Le nombre de militants antispécistes a explosé

SociétéAu moins treize commerces genevois ont récemment été vandalisés par des défenseurs des droits des animaux. Derrière ses actions radicales, le mouvement prend de l’ampleur.

Genève, le 2 mai 2018. Rue des Eaux-Vives. La boucherie des Eaux-Vives a été attaquée: des vitrines brisées, et une détruite.

Genève, le 2 mai 2018. Rue des Eaux-Vives. La boucherie des Eaux-Vives a été attaquée: des vitrines brisées, et une détruite. Image: Laurent Guiraud

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Des boucheries, un kebab, un vendeur de fourrures et plusieurs restaurants. En moins de trois mois, au moins treize commerces genevois (voir ci-dessous) ont été caillassés ou tagués par des antispécistes. Leur tort: vivre de l’exploitation animale. Si de telles attaques ont été déjà vues par le passé, elles prennent une ampleur sans précédent à Genève depuis ce début d’année. Sont-elles l’œuvre de quelques casseurs isolés? Ou l’expression de la fraction radicale d’un mouvement sociétal plus profond? Si l’enquête de police n’a pas encore livré ses conclusions, force est de constater que les associations antispécistes voient leur nombre de membres exploser depuis trois ans. L’une d’elles prône un activisme offensif.

Objectif: susciter un débat

«Tant que les droits fondamentaux des espèces sentientes (ndlr: les animaux capables de ressentir la douleur) ne sont pas respectés, ces actions vont se multiplier», menace Elisa Keller, de l’antenne suisse de 269 Libération animale. La jeune femme dit ne pas connaître les auteurs des caillassages, mais elle cautionne ouvertement ces attaques. «Le but est de causer des dommages économiques à des magasins qui font profit grâce aux meurtres des animaux. La vraie violence est du côté des abattoirs.» Selon la militante, ces actions s’inscrivent dans une stratégie plus globale. «Notre objectif est de créer un débat public et de forcer les pouvoirs publics à prendre leurs responsabilités.»

La structure dont elle est à la tête est la plus radicale parmi les associations suisses qui militent contre la domination de l’homme sur les animaux. Sa page Facebook est suivie par quelque 3500 internautes. «De plus en plus de gens veulent nous rejoindre, on observe une nette augmentation des adhésions», note Elisa Keller.

Activisme radical

La section suisse de l’association française 269 Libération animale a vu le jour en décembre 2016. Son nom fait référence au numéro de l’étiquette accrochée à l’oreille d’un veau promis à l’abattoir et sauvé par des représentants du mouvement 269 Life en Israël. Selon Elisa Keller, la nouvelle organisation comble un manque. «Il n’y avait pas de groupe qui défendait un activisme plus radical», explique-t-elle. Parmi les combats menés ces dix-huit derniers mois: la libération de 18 cabris aux abattoirs de Rolle et la pose de photos de mises à mort sur les murs de la mairie d’Aubonne pour protester contre l’ouverture d’un nouvel abattoir dans la commune. «Nous attaquons des symboles, mais nous ne nous en prenons jamais à des individus», souligne la militante.

Un mouvement assez récent

L’origine de l’antispécisme remonte aux années 70 en Australie et dans le monde anglo-saxon. Ses théoriciens – en particulier le philosophe Peter Singer – le définissent comme la lutte contre toute forme de discrimination basée sur l’espèce. En Suisse, le mouvement s’est développé plus tardivement. Les associations LausAnimaliste et GenèvAnimaliste – regroupées en 2014 sous l’appellation «Pour l’égalité animale» (PEA) – ont vu le jour en 2006 et 2011. Longtemps circonscrites à une poignée de militants, ces organisations ont connu leur véritable essor il y a trois ans. Entre 2014 et 2018, PEA est passée de 100 à plus de 850 adhérents.

Pour sa présidente, Pia Shazar, le tournant se situe en août 2015. Cet été-là est organisée une marche à Genève à l’occasion de la première journée mondiale «Pour la fin du spécisme». L’événement a attiré près de 1000 personnes, selon la jeune femme. «Beaucoup de gens attendaient qu’un mouvement se positionne politiquement sur ce sujet, analyse Pia Shazar. C’était nouveau en Suisse de parler de spécisme et non plus uniquement de maltraitance animale.»

La Romande Virginia Markus, auteure et militante antispéciste indépendante, note que plusieurs enquêtes en abattoirs en France sont également sorties la même année. «Des images ont été diffusées dans des médias et ont profondément choqué la population, observe-t-elle. La majorité des consommateurs suisses estimaient que ces pratiques ne touchaient pas le pays, qui se vante d’avoir la législation la plus rigoureuse en matière de protection animale. Or, toutes les enquêtes helvétiques ont prouvé le contraire. On a beau avoir une loi stricte sur le plan administratif, l’abattage, qu’il soit effectué dans les «règles de l’art» ou qu’il présente des dysfonctionnements matériels, reste le symbole d’une maltraitance inouïe.»

