Nicolas Pictet: «La Suisse se met dans une situation impossible»

Place financièreLe vice-président de l’Association de banques privées suisses, met le Conseil fédéral sous pression. Des milliers d’emplois sont en jeu.

Nicolas Pictet: «Au-delà des autorités, il y a encore beaucoup à faire pour que la population suisse comprenne que la place financière n’est pas un chancre néfaste qui s’est greffé sur le pays mais une composante essentielle de sa prospérité.»

Nicolas Pictet: «Au-delà des autorités, il y a encore beaucoup à faire pour que la population suisse comprenne que la place financière n’est pas un chancre néfaste qui s’est greffé sur le pays mais une composante essentielle de sa prospérité.» Image: KEYSTONE

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La mue des banquiers privés se poursuit. En adoptant une nouvelle forme juridique, le ton, jusqu’alors feutré, devient plus ferme, voire menaçant. Lors de la conférence de presse de l’Association de banques privées suisses, jeudi à Berne, le président, Christoph Gloor, de la banque bâloise La Roche, et son vice-président, Nicolas Pictet, associé du groupe genevois du même nom, ont déploré que le renforcement de la compétitivité et l’accès aux marchés étrangers aient été «les parents pauvres de l’action gouvernementale». Entretien avec Nicolas Pictet, également président de Genève Place Financière.

2014 est une année cruciale pour les banques suisses. Quels sont les risques majeurs?
– En 2014, nous allons cumuler plusieurs dossiers très chauds qui vont chacun avoir une influence sur la place financière suisse. Le premier concerne le règlement du passé, en premier lieu avec les Etats-Unis. Ce dossier a une importance cardinale dont l’impact n’est pas encore connu. Le deuxième porte sur l’accès aux marchés étrangers, de plus en plus protectionnistes. Nous parlons prioritairement du marché européen. La manière dont cette question va évoluer pourrait conduire les banques à prendre des décisions lourdes de conséquences pour la place financière suisse. Si elles n’obtiennent pas l’accès au marché européen pour servir leur clientèle depuis la Suisse, elles n’auront alors d’autre choix que de déplacer des forces de travail dans l’Union européenne. Le troisième dossier est lié aux conditions réglementaires et légales relatives à la compétitivité. Si le gouvernement ne réagit pas, les établissements devront malheureusement en tirer les conséquences.

La consolidation des banques est en cours. Un rapport de KPMG annonce que le nombre de licences bancaires est passé de 171, en 2009, à 141 en 2013. L’avenir des banques, en particulier des plus petites, paraît sombre…
– La réduction du nombre de licences est une tendance qui existe et qui peut s’accélérer en raison des trois points susmentionnés, auxquels il faut ajouter le poids de la réglementation. Pour une banque de petite taille, le nombre d’exigences est handicapant. Il existe un risque que certains établissements renoncent à leur licence bancaire pour éviter ces trop nombreuses règles. Les fusions ou les absorptions vont augmenter. La viabilité du modèle affaire est plus capitale que la taille de la banque. Si celle-ci n’a pas œuvré au développement d’une valeur ajoutée claire et différentiée, son avenir paraît plus incertain.

On constate des coupes au sein de plusieurs banques, même si les licenciements sont peu connus car effectués souvent par petites tranches, semble-t-il. Quelles sont les perspectives pour 2014?
– Vous m’apprenez quelque chose. J’ai entendu des rumeurs à ce sujet mais je ne sais pas qui elles concernent. Il est difficile de faire des pronostics pour cette année, mais si les points que j’ai abordés précédemment ne sont pas bien gérés, il y aura une conséquence pour l’emploi. L’Association suisse des banquiers a évalué que, si nous n’obtenions pas l’accès au marché européen, 7000 emplois directs pouvaient disparaître, soit en tout près de 15 000 emplois, en comptant les emplois indirects. La santé de toute l’économie suisse est en jeu! Economie et finance sont en effet imbriquées l’une dans l’autre. Si les ménages bénéficient par exemple de taux d’intérêt bas dans le crédit, c’est aussi grâce aux dépôts de la gestion de fortune dans nos banques.

Quel est l’impact de la crise bancaire sur la place financière genevoise?
– Il est difficile de faire des prévisions chiffrées. Le poids de la place financière genevoise pour le canton est proportionnellement plus important que celui de la place financière suisse pour la Confédération. Les conséquences d’une perte de compétitivité sont donc plus dangereuses pour Genève. C’est pourquoi les autorités genevoises et leurs représentants à Berne doivent faire entendre leur voix.

L’ennemi est aussi à l’intérieur de nos frontières, à en croire les banquiers. Etes-vous satisfait de la façon dont gouvernement et politiques défendent les intérêts de la place financière suisse?
– Premièrement, nous nous attaquons aux causes intérieures, car nous ne pouvons pas attaquer les causes extérieures. Au-delà des autorités, il y a encore beaucoup à faire pour que la population suisse comprenne que la place financière n’est pas un chancre néfaste qui s’est greffé sur le pays mais une composante essentielle de sa prospérité. Il faut le marteler! L’économie suisse a besoin d’une place financière forte et diversifiée. C’est une chance d’avoir des banques solides, notamment pour le financement des entreprises suisses, particulièrement en ces temps difficiles.

Les autorités font-elles leur travail ?
– Oui. Il y a eu plusieurs phases. Après la crise financière, il y avait un climat de méfiance générale. Aujourd’hui, les autorités ont bien compris l’importance d’une place financière forte. Les esprits sont ouverts mais les mesures concrètes tardent.

