Le nouveau patron de la clinique Générale-Beaulieu veut casser les prix

SantéLe groupe Swiss Medical Network, qui contrôle l’établissement de Champel, plaide pour libéraliser le secteur.

Le directeur Cédric Alfonso (à g.) et le président du conseil d’administration Raymond Loretan.

Le directeur Cédric Alfonso (à g.) et le président du conseil d’administration Raymond Loretan. Image: DR

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Dans un marché de la santé en ébullition, les rachats d’hôpitaux privés s’enchaînent à un rythme record depuis une décennie. Dernière grande opération en date: l’absorption par le groupe vaudois Swiss Medical Network de la clinique genevoise Générale-Beaulieu en octobre 2016. L’institution centenaire avait suscité l’appétit d’une dizaine de prétendants. Pourquoi cette effervescence? Quels seront les changements pour les patients? Quid des tensions entre secteur privé et public? Entretien avec Raymond Loretan, président de Swiss Medical Network, et Cédric Alfonso, directeur de la clinique Générale-Beaulieu.

Pour contrôler la Générale-Beaulieu, Swiss Medical Network a déboursé 25000 fr. par action, valorisant la clinique à 187,5 millions. Est-ce cher?

Raymond Loretan (RL): Je précise que nous détenons 70% du capital. Pour nous, 25 000 francs l’action - il y en a 7500 - est un juste prix. Nous avons désormais des établissements dans 11 cantons; nous installer à Genève, où le bassin de patients privés reste très important, était une priorité.

Selon Le Matin Dimanche, la clinique Générale-Beaulieu serait pourtant en «manque chronique de rentabilité».

Cédric Alfonso (CA): La clinique était détenue par un corps médical qui avait peut-être moins d’intérêt dans le rendement financier. Moins rentable, elle l’était suffisamment pour rester indépendante. Cette époque est révolue. La professionnalisation de la gestion fera gagner en efficience.

RL: Il est difficile de survivre isolé quand les contraintes se multiplient sur le plan national (réglementation croissante, assureurs de plus en plus exigeants) et sur le plan cantonal, où chaque ministre interprète la LAMal selon les circonstances locales.

Que change ce rachat pour les patients?

RL: Nous voulons améliorer la qualité de l’offre médicale en améliorant les infrastructures et le service. Cette clinique ayant toujours été portée par des médecins indépendants, nous dialoguons avec eux. Nous cherchons également à collaborer avec le secteur public, dans la complémentarité, pas la confrontation. Cela nous réussit presque partout.

Belle déclaration, mais la concurrence est un fait.

RL: La concurrence est une bonne chose et devrait forcer les acteurs privés comme publics à baisser leurs prix à qualité égale. Les coûts de la santé sont trop élevés. Il serait peut-être préférable de réaménager le système de la liste hospitalière qui limite le nombre d’assurés de base ayant accès aux cliniques privées. Nous souhaitons en discuter avec le Canton et explorer la possibilité de créer des partenariats public-privé.

Chaque clinique se spécialise. Quel est le profil de votre établissement?

CA: L’urologie a une place de choix, comme la chirurgie digestive, la gynéco-obstétrique - avec une Maternité très importante et un centre de procréation médicalement assistée - et l’orthopédie – la prothétique, la chirurgie plutôt que la médecine du sport.

Les HUG ont inauguré un bâtiment haut-de-gamme. Comment vous distinguer: par des chambres à un lit?

CA: Nous n’avons pas attendu ce bâtiment pour planifier un rafraîchissement. Nous allons remettre à neuf la Maternité, rénover les chambres, améliorer la partie technique, créer un restaurant avec terrasse au rez-de-chaussée, acquérir des instruments médicaux, comme un nouveau DaVinci (ndlr: robot opératoire piloté par le chirurgien) et investir dans les cabinets médicaux alentour. Les chambres resteront à deux lits. Le choix d’une assurance privée ne dépend pas de ce seul élément. Il repose sur le libre choix du médecin, la certitude de bénéficier d’un service et d’un confort général.

Combien allez-vous investir?

RL: 25 millions de francs dans un premier temps.

Swiss Medical Network a beaucoup grandi. Envisagez-vous d’autres rachats?

RL: Nous avons une vision politique. Second acteur national de la santé privée, nous sommes le seul groupe suisse présent dans les trois régions linguistiques. Notre masse critique nous permet d’être écoutés des assureurs, de la Confédération et des cantons. Dans les négociations tarifaires, ce n’est pas la même chose d’être seul ou de représenter 16 cliniques. Nous voulons intégrer 20 à 25 cliniques dans une petite vingtaine de cantons mais les occasions se raréfient. Nous désirons être la première destination de santé en Suisse pour les étrangers.

Swiss Medical Network et Hirslanden contrôlent 32 établissements. Il reste environ 130 cliniques indépendantes en Suisse. Vous intéressent-elles?

