Un nouveau cas d’abus au Collège est dénoncé

PolémiqueAprès les révélations sur le passé de Tariq Ramadan, un professeur encore en poste est mis en cause. Une procédure administrative est lancée.

Quatre ans après les faits, la jeune fille de 22 ans, déstabilisée, s’interroge sur la réalité de ses très bonnes notes obtenues avec son professeur. Cette expérience l’a aussi influencée d’une autre manière: elle est portée par un élan féministe, symbolisé par ce slogan inscrit sur son T-shirt: «The Future is Female».

Quatre ans après les faits, la jeune fille de 22 ans, déstabilisée, s’interroge sur la réalité de ses très bonnes notes obtenues avec son professeur. Cette expérience l’a aussi influencée d’une autre manière: elle est portée par un élan féministe, symbolisé par ce slogan inscrit sur son T-shirt: «The Future is Female». Image: S. IUNCKER-GOMEZ

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Elle venait d’avoir 18 ans et d’obtenir sa maturité au Collège de Saussure. Son professeur en avait vingt de plus quand il a cherché à la séduire et a multiplié les allusions sexuelles. Importunée pendant plusieurs mois en 2013, Magalie* a voulu oublier ces pressions. En découvrant les révélations de quatre anciennes élèves de Tariq Ramadan (notre édition du 4 novembre), qui a enseigné des années dans le même collège, elle a pris conscience de sa propre situation. La Genevoise a surmonté ses craintes et dénoncé son ancien professeur au Département de l’instruction publique (DIP), qui prend l’affaire très au sérieux. Une procédure administrative vient d’être ouverte à l’encontre du fonctionnaire. Ce cas récent montre, s’il est avéré, que les pratiques d’une autre époque peuvent perdurer. Des voix s’élèvent pour demander au département d’agir.

Un thé à la main, triturant le sachet, Magalie raconte comment ce professeur qu’elle a eu durant trois ans, admiré par de nombreux élèves, a changé d’attitude avec elle quelques heures à peine après l’obtention de sa maturité. «Le soir où nous fêtions la matu avec des camarades, nous lui avons proposé de nous rejoindre. Je me suis retrouvée vers 1 h du matin seule avec lui, les autres étant partis. Il a insisté lourdement pour me ramener en voiture alors que j’habitais tout près. Il m’a attrapé le bras, je me suis dégagée et je suis partie en courant. Arrivée à mon domicile, il m’avait déjà écrit pour me dire à quel point il aurait apprécié passer un moment privilégié avec moi et regrettait que je sois partie. J’ai eu assez peur ce soir-là. J’en avais parlé à mon copain, qui s’était énervé.»

«Il m’a dit qu’il s’était masturbé»

Le professeur avait obtenu en cours d’année, dans une fiche scolaire, le numéro de son élève, mais comme celui-ci était erroné, il le lui avait redemandé. Après la fin des examens de maturité, il s’était fait pressant. «Il m’écrivait sur WhatsApp tous les soirs tard, se souvient Magalie. Il me disait que j’étais brillante, qu’avec moi il était stimulé intellectuellement. Il a petit à petit dévié sur des sujets à connotation sexuelle. Il glissait qu’il avait besoin d’un massage. Il me parlait du couple en général, me confiait qu’il était difficile pour lui de rester fidèle à sa femme. Une fois, il m’a dit qu’il s’était masturbé à son bureau, chez lui. Il m’a demandé si je m’étais déjà masturbée, si j’avais déjà envoyé des photos de moi nue à des gens. Cela ne me dérange pas de parler de sexualité, mais pas avec lui, et je le lui avais dit.»

D’abord flattée que ce professeur maintienne un contact avec elle à la fin du Collège, la jeune fille s’est sentie mal à l’aise après deux mois d’échanges, n’a plus répondu à ses sollicitations, a repris la conversation, puis a cessé définitivement.

Ces épisodes parmi d’autres décrivent un comportement déplacé qu’elle a finalement confié ces derniers jours au DIP. Pourquoi avoir attendu quatre ans? «Tout le monde idolâtrait ce professeur. Il m’a fallu quelques années pour prendre du recul face à ses agissements et me rendre compte qu’il m’avait manipulée», analyse la jeune fille de 22 ans, déstabilisée et s’interrogeant sur la réalité des très bonnes notes qu’elle a obtenues avec lui. Cette expérience l’a aussi influencée d’une autre manière: elle est portée par un élan féministe, symbolisé par ce slogan inscrit sur son T-shirt: The Future is Female. Combative et fragile à la fois, elle justifie sa démarche de dénonciation: «Je ne parle pas pour moi, parce que cela me fait plus de mal que de bien. Mais j’espère que d’autres parleront pour que cela ne se reproduise plus.»

Pas si facile de livrer sa vie privée et de prendre le risque de voir sa parole mise en doute. Ce d’autant plus que l’affaire s’est déroulée après la maturité, alors que la jeune fille était majeure. Mais elle peut compter sur le soutien de ses parents. Sa mère ne décolère pas: «Ce professeur a eu un comportement inadmissible avec notre fille. Il a attendu des années et a agi comme un prédateur. Nous ne pouvons pas imaginer que l’encadrement scolaire n’en ait rien su!»

