Au bout du monde avec le capitaine Roland Tolmatchoff

PortraitLe libraire le plus connu de la place est désormais en résidence littéraire à Val Fleuri. Retraite dans la joie.

Roland Tolmatchoff: «Je porte la djellaba. J’en ai une bonne dizaine, dont une d’apparat.»

Roland Tolmatchoff: «Je porte la djellaba. J’en ai une bonne dizaine, dont une d’apparat.» Image: Lucien Fortunati

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La direction a consenti, moyennant la pose d’un extincteur à l’entrée de la chambre et d’un détecteur de fumée au plafond. «Les livres ne brûlent pas, ils se consument», assure le locataire à l’année de cette bibliothèque personnalisée, un lieu de vie assez unique, aménagé dans l’aile sud de l’établissement médico-social de Val Fleuri, sis à la route de Vessy.

C’est là que l’ancien libraire et grand voyageur Roland Tolmatchoff a entamé, à 88 ans, sa nouvelle existence. Il fêtera en février prochain ses deux ans de résidence heureuse au «bout du monde». Oui, heureuse, c’est l’intéressé qui l’affirme: «Je suis ici comme à l’hôtel. Je m’y sens bien, presque sans restriction.»

Il attend son visiteur du jour sans impatience, en lisant le journal à la réception de l’institution. Le «capitaine» Tolmatchoff porte un vêtement drapé, de type djellaba, rajoutant de la hauteur et de la prestance à sa taille généreuse. «J’en ai une dizaine dans mon vestiaire, dont un exemplaire d’apparat que je mets dans les grandes occasions. Le style en est berbère.»

Premier de cordée

Sa présence est aussitôt saluée par le personnel de salle, dans les couloirs puis les étages, où l’on déjeune comme sur une terrasse d’altitude. Une frise géante donne à voir un décor alpin sous la neige. La barbe du natif de Kharkov (Ukraine) s’y inscrit à la manière d’un sommet supplémentaire. On quitte la plaine pour les cimes, sans perdre de vue notre premier de cordée, étourdissant bavard, qui entame son ascension biographique en inventant à chaque fois de nouvelles voies.

L’entame est familière: «Ma mère était une Probst des Breuleux, dans les Franches-Montagnes.» La suite est plus aventureuse: «C’est à Vienne, où elle est fille au pair, qu’elle se marie avec mon père, Grigory Pidoubny Tolmatchoff, diplomate en poste, président de l’Union des écrivains ukrainiens, ennemi juré du pouvoir stalinien.» Par deux fois, il est envoyé au goulag. La deuxième est de trop. Le fugitif finira «mangé par les loups dans la forêt», après avoir franchi la frontière finnoise.

Chemins de l'exil

Pour sa descendance, les chemins de l’exil passent par Varsovie, Berlin, enfin l’Armée du salut à Genève. L’adolescent Roland entame sa carrière d’autodidacte par nécessité, apprend les langues (il en parle une demi-douzaine), exerce tous les métiers – de chauffeur de taxi à vendeur de châteaux –, se faisant adopter par le monde des arts et des lettres, de Genève à Paris, en passant par la Californie. Dans sa bibliothèque reconstituée, les autographes à l’encre de Chine de ses innombrables amitiés littéraires (Cocteau, Genet, Ella Maillart et Nicolas Bouvier, ses deux témoins de mariage). Mais aussi les biographies des autres dont il devient, à sa manière, le fil rouge et le narrateur sourcier.

Cet homme, qui savait comme personne se faire aimer, aurait pu se mettre en ménage avec Alceste. Jean-Luc Godard lui doit beaucoup. En relisant la filmographie commentée de ce dernier, on tombe à chaque fois sur «Tolma», son assistant débrouillard, son acteur (dans «Une femme coquette», tourné en 1955 sur l'Ile Rousseau), son figurant (dans «A bout de souffle,» aux côtés de Belmondo), son chauffeur, et celui de Brigitte Bardot, à Rome, lors du tournage du «Mépris».

La littérature avant le cinéma

Ce cinéma-là, qu’il évoque sans nostalgie - la vraie littérature est pour lui bien plus essentielle -, figure sur le seuil de sa chambre à Val Fleuri. Un album de famille, recto verso, sur les deux faces de la porte qui conduit à sa caverne d’Ali Baba, réplique exacte des enseignes qui furent les siennes en plusieurs endroits de la ville. Avec l’âge, on se «désencombre», répétait volontiers l’écrivain Jacques Chessex.

Roland Tolmatchoff soutient le contraire, épousant le genre humain partout où il se trouve, multipliant les conquêtes et les découvertes («J’ai le projet de me fiancer avec la future centenaire qui habite au-dessus de mon logement»), tout en signant récemment la préface d’un petit manifeste dadaïste, écrit par une jeune femme répondant au nom de plume d’Apolonia Mostajo. Coup de cœur tardif mais sincère, au titre oulipien, «La théorie de rien est une réalité», paru aux Éditions Nicolas Junod.

Passion tardive pour les pingouins

C’est cet ouvrage au tirage confidentiel que le géant barbu est venu déposer un beau matin de décembre à la «Tribune de Genève», dont il fut jadis le pigiste reporter, demandant à rencontrer le localier qui avait rédigé le portrait de la chatte Chamacher squattant chez les pompiers. «J’ai une affection pour les animaux en liberté, avec une préférence pour les pingouins», glisse en souriant l’animateur en chef de la maison de retraite. Étourdi et comblé, son visiteur doit par deux fois demander son chemin pour retrouver la sortie. (TDG)

Créé: 17.01.2019, 11h55

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