Noël Constant: «Je suis plus Coluche qu’abbé Pierre»

Interview Noël Constant est une figure de l’aide sociale à Genève. Le dernier film de la série Plans Fixes lui est consacré.

Noël Constant, fondateur et président de l’association Carrefour-Rue.

Noël Constant, fondateur et président de l’association Carrefour-Rue. Image: Magali Girardin

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Le rendez-vous est pris devant l’Espadon, un petit bar emblématique du quartier des Grottes. C’est ici que Noël Constant retrouve comme tous les jours son équipe. Depuis plus de quarante ans, son association Carrefour-Rue ne cesse de s’activer pour venir en aide aux sans-abri et aux personnes dans le besoin. L’association Plans Fixes, qui réalise des entretiens au long cours avec des personnalités romandes, vient de lui consacrer son dernier film. Il sera projeté ce mardi soir au Grütli.

– Voici cinquante ans que vous luttez contre la précarité. Est-ce parce que vous l’avez vous-même connue?

– Mon père est mort jeune, ma mère est ensuite partie, quand j’avais 4 ans seulement. Mes frères, ma sœur et moi nous sommes alors retrouvés dans la rue. On faisait du porte-à-porte pour demander de la nourriture et pouvoir survivre. Mais je n’ai jamais accepté de me faire adopter. Cette enfance difficile m’a peut-être permis d’avoir un esprit plus ouvert sur les autres.

– Ensuite, à l’âge de 8 ans, vous avez été recueilli par la communauté religieuse de Taizé, en Bourgogne…

– Oui, j’y ai passé mon enfance. Là-bas, les frères avaient bien d’autres choses à faire que de s’occuper de nous, les orphelins; j’y ai savouré ma liberté. Je suis ensuite parti pour un long séjour en Afrique, avant d’intégrer l’armée française comme parachutiste durant la guerre d’Algérie. C’est là que j’ai eu le déclic: l’être humain fonctionne comme un mouton. Et cela ne me convient pas.

– Qu’est-ce qui vous a poussé à venir ensuite à Genève?

– J’y suis arrivé en 1964, à 25 ans, avec un frère de Taizé, pour travailler à La Clairière, la prison pour mineurs. Mais j’ai trouvé aberrant d’enfermer ces jeunes! J’ai vite compris que c’était plutôt à l’extérieur que je devais œuvrer pour essayer de résoudre les problèmes.

– Qu’est-ce qui vous pousse à vous mobiliser, tous les jours?

– Je ne sais pas, j’ai en moi ce côté humain. Je suis persuadé que pour un problème, plus de dix solutions existent.

– Vous côtoyez des personnes en souffrance quotidiennement, comment réussissez-vous à prendre du recul?

– Trouver une solution pour l’autre ne signifie pas porter son problème. Mais forcément, ces situations me touchent. J’ai surtout la chance d’avoir un jardin intérieur qui me permet de prendre du recul et si ça devient trop pesant, je marche cinq minutes dans un parc et cela passe.

– Quelle évolution de la précarité percevez-vous à Genève, entre vos débuts et aujourd’hui?

– Les difficultés ont augmenté. Il est toujours plus difficile de trouver un emploi et un logement. Je trouve très triste de constater qu’aujourd’hui, il est souvent dur de démarrer sa vie quand l’on est jeune. Et à quarante ans, certains se retrouvent déjà hors circuit professionnellement, alors qu’il leur reste le double d’années à vivre.

– Que pensez-vous des aides sociales actuelles?

– Elles sont insuffisantes. Le social n’a pas évolué au rythme de la société. On demande trop de paperasse à chaque nouveau projet proposé. Je regrette également une forme d’«attentisme»: on n’agit pas assez et quand on le fait, on a tendance à rendre les personnes assistées passives, dépendantes. Il est aussi indispensable d’être plus présent sur le terrain, d’accompagner les personnes à l’extérieur des institutions.

– Qu’est-ce qui empêche le changement?

– C’est la peur. La société actuelle accepte de prendre de très gros risques financiers, mais pour aider l’autre, comme lui proposer un logement, là, c’est plus compliqué. Imaginer des solutions, créer, c’est prendre des risques.

– Quelle est la plus grande difficulté dans votre travail?

– Il faut être patient. Certains projets, comme les hameaux de studios mobiles pour les sans-abri, prennent des années à voir le jour. Il ne faut pas non plus oublier de s’intéresser à tout le monde. J’ai la chance de travailler avec une équipe soudée et plus de trois cents bénévoles enthousiastes actifs tous les mois.

– Pourquoi le volet de Plans Fixes qui vous est consacré s’intitule-t-il «Une utopie en mouvement»?

– C’est moi qui ai proposé ce titre, car je suis un utopiste. Croire en une utopie ne consiste pas à croire en un monde irréel, mais plutôt à imaginer un monde différent. J’aime l’idée que rien n’est immobile. Même si le corps l’est, la pensée bouge beaucoup.

– On vous compare parfois à l’abbé Pierre…

– C’est vrai, récemment encore, un ami m’a présenté comme «l’abbé Pierre genevois»! Bien que je sois très content que son message ait été entendu, je ne pense pas être comme lui. Je suis plutôt un Coluche sur les bords. J’admire l’ampleur qu’ont prise les Restos du Cœur, qu’il a créés.

– Vous avez 78 ans, prévoyez-vous de prendre votre retraite?

– Non. Une fleur, quand elle fane, penche vers le sol et disparaît. Je n’ai pas encore la tête qui penche (sourire). Ce sont plutôt les autres qui sont inquiets de savoir si quelqu’un prendra la relève. Pas moi, je suis bien entouré par toute mon équipe.

«Noël Constant: Une utopie en mouvement»
Projection mardi 31 octobre à 19 h aux Cinémas du Grütli, 16 rue du Général-Dufour. Entrée libre.

(TDG)

Créé: 30.10.2017, 21h26

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