Les trois imams de la Mosquée de Genève s’expliquent

ScandaleLe départ en Syrie de deux personnes qui fréquentaient la mosquée suscite de vives réactions.

Un groupe de jeunes radicalisés fréquente la plus grande mosquée de Suisse. Deux d’entre eux sont partis en Syrie au printemps dernier.

Un groupe de jeunes radicalisés fréquente la plus grande mosquée de Suisse. Deux d’entre eux sont partis en Syrie au printemps dernier. Image: Guiraud (Archives)

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C'est la stupéfaction. Les révélations de la Tribune de Genève sur le départ en Syrie d’un Genevois de 20 ans et d’un Tunisien, tous deux liés à un groupe de jeunes radicalisés fréquentant la mosquée du Petit-Saconnex, suscitent une tempête de réactions. Tout comme le fait que deux des trois imams sont fichés en France par les services de renseignement.

La secousse sismique à la grande mosquée de Genève a conduit trois jeunes musulmans à pousser la porte de notre journal. «On est très offensés», réagissent ces Genevois de 18 et 19 ans. Ils connaissaient le Suisse D., alias Abdullah, et le Tunisien Ramzi (non pas Français, selon eux). «Ils étaient très faibles d’esprit et ne connaissaient pas bien le Coran, estime Abdelrahman. Ils refusaient d’écouter l’imam, qui met en garde contre Daech.»

A lire:
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  • Sous le choc, les deux imams français, convertis à l’islam, sous fiche «S» pour «sûreté de l’Etat», s’expliquent. Le Toulousain A., qui apparaît dans le dossier judiciaire du tueur Mohamed Merah, se défend: «Je n’ai jamais été en contact avec lui. Cela me paraît improbable.» Pourtant, son numéro de portable apparaît sept fois dans la liste des appels entrants et sortants du téléphone utilisé par le terroriste. Une note de la Direction départementale de la police aux frontières de l’Ain estime qu’il serait l’un des personnages clés dans l’organisation d’une filière djihadiste. «C’est complètement faux. Les gens qui me connaissent ne peuvent qu’être étonnés», se défend le trentenaire. Le fait que les renseignements français s’intéressent à lui ne le surprend pas: «Dès qu’on part étudier en Arabie saoudite, on est fiché. Si on était bien surveillé, on n’aurait aucun doute sur mon collègue et moi.»

    Pas de laisser-aller

    Pour A., le départ de D. et Ramzi est «grave, surtout pour les parents». Pourquoi avoir laissé au noyau dur de jeunes radicalisés l’accès à la salle de sport en souterrain, contrairement à d’autres? «C’est faux, personne n’est exclu.» Pourquoi la mosquée a-t-elle fermé les yeux sur les problèmes de radicalisation? «Il faudrait déjà identifier ces jeunes. Ils n’assistaient pas à nos cours. Et qu’est-ce qui justifierait de leur interdire l’accès?» Il assure faire son possible pour éviter les risques. «Il est très difficile de sortir de cette mouvance une personne qui n’a plus confiance dans les savants. Nous avons demandé conseil à un Saoudien pour savoir quoi faire. Il nous a encouragés à organiser des activités, des sorties.» En plus de la salle de sport qu’il a relancée, A. a créé un atelier de calligraphie.

    Il n’y a pas eu de laisser-aller, appuie son collègue plus âgé, F.T. Evoquant les deux personnes parties en Syrie, il affirme qu’elles le considéraient comme un «vendu», la discussion étant impossible avec elles. «Nous réalisons au quotidien un travail d’encadrement des jeunes. Je reconnais qu’il y a des manquements, mais si nous n’avions pas fait ce travail, il y aurait eu davantage de départs.» Seul regret: lorsque la mère de D. l’a appelé, en larmes, pour lui parler du départ de son fils: «J’admets que j’aurais dû l’inviter à venir en discuter.» Face à ces signaux d’alerte, qu’ont fait les responsables? «Nous avons continué notre travail. Je ne peux pas forcer des jeunes à nous écouter.» De son côté, l’imam S.M., Algérien, appuie ses collègues et la direction: «Les deux départs sont un vrai problème. Mais nous ne sommes pas responsables de leur radicalisation.»

    Trois fois plus de surveillance

    Le consulat d’Arabie saoudite à Genève refuse de s’exprimer, affirmant que la Fondation culturelle islamique de Genève (FCIG), qui gère la mosquée, est indépendante. Mais les informations pourraient bien remonter jusque dans les plus hautes sphères de l’Arabie saoudite.