Une fois informé, le DIP a en tout cas agi rapidement en lançant une enquête qui doit faire la lumière sur les agissements du professeur et déterminer si d’autres élèves sont impliquées. Le rôle de l’institution sera-t-il aussi questionné? L’affaire est d’autant plus sensible que la directrice de l’établissement de l’époque pilote aujourd’hui le département, en tant que secrétaire générale.

Interrogée sur ce nouveau cas, la conseillère d’État Anne Emery-Torracinta ne le confirme pas, mais ne l’infirme pas non plus (lire l’interview ci-après). Contacté, l’enseignant mis en cause n’a pas retourné nos appels. À notre connaissance, aucune procédure pénale n’est ouverte contre lui.

Confidente de Magalie, Francine Betran l’a accompagnée au DIP pour qu’elle témoigne. Présidente de la Fédération des associations de parents d’élèves du postobligatoire entre 2011 et 2016, elle est confrontée pour la première fois à ce genre de situation, mais a déjà entendu parler par le passé de «viols entre élèves», et déplore le manque d’action du DIP. «J’espère qu’une cellule de soutien externe sera créée, car les victimes peuvent difficilement parler au sein de l’école.» Pour elle, un seul cours d’éducation sexuelle dispensé sur quatre ans aux collégiens est clairement insuffisant. «J’avais essayé d’alerter le DIP sur la nécessité de développer ce cours, mais on m’avait répondu qu’il n’y avait pas les moyens.» Magalie espère pour sa part qu’une vraie sensibilisation des élèves à la question du consentement et du harcèlement se réalisera.

«Améliorer la formation des élèves dans ce domaine, au Collège mais aussi au Cycle, serait une bonne idée car cela dépasse la simple relation prof-élève, estime aussi Jean-Pierre Martinet, membre du bureau de l’Union du corps enseignant secondaire genevois. Cela peut arriver dans tous les rapports entre une personne qui détient une solution et une personne qui la cherche.» Il voit d’un bon œil tout effort du DIP. «Même si les cas d’abus de professeurs sont marginaux, il serait bienvenu que le DIP puisse proposer aux enseignants, dans le cadre de la formation continue, un module traitant du sujet.»

Enquête réclamée

Les révélations récentes inquiètent aussi le milieu politique. «Je découvre avec effroi que l’École n’a pas protégé des élèves des agissements de prédateurs sexuels, réagit le député Vert François Lefort. J’attends des autorités qu’elles fassent une catharsis définitive et que ces actes soient rendus impossibles. Ce sera bien là le minimum de la reconnaissance due aux victimes.»

La PDC Anne Marie von Arx-Vernon va même plus loin en adressant plusieurs questions urgentes au DIP. Elle réclame une enquête pour faire la lumière sur les dysfonctionnements ayant eu pour conséquences que des jeunes femmes victimes d’abus d’enseignants ne se sont pas senties soutenues. Elle veut connaître la procédure actuelle permettant de garantir une neutralité d’écoute et de prise en charge des élèves abusés. «Je ne comprends pas le silence du DIP depuis plusieurs semaines: qu’attend-on pour améliorer le dispositif?» Persuadée que les comportements inadéquats de professeurs sont plus courants qu’on ne le croit, elle insiste sur la nécessité d’agir.

* Identité connue de la rédaction


«Des personnes seront chargées de l’écoute»

Anne Emery-Torracinta, cheffe de l’Instruction publique, veut sensibiliser les élèves et le personnel scolaire aux abus en tous genres. Un peu tard?

Peu après les révélations sur Tariq Ramadan, la cheffe du Département de l’instruction publique (DIP), Anne Emery-Torracinta, laissait entendre que les enseignants étaient mieux formés aujourd’hui. Changement de ton. Elle reconnaît que le département a encore du travail à faire et annonce vouloir créer un lieu d’écoute, externe à l’École, pour les élèves victimes d’abus.

À la suite des révélations sur Tariq Ramadan pour des faits anciens, un professeur en poste actuellement a été mis en cause. Pouvez-vous confirmer ce cas?

Je ne peux pas m’exprimer sur des situations particulières, mais je peux dire qu’à chaque fois qu’un problème remonte aujourd’hui au DIP, la situation est prise au sérieux et traitée. Les enseignants doivent avoir une posture irréprochable. L’affaire Tariq Ramadan, pour autant que les faits dénoncés dans vos colonnes soient avérés, montre qu’il y a eu des failles dans les années 80-90. Il faut éviter qu’elles ne se reproduisent. Les mentalités ont évolué dans le bon sens, mais ce n’est pas suffisant et nous tirons aujourd’hui les leçons du passé. Il est toujours très difficile pour un élève de parler d’un abus, et pas seulement d’ordre sexuel. Nous avons encore du travail à faire pour prendre en compte la parole des victimes de certains agissements. En tant que femme, je suis très touchée par ces témoignages.

