La mort plane sur les prisons surpeuplées

Etude pénitentiaireLes tentatives de suicide ont plus que doublé au-delà de 200% de surpopulation carcérale à Champ-Dollon, révèle une étude menée à Genève, par ailleurs unique en Europe. Réactions.

Aux pires heures de Champ-Dollon, en 2014, jusqu’à 903 détenus se partageaient 387?places. Aujourd’hui, on compte moins de 700 détenus.

Aux pires heures de Champ-Dollon, en 2014, jusqu’à 903 détenus se partageaient 387?places. Aujourd’hui, on compte moins de 700 détenus. Image: Laurent Guiraud

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C’est une étude saisissante et dérangeante. Saisissante, parce qu’elle établit pour la première fois en Europe, de façon scientifique, une corrélation entre la hausse de la surpopulation carcérale et l’augmentation des tentatives de suicide chez les détenus. Dérangeante, parce qu’elle prend pour objet d’étude Champ-Dollon, établissement de détention préventive du canton de Genève, où l’on se serait bien passé d’une telle publicité.

L’automutilation en prison est connue. Ce qui l’est moins, c’est l’influence de la surpopulation sur ce phénomène. C’est tout l’intérêt d’un article scientifique sur la thématique, publié le 14 mars dans International Journal of Prisoner Health.

«Le surpeuplement carcéral peut conduire à la mort, par des actes d’autostrangulation et de pendaison», livre l’auteur principal de la recherche, le professeur Hans Wolff, responsable du Service de médecine et de psychiatrie pénitentiaires, aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). L’étude, réalisée par huit chercheurs, porte sur une période étendue avec une typologie stable de la population à Champ-Dollon, en matière de genre, d’origine, de traitement psychiatrique, notamment. Ils ont pris en compte les cas d’automutilation considérés comme des cris d’alarme mais suffisamment graves pour nécessiter une intervention médicale. Les chiffres ont été collectés entre 2006 et 2014, période durant laquelle la surpopulation a globalement progressé. Sur cette base de travail, l’équipe a mis en exergue des éléments inquiétants.

Taux d’occupation à 233%

«Les actes d’autostrangulation et de pendaison ont été multipliés par 3,6 entre 2011 et 2014, comparés à la période de 2006 à 2010», explique Hans Wolff. Plus précisément, un seul cas survenait chaque mois jusqu’en 2010, puis ils n’ont cessé d’augmenter. «En 2014, nous avons alors observé neuf fois plus d’actes autodommageables graves par rapport à 2006-2010.» Cette cascade d’incidents coïncide avec l’explosion du taux d’occupation, passé de 170% en 2011 à 233% en 2014. «Dès que l’on a dépassé 200% de taux d’occupation, le risque d’automutilation a plus que doublé», précise Hans Wolff.

Peut-on alors en déduire qu’il existe un lien de cause à effet entre la surpopulation carcérale et les tentatives de suicide? «On ne peut pas le dire. Ce que l’on observe, c’est que l’un progresse en même temps que l’autre», relève le professeur genevois. L’explication tient à de multiples facteurs qu’il reste à préciser à travers une analyse plus fine. «Il est certain que plus la surpopulation est forte, moins le service médical, l’aumônerie, les agents de détention ont de temps à consacrer aux prisonniers», estime-t-il. La réduction du nombre de places de travail dans les ateliers et des possibilités de suivre des cours d’alphabétisation ont également une influence. La promiscuité dans les cellules favorise en parallèle le développement des conflits. «Aujourd’hui encore, les personnes ne peuvent descendre en promenade qu’une heure par jour à Champ-Dollon, alors que le Comité européen pour la prévention de la torture (CPT) recommande huit heures hors cellule», ajoute Hans Wolff, par ailleurs représentant de la Suisse auprès du CPT. C’était d’ailleurs dans ce contexte tendu que de violentes émeutes avaient éclaté en 2014, faisant huit blessés parmi les gardiens et vingt-six parmi les détenus.