RL: Toutes ne sont pas de nature à être intégrées. Les cliniques psychiatriques ou de réhabilitation ne sont pas nos priorités. Nous nous concentrons pour l’instant dans les soins aigus.

Les cliniques disent pouvoir faire baisser les coûts de la santé. Comment?

RL: Nous avons réduit nos «base rates» (ndlr: tarif de base hospitalier) de cent francs. Cela permet de diminuer les coûts des assureurs et des cantons pour chaque opération dans nos 16 cliniques. Nous sommes les seuls à avoir fait ce geste. Cela renforce notre légitimité à débattre des coûts. Viser une stabilisation est réaliste. Il faut pour cela libéraliser le système, comme prévu par la LaMAl. Il faut aussi le dépolitiser afin que les hôpitaux publics puissent être gérés indépendamment des agendas politiques et idéologiques.

Gagnez-vous de l’argent avec les assurés de base?

RL: Oui. Cela nous permet de réinvestir dans l’instrument de travail et de répercuter les gains sur le montant des tarifs hospitaliers – en moyenne 10% moins chers que ceux des hôpitaux publics. Dix de nos 16 cliniques figurent sur la liste hospitalière de leur canton, et 70% à 80% de leurs patients sont des assurés de base.

CA: À la Générale-Beaulieu, c’est le contraire: seulement 10% ont une assurance de base.

Mauro Poggia veut lancer une initiative pour contrôler les tarifs des prestataires de soins et limiter les équipements lourds. Un frein pour vous?

CA: Je ne partage pas la vision de M. Poggia ou de M. Maillard! Fixer une limite de 35 IRM ne changera rien. Mais avec une libéralisation, le marché se régulera tout seul!

RL: Laissez jouer la concurrence et les prix chuteront. Nous serons les premiers à les baisser. Par ailleurs, rien n’incite le médecin à choisir un traitement ambulatoire plutôt qu’hospitalier. Or, le basculement vers l’ambulatoire est irréversible. Nous prônons un tarif forfaitaire ambulatoire basé sur le système de financement du stationnaire.

A quoi ressemblera le paysage de la santé dans dix ans?

RL: La concentration va continuer, le nombre d’hôpitaux diminuer. Il y aura des privatisations d’hôpitaux publics, en partie exploités par des acteurs privés sur la base de contrats de prestation avec l’Etat. Je crois en des partenariats publics-privés (PPP) qui permettront de stabiliser les coûts tout en maintenant la qualité des soins. C'est dans l'intérêt des patients!

(TDG)

Créé: 30.03.2017, 19h34

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«Ce groupe vient à Genève pour faire de l’argent»

Invité à dialoguer, le conseiller d’Etat responsable de la Santé Mauro Poggia ne décline pas l’offre mais prévient: «Pour Swiss Medical Network, la santé est un marché comme un autre. Il vient à Genève pour faire de l’argent. Très bien. Mais s’il compte le faire sur le dos de l’Etat, cela ne sera pas possible.»

Selon le magistrat, le groupe vaudois veut «augmenter ou faire sauter le nombre de quotas octroyés aux cliniques.» Rappelons que l’Etat verse de l’argent à certaines cliniques pour soigner un quota d’assurés de base. En 2016, plus de 2000 patients ont bénéficié de ce système. Mauro Pogia ne veut pas aller au-delà: «Il est prévu que les Genevois soient soignés principalement par les HUG, accessoirement par les cliniques. Cette politique va être maintenue.»

En revanche, l’idée de partenariats public-privé intéresse l’élu. «En ambulatoire, si on peut utiliser les blocs opératoires de ces cliniques et éviter des délais d’attente, pourquoi pas. Je n’ai pas de tabou. Cela peut soulager les HUG. Le but n’est pas que l’hôpital continue de grandir; si le privé assume des tâches aussi bien et à moindre coût, c’est très bien. Mais j’en doute: les cliniques déclarent des prix qui ne correspondent pas forcément à leurs coûts. Construites démesurément, elles veulent remplir leurs lits en cassant les prix, pour limiter leurs pertes.»

Opposé à la libéralisation du secteur, Mauro Poggia cite le cas de Zurich, «qui a fait ce choix et le paie très cher: les coûts ont explosé et le canton envisage un impôt ciblant les cliniques.»

Président de l’association Genève-Cliniques, Gilles Rufenacht dirige les Grangettes, qui avaient voulu racheter Générale-Beaulieu. A ses yeux, l’arrivée du concurrent en terres genevoises «n’a pas changé grand-chose. Nous espérons que le groupe sera solidaire des autres cliniques. S’il nous permet d’être mieux représentés à Berne, tant mieux.» Cependant, le chef des Grangettes «reste persuadé que l’ancrage local est une force, plus importante que le poids d’un groupe, car les décisions importantes se prennent au niveau cantonal.»
S.D

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