Une plainte pour viol vise Tariq Ramadan à Genève

EnquêteUne Suissesse accuse l’islamologue de l’avoir séquestrée et violée en 2008 dans un hôtel genevois. Elle a déposé plainte auprès du Ministère public de Genève.

L'islamologue Tariq Ramadan, en 2011. (archives)

L'islamologue Tariq Ramadan, en 2011. (archives) Image: Georges Cabrera

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Les dénonciations s’accumulent contre le célèbre islamologue controversé, Tariq Ramadan, 55 ans. Après trois plaintes pour viol le visant en France et une quatrième aux États-Unis pour agression sexuelle, une cinquième surgit en Suisse. Elle a été déposée ce vendredi auprès du Ministère public de Genève, dans sa ville natale. Une Suissesse l’accuse de séquestration, contrainte sexuelle et viol avec la circonstance aggravante de la cruauté. L’agression de plusieurs heures se serait produite en 2008, soit avant les quatre autres. Le témoignage de cette femme, âgée d’une quarantaine d’années à l’époque, est retranscrit de manière détaillée dans un document de treize pages que la «Tribune de Genève» a pu consulter.

Brigitte – appelons-la ainsi – retrace le chemin qui l’a conduite jusqu’à Tariq Ramadan. Confrontée à des difficultés familiales, cette femme s’intéresse à celui qui a grandi près de chez elle avant de devenir une figure de l’islam. Musulmane convertie, elle appréciait ses positions sur un «islam non clanique et non patriarcal», croyait-elle à l’époque, mais aussi son «côté antisystème, tiers-mondiste et humaniste». Cet engagement a d’ailleurs valu à Tariq Ramadan des soutiens politiques dans la Cité de Calvin pendant des années.

Dans un hôtel genevois

Brigitte le rencontre pour la première fois lors d’une dédicace à Genève, puis assiste peu après, en septembre 2008, à l’une de ses conférences, où il lui transmet sa carte de visite. Elle affirme correspondre ensuite avec lui par le biais de Facebook et MSN, l’ancêtre de Messenger. «Il se montrait parfois taquin, pouvant ainsi me traiter par exemple de «coquine», et j’étais séduite», reconnaît-elle dans le document.

Quelques semaines plus tard, elle souhaite assister à une autre conférence qu’il donne à Genève, mais l’événement est privé. L’intellectuel lui propose alors «d’aller boire un café». L’occasion de bénéficier d’une synthèse, pense-t-elle. Le jour venu, le 28 octobre, fatiguée, elle renonce à l’idée. Pourtant, il l’appelle vers 19 h 15, insiste et lui demande de le rejoindre dans un hôtel de la Rive droite, à Genève. Sur place, il lui fait savoir qu’il l’attend dans sa chambre. Elle refuse de monter et le retrouve dans une salle de dîner. Au cours de cet échange «cordial», discutant de connaissances en commun, une remarque l’étonne: «Il m’a indiqué avoir de sérieuses raisons de penser que j’étais des RG.» L’abréviation des Renseignements généraux français, ces années-là.

Par la suite, son interlocuteur réclame au réceptionniste un fer et une planche à repasser, en prévision d’une émission de télévision le lendemain. Brigitte l’aide à monter le matériel dans sa chambre. Passé la porte, tout bascule très vite. «M. Ramadan s’est baissé pour brancher ou débrancher un appareil. Je me trouvais alors derrière lui (…). Au moment où il s’est redressé, son visage s’était transformé. Il m’a alors basculée sur le lit (…) et est tombé sur moi. Je lui ai immédiatement demandé d’arrêter.»

Elle a fait la morte

La panique l’envahit. «Je n’ai pas crié, de peur qu’il me frappe. Il s’est mis à m’insulter (…) J’ai eu peur de mourir. J’étais terrifiée et paralysée.» Durant des heures, raconte-t-elle, Tariq Ramadan l’a contrainte à des actes sexuels. Elle dit s’être débattue. Ces mots restent gravés dans sa mémoire: «Il me disait qu’il y avait deux catégories de femmes qui refusaient d’embrasser: les prostituées et les espionnes. Il m’a alors redemandé si j’étais des RG.» Elle précise avoir reçu des gifles à plusieurs reprises. Pétrifiée, elle n’a pas osé appeler au secours, allant jusqu’à faire la morte. «J’avais l’espoir qu’il s’endorme pour pouvoir m’enfuir.»