    La situation amène à s’interroger sur le rôle des autorités en matière de lutte contre la radicalisation. «Cela relève du domaine de la Confédération. Le Canton, par délégation, est chargé de la détection, explique Pierre Maudet, conseiller d’Etat chargé de la Sécurité. Nos îlotiers font un travail de sécurité de proximité important avec la grande mosquée et je ne vous cache pas qu’elle fait l’objet d’une attention particulière pour déceler des cas de radicalisation.» La surveillance s’est accentuée: «Depuis janvier, nous avons triplé le nombre de demandes pour lever des doutes. Cela ne veut pas dire qu’il y a trois fois plus de candidats au djihad mais que l’on est plus prudent.» Encore faut-il que les renseignements transmis à Berne soient exploités. «La Suisse est en retard en matière de moyens adéquats et de base légale pour détecter les cas», relève au passage Pierre Maudet.

    Comment perçoit-il l’action des responsables de la mosquée en matière de prévention? «Je ne leur demande pas de faire de la délation, mais d’être plus transparents, proactifs par rapport aux lois et aux valeurs qui nous régissent.»

    Selon les élus, la loi est suffisante mais les infos manquent

    Par Lucie Monnat

    La Suisse est-elle suffisamment armée contre le terrorisme et l’extrémisme religieux? La question ressurgit à chaque épisode sur la question, qu’il advienne en Suisse ou dans un pays voisin. Selon l’expert genevois en terrorisme Jean-Paul Rouiller, «le Code pénal limite la possibilité d’agir de manière préventive» (lire nos éditions d’hier). Une affirmation contredite par la présidente de la Commission des institutions politiques du National (CIP-CN), Cesla Amarelle. «Ce n’est pas exact, la Loi fédérale instituant des mesures visant au maintien de la sûreté intérieure (LMSI) prévoit que l’on puisse avoir recours à l’ensemble des moyens à disposition en cas de soupçon fondé. Il existe déjà tout un arsenal législatif complet pour affronter ce problème», précise la socialiste et juriste vaudoise. Les autorités peuvent en effet, en cas de soupçon fondé, refuser d’octroyer ou révoquer un permis de travail, prononcer des interdictions d’entrée sur le territoire ou des expulsions. «Par contre, il serait utile de réactualiser le rapport du Conseil fédéral sur la situation des musulmans en Suisse, reconnaît Cesla Amarelle. La situation a évolué depuis sa dernière publication, surtout depuis l’attaque de Charlie Hebdo.»

    Le gouvernement a publié en juin 2013 un rapport détaillé sur les musulmans en Suisse, chargé entre autres de dresser «une cartographie sur les prédicateurs de la haine». Les conclusions de l’étude à ce sujet restent effectivement assez vagues: «En Suisse, seuls quelques rares cas d’imams ayant essayé de répandre des idées extrémistes (violentes) sont connus.» Bien que le rapport fasse état d’«une dizaine de mosquées» prônant une interprétation extrémiste de l’islam, les auteurs reconnaissent un manque d’informations sur la question et une difficulté à les réunir.

    Céline Amaudruz, également membre de la CIP-CN, prône des mesures sévères. «Il faut retirer le passeport suisse à ceux qui partent et possèdent la double nationalité. Ces gens ne doivent pas pouvoir revenir dans notre pays, réclame l’élue UDC. Il faut également que tout son entourage soit mis sur écoute, afin d’intercepter le moindre contact avec les terroristes. Enfin, il faut renvoyer les requérants qui font l’objet d’un soupçon.» La conseillère nationale genevoise craint que les problèmes de la France ne nous atteignent. «La Suisse doit absolument protéger ses valeurs chrétiennes», martèle-t-elle.

    Ueli Leuenberger (Verts/GE) tempère les propos de sa collègue de commission. «La société a également son rôle à jouer, ajoute le conseiller national. Les parents, les copains, les enseignants ou encore les maîtres de stage doivent tout de suite réagir dès qu’ils perçoivent les premiers signes de radicalisation chez un jeune. Comme on peut le voir avec la France, un système de sécurité très développé ne suffit pas à tout empêcher. Il s’agit d’un problème complexe et extrêmement difficile à gérer, et nous agissons déjà beaucoup à Berne, je vous le garantis.»

    Haut de la page (TDG)

    Créé: 28.08.2015, 23h37

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