La situation reste inacceptable

La pression semble être retombée à Champ-Dollon. En apparence. «Le taux d’occupation est redescendu à 175%, informe Hans Wolff. Ce niveau reste élevé. Je remarque que tous les partenaires s’accommodent de cette situation, mais ce n’est pas acceptable. L’établissement subit une surpopulation plus ou moins forte depuis 1997… Dans les pays voisins, on se demande comment cette prison fait pour tenir!» Et de relever: «S’il n’y avait pas une excellente collaboration entre le service médical et la direction de Champ-Dollon pour porter une attention particulière aux personnes fragiles, il y aurait plus d’actes d’auto-agression qui se termineraient par un décès.» Trois suicides ont eu lieu ces trois dernières années.

Le rapport scientifique a le mérite d’alerter la santé publique et les autorités pénitentiaires, mais ne préconise pas de mesures. A ce sujet, le professeur Wolff se montre prudent. «Cela ne concerne pas mon champ d’action, mais je salue toutes les démarches qui visent à augmenter la capacité d’accueil. Je suis d’ailleurs favorable à la création de la prison des Dardelles.»

Cet établissement de 450 places prévu à côté de Champ-Dollon, sur la commune de Puplinge, fait l’objet d’oppositions politiques dans un contexte de crise budgétaire. «Il faut toutefois penser plus loin et s’interroger sur d’autres possibilités d’amélioration des conditions de détention, déclare-t-il. Il faudrait par exemple mieux utiliser le concordat latin en plaçant des détenus avant jugement dans d’autres cantons.»

Ce regard cru porté sur la réalité de Champ-Dollon fait écho aux critiques formulées il y a deux ans par le Tribunal fédéral. Les juges avaient qualifié d’indignes les conditions de détention de certains détenus.

Créé: 29.03.2016, 21h28

«La surpopulation est le pire des maux»

Comment réagit-on à la recherche dirigée par le professeur Wolff à Champ-Dollon? Benjamin Brägger, spécialiste suisse du domaine pénitentiaire, l’a évoqué à plusieurs reprises: «La surpopulation est le pire des maux pour une prison. Les agressions augmentent parmi les détenus, tandis que le stress monte pour le personnel pénitentiaire. Et cela fait courir un risque pour l’établissement.» Pour le bâtonnier Grégoire Mangeat, les conclusions de l’étude ne sont pas une surprise: «La surpopulation accentue le choc carcéral. Le bruit, les odeurs imposées, les regards omniprésents, et l’exposition constante aux demandes et aux pressions des plus forts favorisent paradoxalement l’isolement et accélèrent l’altération de l’image de soi.»

Comment l’Office cantonal de la détention agit-il pour réduire la surpopulation chronique? Son directeur général, Philippe Bertschy, évoque les efforts réalisés. «Le taux d’encadrement des agents de détention à Champ-Dollon, soit le nombre d’agents de détention par rapport au nombre de détenus, est supérieur à celui figurant dans les recommandations de l’Office fédéral de la justice pour la détention avant jugement, ce qui n’est pas mentionné dans le rapport. Les effectifs sont aujourd’hui supérieurs à ce qu’ils étaient durant la période examinée.» Depuis l’inquiétant record de 903 détenus en 2014 pour 387 places, la fréquentation a baissé. Cela relève d’abord d’un choix politico-judiciaire. Résultat: «La moyenne sur 2015 se situe à 700 détenus et à 670 pour 2016», indique Philippe Bertschy. En parallèle, il rappelle que des places ont été créées. L’extension de La Brenaz «a permis le transfert de 30 détenus de Champ-Dollon en octobre 2015 et un transfert de 70 détenus supplémentaires vers La Brenaz sera effectif d’ici à fin juin 2016». Des travaux à Champ-Dollon permettront aussi de gagner de la place avant la fin de l’année. Pour lui, la situation s’est apaisée à l’intérieur: «Le nombre de placements en cellule forte a considérablement diminué entre 2014 et 2015, passant de 802 à 529.» Des réflexions sont menées, affirme-t-il, sur les mesures d’amélioration des conditions de détention, en termes d’accès au travail, aux activités sportives, aux conditions de visite et de contact avec les familles.

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