Pas de profil type

Qui sont les nouveaux militants qui ont adhéré à la cause antispéciste? Selon les personnes sondées, il est difficile de définir le profil type. «Il y a des jeunes, des aînés, des banquiers, des étudiants, des comptables ou encore des enfants d’éleveurs, illustre Joseph Jaccaz, membre de PEA. Beaucoup sont d’anciens végétariens qui en ont marre que rien ne bouge.»

Les actions plus radicales sont, elles, souvent réalisées par des jeunes. «Ces activistes doivent être prêts à mettre entre parenthèses leur confort de vie. Ils prennent le risque d’être licenciés et condamnés à de lourdes amendes ou à de la prison.» Selon le Code pénal, les auteurs de dommages à la propriété – un caillassage par exemple – risquent une peine privative de liberté de trois ans.

Virginia Markus explique les actions violentes de certains militants par leur indignation face à l’inertie des politiciens. «Les campagnes d’information, les conférences et autres stands sont fondamentalement nécessaires à la sensibilisation du consommateur, estime-t-elle. Mais si l’on veut parvenir à l’octroi de droits fondamentaux en faveur des animaux, l’antispécisme doit sortir de la sphère privée et être relayé sur la place publique. Pour amener la société entière à se pencher sur le sort des animaux, il convient de chambouler l’ordre établi. Que l’opinion publique s’insurge davantage face à une vitrine cassée que face au meurtre de masse des animaux est révélateur de l’injustice que l’on dénonce.»

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Contre le caillassage mais pour la désobéissance civile

Le caillassage de vitrines pour revendiquer des droits n’a rien de nouveau. «En Grande-Bretagne, les suffragettes ont eu recours à ces méthodes», rappelle Marco Giugni, professeur en sciences politiques à l’Université de Genève et spécialiste des mouvements sociaux. Si cela peut se révéler efficace pour attirer l’attention des citoyens sur une cause, le chercheur observe que ces actions peuvent également retourner l’opinion publique contre leurs auteurs. «Il y a un risque», résume-t-il.

André Langaney, généticien et anthropologue à l’Université de Genève, a un avis plus tranché. Pour lui, les récentes attaques de commerces de viande sont «la pire des propagandes». «La prochaine étape, c’est un antispéciste qui tire à la kalachnikov sur un boucher, schématise-t-il. Il faut être très prudent dans le mal nécessaire pour défendre une cause. Et dans le cas présent, les activistes vont trop loin.» L’universitaire soutient en revanche la diffusion d’images filmées secrètement dans les abattoirs. «C’est une bonne chose de montrer ce qu’il se passe réellement dans ces lieux.»

Cette distinction parle à François Jaquet, docteur en philosophie et chercheur à l’Université de Stockholm. Il souligne que le caillassage de commerces relève de la violence, alors que les actions de désobéissance civile, telles que la pose de caméras dans les abattoirs, constituent un moyen de lutte pacifiste. «Fracasser des vitrines est une réaction émotionnelle d’activistes qui veulent se défouler, explique-t-il. Ces actions doivent être condamnées car elles desservent la cause. Si des antispécistes rechignent à le faire, c’est par crainte que des fractions internes divisent le mouvement.»

Claire Camblain, doctorante en géographie à l’Université de Genève qui termine une thèse sur l’exploitation animale, partage cette analyse. «Les caillassages ne représentent pas l’ensemble du mouvement antispéciste mais une stratégie parmi d’autres. Si beaucoup de militants la jugent inefficace, ils se montrent solidaires pour ne pas nuire à la cause.»

Au-delà de la forme, André Langaney questionne les revendications des activistes. S’il se dit favorable à de nouvelles lois pour éviter la souffrance animale et une limitation de la consommation de viande pour diverses raisons, le généticien ne croit pas à la fin de l’élevage. «La nature n’est pas morale. Et nous n’avons pas à imposer des statuts ou des droits qui permettraient des actions en justice à des êtres qui ne les comprennent pas», explique-t-il.

L’argumentation ne convainc pas François Jaquet: «La nature n’est certes pas morale, mais c’est sans rapport avec les droits aux animaux. Par ailleurs, la maîtrise du concept de droit n’est clairement pas une condition nécessaire pour la possession de droits. De fait, les nouveau-nés et les handicapés mentaux profonds possèdent des droits bien qu’ils n’en maîtrisent pas le concept.» C.G.

(TDG)

Créé: 15.05.2018, 20h42

André Langaney, généticien et anthropologue

François Jaquet, Docteur en philosophie

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