Cette nuit-là, son téléphone n’a pas arrêté de biper. «Chaque fois que je tendais la main vers mon portable, il m’attrapait la main et me disait: «Occupe-toi de ton homme!» Elle n’a pu quitter la chambre que vers 6 h 30, ayant eu une occasion de s’enfuir. Sous le choc après cette nuit blanche, Brigitte a songé à porter plainte, avant de se raviser, par peur. Elle a préféré se confier quelques jours plus tard à une journaliste romande connaissant l’intellectuel. Ce dernier l’a appris, affirme-t-elle, et a très mal réagi. Brigitte a continué à correspondre quelque temps avec lui, «dans l’espoir de comprendre son geste, dans l’espoir qu’il s’excuse». Il continuait à lui dire qu’elle était des RG et qu’elle l’avait détruit.

La plaignante dit garder encore des séquelles psychologiques de l’agression. Pendant toutes ces années, elle a pris soin de conserver, parmi d’autres éléments, des copies d’écran, attestant selon elle qu’il était bien son interlocuteur. Pourquoi agit-elle maintenant, plusieurs mois après des révélations successives dans les médias, dont celles d’anciennes élèves genevoises du professeur Tariq Ramadan? Sa motivation est née du courage des autres victimes qui se sont exprimées, indique-t-elle dans le document.

Contactée, la Suissesse tient à garder le silence et requiert le strict respect de son anonymat. Son avocat genevois, Me Romain Jordan, confirme le dépôt d’une plainte pénale, sans faire aucun autre commentaire à ce stade.

Quelles seront les prochaines étapes de la procédure? Le Ministère public genevois devra inévitablement entendre Tariq Ramadan. L’entraide judiciaire internationale pourrait logiquement être sollicitée. Et il appartiendra également à la justice française de se positionner par rapport à ces nouveaux éléments. Brigitte n’a jusqu’ici pas témoigné dans le cadre de cette enquête. (TDG)

Créé: 13.04.2018, 15h07

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Le fait que l’on va connaître l’identité de la plaignante à travers une procédure est une nouveauté que je salue. Cela permettra de se battre contre autre chose que des moulins à vent», commente Me Bonnant. Jusqu’à présent, quatre anciennes élèves de Tariq Ramadan ont dénoncé dans nos colonnes, sous couvert d’anonymat, ses agissements alors qu’il enseignait à Genève dans les années 80 et 90. Aucune n’a porté plainte, les faits étant prescrits. «Il faudra que la plaignante expose les faits, les rende vraisemblables et explique pourquoi elle a gardé le silence pendant des années, au-delà des explications psychologiques très tendance de la parole impossible», poursuit Me Bonnant.

«Dès lors que les instances judiciaires sont saisies, déclare Me Hayat, je me refuse à instruire l’affaire par voie de presse.» Et elle fait part de son étonnement: «C’est assez insolite que, de manière contemporaine, une plainte soit portée devant les instances judiciaires et médiatiques.» S.R.

L’islamologue est toujours incarcéré en France

Mis en examen en France pour viol, le Suisse et Égyptien Tariq Ramadan a été écroué le 2 février et reste en détention provisoire à Fresnes. Une décision motivée par un risque de fuite, de collusion et de récidive. Sa demande de remise en liberté a été refusée le 22 février par la Cour d’appel de Paris. Un expert médical désigné par la justice a jugé son état de santé compatible avec sa détention. Ce que l’intellectuel conteste, disant souffrir d’une sclérose en plaques et d’une neuropathie. Une nouvelle expertise médicale, demandée par un juge d’instruction français chargé de l’enquête, est attendue d’ici à dimanche.

Face aux accusations, l’entourage de Tariq Ramadan s’est organisé. Son épouse, Iman, lui a publiquement apporté son soutien à travers deux vidéos. Dans un communiqué adressé mardi aux médias, l’un de ses frères, Aymen, neurochirurgien à Genève, s’exprime pour la première fois. «Tariq Ramadan nie catégoriquement toutes les accusations portées contre lui et s’est présenté de lui-même pour prouver son innocence et n’a jamais eu l’intention de fuir ni d’exercer de quelconques menaces à l’encontre de ses accusatrices.» Le Genevois insiste surtout sur ses «conditions carcérales inadmissibles» et son état de santé. Son suivi médical n’est pas adapté, assure-t-il: «Entré en prison debout, Tariq Ramadan a aujourd’hui perdu partiellement l’usage de ses membres inférieurs et de son bras droit. Il souffre de maux de tête insupportables.»
Les mêmes inquiétudes et critiques sont relayées depuis plusieurs semaines par le Comité de défense de Tariq Ramadan, qui dénonce un «procès par les médias», une «parodie de justice» et affirme que les plaignantes n’ont «aucun élément de preuve».

Une pétition en ligne demandant sa libération a été signée par 137 000 personnes, jusqu’à présent, et un appel aux dons pour financer sa défense a atteint 107 000 euros. S.R.

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