Vers qui un élève peut-il se tourner aujourd’hui en cas de comportement déviant d’un enseignant?

Il n’y a pas de procédure écrite, de structure d’écoute spécifique signalée comme telle. Les élèves peuvent avoir du mal à reconnaître sur le moment ce qui leur arrive et à parler à quelqu’un de confiance. Nous devons donc nous assurer que leur parole est prise en compte.

Quel est votre plan?

Avec l’Office de l’enfance et de la jeunesse, nous avons pris contact récemment avec le centre LAVI d’aide aux victimes d’infractions pour pouvoir identifier des personnes chargées de l’écoute, extérieures à l’école, tout en faisant partie du département. Nous allons élaborer une documentation à l’usage des élèves, pour les informer et leur rappeler leurs droits. Une autre documentation sera destinée aux personnels scolaires pour leur rappeler leurs devoirs. En clair, nous voulons rappeler à chacun les lignes de conduite, mais aussi clarifier la procédure en matière d’abus, et pas seulement sexuel. Deuxièmement, nous allons mettre en place un groupe de veille, constitué de membres du DIP et de personnes extérieures, afin de tenir compte de l’évolution de la société et d’anticiper les problèmes pouvant toucher les élèves. L’idée est d’être proactif, dans le but de les protéger. Nous voulons prendre le temps de mettre en place ce dispositif d’ici à la rentrée 2018.

Concrètement, si un enseignant entend une rumeur sur le comportement interdit d’un collègue, que doit-il faire?

Il doit s’adresser à sa direction. Cela fait partie des points que nous devons clarifier. Il ne faut pas laisser courir une rumeur. Elle peut reposer sur des faits réels, ce qui nécessite une protection de l’élève, ou être infondée et faire du mal à la personne accusée. Je voudrais d’ailleurs rappeler que l’immense majorité des enseignants a une posture correcte.

Ce n’est pas un peu tard pour réagir?

J’ai toujours agi lorsque les situations ont été remontées. Mais maintenant, je réalise qu’il est nécessaire de créer un lieu de confiance pour aider les victimes à témoigner.

Quatre anciennes élèves de Tariq Ramadan réalisent aujourd’hui que l’École n’a pas su les protéger. Allez-vous agir pour savoir si elle a failli?

Nous n’avons aucun moyen de confirmer ou d’infirmer les faits dénoncés dans la presse. Les fonctionnaires de l’époque ont quitté le département, donc nous ne pouvons plus agir légalement. Aucune de ces anciennes élèves ne s’est adressée au DIP. Nous ne les connaissons pas. Nous n’avons pas de trace.

Pas de trace? Pourquoi n’ouvrez-vous pas le dossier de Tariq Ramadan? Avez-vous peur de ce que vous pourriez y trouver?

Absolument pas! Nous n’avons pas le droit d’enquêter sur des personnes qui ne sont plus employées au département.

Alors comment expliquez-vous que des rumeurs persistantes courent sur la destruction de ce dossier?

Rien ne me fait dire que des éléments sur cet ancien professeur auraient été supprimés. Le DIP dispose d’un dossier à son sujet contenant des éléments administratifs, mais rien qui relève de ce type d’affaire.

Propos recueillis par S.R. (TDG)

Créé: 08.12.2017, 21h54

Dossier Tariq Ramadan en danger?

«Au sein du Département de l’instruction publique (DIP), des rumeurs persistantes semblent indiquer que des preuves d’abus de la part d’enseignants par le passé et consignées dans les dossiers personnels des enseignants seraient détruites ou en voie de l’être.» La question urgente de la députée PDC Anne Marie von Arx-Vernon posée au DIP reflète une crainte perceptible à l’interne, depuis que l’affaire Tariq Ramadan a éclaté à Genève, il y a un mois. D’anciennes élèves genevoises du professeur, en poste entre 1984 et 2004, affirmaient dans nos colonnes qu’il avait abusé de son pouvoir pour entretenir des rapports sexuels avec elles. Dans les archives du DIP, existe-t-il des documents relatifs à son comportement ou à d’éventuels manquements de la hiérarchie? «J’attends une vraie transparence du DIP au sujet du dossier du professeur Tariq Ramadan, insiste l’élue. J’aimerais qu’on nous dise si tous les éléments ont été rassemblés et mis en lieu sûr au cas où une enquête pénale serait ouverte. C’est le moins que l’on puisse attendre d’une administration. L’institution n’est pas là pour se protéger elle-même, mais pour protéger les élèves.» Chargé de communication du DIP, Pierre-Antoine Preti affirme: «Tariq Ramadan a quitté le DIP il y a près de quinze ans. Il n’y a pas de dossier dans les archives du secrétariat général.» En clair, il n’y a pas de dossier de contentieux à son sujet, mais seulement des éléments administratifs. «Il est évident que si le DIP était saisi par la justice, toutes les pièces seraient mises à la disposition des juges», assure-t-il S.R.

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