Vous vous plaignez du «swiss finish». En faisons-nous trop aujourd’hui?
– C’est dans la culture suisse. En ajoutant des obstacles inconnus des autres places financières, la Suisse se met dans une situation impossible. Prenons l’exemple du droit de timbre. Pourquoi un client devrait payer un droit de timbre de négociation en plus des frais de courtage ? Le risque est réel qu’il se tourne de plus en plus vers des pays tiers pour faire son opération et rapatrier l’argent. C’est terriblement pénalisant pour notre compétitivité.

Y a-t-il une discrimination des banques suisses parce qu’elles vont plus loin que leurs homologues étrangères et que ce n’est pas encore reconnu?
– Oui, je le crois sincèrement. Je reprends cette réflexion qui m’a été rapportée récemment: «Nous, les banques suisses, sommes perçues comme riches, isolées et coupables.» C’est un mélange délétère.

Coupables. Mais n’est-ce pas de la faute des banques?
– Il faut être lucide. Les banques ne sont pas exemptes de reproches. Nous avons tardé à comprendre que le monde changeait. Nous nous sommes sans doute trop longtemps accrochés au secret fiscal.

Revenons à l’accès au marché européen. Un accord semble se dessiner à Bruxelles. Est-ce que ce que ce Mifid 2 vous satisfait?
– Non. Pour l’heure, nous n’avons rien perdu mais rien gagné non plus. Nous ne savons pas à quelles conditions nous pourrons offrir nos services à notre clientèle européenne. Est-ce que tous les obstacles techniques sont désormais résolus ? Lorsqu’une banque suisse va servir un client hors de ses frontières va-t-elle toujours rencontrer les mêmes obstacles?

La Suisse est-elle en position d’obtenir cela de l’Union européenne? Quels sont nos atouts pour l’exiger?
– Nous ne sommes pas en mesure d’exiger quoi que ce soit mais nous devons négocier, ce qui implique des concessions de part et d’autre. De notre côté, il s’agit de l’échange automatique d’informations et la reprise de l’acquis communautaire. Il s’agit d’un enjeu politique prioritaire et nous ne pouvons dès lors que nous réjouir que le Conseil fédéral ait pris ce sujet à bras le corps.

Cet échange automatique d’information est une révolution. Il signifie la fin définitive du secret bancaire. Pensez-vous que c’est une mesure que l’on peut déjà appliquer?
– C’est la fin du secret fiscal, du moins entre les pays qui auront adopté ce standard. En revanche, ce n’est pas la fin du secret bancaire puisque la sphère privée garde toute sa valeur.

Êtes-vous prêt à déployer la transparence en Suisse avant que l’échange automatique ne soit adopté dans d’autres pays ?
– C’est une question délicate. Nous l’avons adopté mais en même temps la compétitivité ne doit pas être perdue de vue. Nous devons donc avancer au même rythme que nos concurrents. Si nous allons en effet trop vite ou trop loin, nous risquons de perdre des clients au profit d’autres places financières.

Anticipez-vous aussi la perte du secret fiscal en Suisse. On ne peut pas refuser à notre fisc ce que l’on accorde aux fiscs étrangers ?
– C’est un grand débat. Il y un tronc commun : le projet du Conseil fédéral sur la criminalisation des délits fiscaux. Celui-ci plaide pour une application similaire, pour les Suisses et les étrangers, de cette règle. Cela sera déjà une première limite. Au-delà, cependant, ce sont des problèmes politiques qui se poseront. En Suisse, nous avons en effet un rapport particulier avec l’Etat, basé sur la confiance. Si l’on remet en cause le secret fiscal pour les Suisses il faudra alors entamer une réflexion globale sur l’évolution du système fiscal.

Avec le processus américain en cours, avez-vous la garantie qu’il n’y aura pas de nouvelles attaques?
– Je suis de ceux qui pensent que l’on a besoin d’une solution avec les Etats-Unis. La situation s’était détériorée au point que la poursuite de l’incertitude n’était pas une option. Ce programme devrait mettre un point final à ce problème fiscal. Si cela se passe ainsi, je m’en félicite.

Vous n’avez donc pas d’assurance absolue ?
– Le programme lui-même dit que si cela ne se déroule pas normalement, que si la Suisse ne joue pas le jeu, le risque existe.

Est-ce que le montant de l’amende peut signifier la disparition de certaines banques ?
– On ne peut pas l’exclure. La Finma devrait avoir une idée précise de son impact sur la place financière.

Le départ du directeur de la Finma, Patrick Raaflaub, peu apprécié par les banquiers, est-il une bonne nouvelle?
– Au-delà du départ de Patrick Raaflaub, c’est le bon fonctionnement de l’institution qui nous importe. Nous avons regretté que les efforts pour renforcer la compétitivité de la place suisse aient été délaissés et que la qualité du dialogue se soit un peu amoindrie. Les banques sont conscientes qu’il faut une autorité de surveillance forte. C’est aussi important pour la compétitivité de notre place financière d’être bien réglementée.

Quel est votre état d’esprit au début de cette année qui pourrait se révéler cruciale?
– J’aime mon pays. C’est pourquoi je suis attaché à sa compétitivité. Je suis optimiste parce que je pense que la Suisse a beaucoup d’atouts, même si l’un de ses défauts est de ne pas les voir.

Créé: 17.01.2014, 08h23

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