Les clients sont compréhensifs, il n’y a quasiment jamais de problème», indique l’un d’entre eux. Il est minuit passé de deux minutes. Sans les ordres municipaux, une impression domine, celle que la soirée aurait pu durer longtemps encore.

Commune de contrastes

A la rue Ancienne, ambiance tout de suite plus calme. Les lumières de la ville se reflètent sur les rails de tram. C’est beau, une ville la nuit. Un scooter déchire le silence. Le véhicule, c’est sûr, a réveillé tous les bébés du quartier, davantage que les gazouillis monotones de la rue Vautier.

Au Rondeau, un air de Provence. Peut-être est-ce dû aux couleurs chaudes des éclairages, à un virage en son sein qui semble mener nulle part. On tourne vers un autre Carouge, celui du boulevard des Promenades. Nouveau décor: à droite, les maisons anciennes, pas plus de deux ou trois étages; la Cité sarde qu’on imagine, celle qu’on a visitée jusqu’à présent. A gauche, on devine dans le noir les tours d’une autre époque, si hautes, carrées. La nuit, le béton ressort encore plus; le vide, pratique, silencieux, immobile, également. Sur la chaussée, un chauffeur Uber. Sa Mercedes noire est en tout cas immatriculée dans le canton de Vaud. C’est la nuit, surtout les soirs de fête, que la demande est la plus forte pour la multinationale américaine en Suisse romande.

Castor et lampions

On passe un de ces panneaux carougeois croqués par Zep, le père de Titeuf. Le jour, pour reconnaître le dessin, il faut s’approcher à moins de deux mètres. Dans la pénombre, un pas supplémentaire s’impose.

Au Rondeau, les fontaines évoquaient un hameau ancien. Ici, elles sont coulées dans le béton, immenses, en forme de château d’eau. Cet après-midi, elles ont dû grouiller d’enfants; à cette heure, l’eau est stagnante. Derrière, la terrasse de la Brasserie des Tours est encore bien remplie, mais on n’entend rien. De la route, personne ne semble bouger. Les angles droits immobiles évoquent un tableau de Hopper. Qui montre le Carouge du carré versus celui de l’arrondi, celui des bus face à celui du tram, du grand format contre le traditionnel. Quand tout est figé, la nuit, c’est plus frappant. Une moto réveille le quartier. Les bistros des rues n’ont pas la chance d’être mobiles, ce qui semble valoir aux deux-roues motorisés d’être épargnés par les règles liées au bruit.

A la rue Louis-de-Montfalcon, on pénètre dans un troisième Carouge, plus résidentiel, moins photogénique. La nuit avance, les rues sont vides. Un chat noir, un vrai, pas un lieu de fête. Il se promène sur une estrade qui paraît cacher une vie de pauvreté. Vingt mètres plus loin, un immeuble borgne donne sur la place d’Armes; c’est triste pour les gens qui passent. Le contraste entre le réussi et le moche apparaît plus clairement de nuit.

L’Auberge du Cheval-Blanc indique qu’on recolle au premier Carouge. Il est 1 heure, deux chauves-souris et de la fraîcheur annoncent la présence de l’Arve. Une dizaine de pigeons dorment sur la partie supérieure d’un pilier du pont de Carouge. En face, on distingue Genève, lointaine, plongée dans une autre atmosphère. Aucun rat à signaler sur les rivages mais un castor qui joue dans le courant. Il est si grand qu’on croit avoir affaire à un silure.

Avec le retour au Carouge des cartes postales, via la rue Saint-Joseph, on entend à nouveau des bruits de voix. Au Café Equinoxe, conversation de dernière minute entre serveurs; au Poids Public, la soirée continue. Sur la place du Marché, qu’on retrouve une heure après l’avoir quittée, même ambiance de fin de soirée. Quelques groupes de jeunes sirotent des canettes accompagnés de leur musique. Le cinéma Bio semble dormir, malgré la présence de lampions sur la rue adjacente. Tout s’immobilise gentiment. Devant le cinéma, une poubelle est remplie de bières et de pots de glace.

Créé: 25.07.2017, 17h27

Un parcours nocturne

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