Des milliards, de l’audace et une influence certaine

Les hommes de pouvoir 10/10Ernesto Bertarelli a les moyens de ses ambitions mais préfère la créativité au pouvoir. Il ne veut pas être un modèle, mais plutôt un influenceur discret.

Dans ses bureaux au luxe feutré, Ernesto Bertarelli pose devant la maquette du bateau avec lequel Alinghi a disputé la Coupe de l’America en 2010.
Vidéo: Lucien Fortunati

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

«L’argent permet de mesurer mon succès. Mais ce n’est pas mon moteur. Mon temps est plus précieux.» Dans le quartier des organisations internationales, le multimilliardaire Ernesto Bertarelli reçoit dans ses bureaux au luxe feutré. Il arrive, bronzé et tiré à quatre épingles. Nos interlocuteurs nous ont décrit un homme «normal». «Vraiment? Ça me fait plaisir! Les gens ont parfois du mal à aller au-delà de ma richesse et à nouer une vraie discussion», regrette-t-il. Selon lui, la meilleure mesure de son succès serait «d’avoir été retenu par la Tribune de Genève comme l’une des dix personnes de pouvoir à Genève». La boutade fait sourire. Il insiste: «Ce choix est plus intéressant que le montant de mon compte en banque. Des comptes en banque, il y en a beaucoup. L’important est de s’intéresser à l’avenir, d’avoir de l’influence, de faire des choses intéressantes pour notre société et la planète.»

Lire aussi: Qui influence le pouvoir politique à Genève?

Durant la conversation, Ernesto Bertarelli reste sur ses gardes, tout en souriant volontiers. «Je préfère mille fois être dans un environnement de découverte que de pouvoir. Le pouvoir limite la créativité et je troquerais volontiers l’un pour l’autre.» Peut-être, mais c’est bien sa fortune, alliée à une ambition et des capacités hors normes, qui lui donne un levier d’action dans des domaines aussi variés que l’économie, le sport, la science et la philanthropie.

«Il travaille»

À 52 ans, l’Italo-Suisse, qui «réside entre Vaud et Gstaad mais réfléchit à Genève», affiche un physique de séducteur. Séducteur, mais pas dilettante. «Il aurait pu être un héritier détestable, mais ce n’est pas un héritier», condense un politique en «off». S’il a reçu de son père, à 31 ans, les rênes de l’entreprise pharmaceutique Serono, il l’a développée, modernisée puis vendue dix ans plus tard à l’allemand Merck. Gagnant 10 milliards d’euros au passage. Excessif, jugent les uns, vu le peu de médicaments en préparation. Un joli coup, admirent d’autres.

Désormais, le quinquagénaire pourrait se reposer, mais «il travaille», souligne Michel Bonnefous, un ami d’enfance. Avec des bureaux à Genève, Londres, Jersey, Boston et San Francisco, ses activités se partagent entre la finance, les sciences de la vie et l’immobilier. Une telle réussite ouvre bien des portes. Dégageant la force d’un homme puissant et pris au sérieux, il entretient un lien distant avec le monde politique, dont il se sait écouté. Il a ainsi eu son mot à dire sur l’aménagement de la future plage des Eaux-Vives. «Je demande rarement une réunion, mais si l’on m’invite, je viens volontiers», glisse-t-il. «Lors de la création du Campus Biotech, il lui était presque plus facile qu’à moi de parler au conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann», confie Pierre-François Unger, ancien conseiller d’État chargé de l’Économie. Respecte-t-il les hommes politiques? «Oui, ou alors il serait assez habile pour faire semblant», glisse un élu haut placé.

Dans son entourage, la déférence, sinon la crainte, est palpable. Si les personnes interrogées décrivent un homme «normal», au contact et au tutoiement faciles, aucune ne lui trouve de défaut. Ce qui compte le plus, c’est sa famille. Sa femme, Kirsty, et ses trois adolescents représentent «une des constructions les plus valorisantes et les plus complexes de ma vie. J’y suis extrêmement attaché. J’ai voulu être aussi impliqué que ma femme dans l’éducation des enfants, dès leur plus jeune âge.»

«Bien sûr, l’argent lui donne du pouvoir, résume Michel Bonnefous. Mais il se bat pour que cela ait un sens. C’est un homme sain et très structuré, avec les pieds sur terre. Et de grandes ambitions.»

«Je ne suis pas Coubertin»

L’ancien patron de l’EPFL Patrick Aebischer l’a beaucoup côtoyé. L’École polytechnique l’a aidé à construire le bateau qui a remporté la Coupe de l’America. «C’est un personnage hors du commun. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il voulait gagner du premier coup. C’est un passionné d’innovation et un gagneur.»

L’intéressé l’admet en riant. «Difficile de dire le contraire. Je ne suis pas Coubertin. Je ne conçois pas une activité comme une simple participation. Il faut se fixer des objectifs ambitieux. J’avance en me projetant dans le futur, avec des rêves plus grands que la réalité.» Cela implique un certain type de management. «Il inspire le respect. En affaires, j’imagine qu’il peut être dur», analyse Pierre-François Unger. «En voile, la dizaine d’équipiers d’Alinghi a un devoir de résultat. Mais quand on traverse une mauvaise passe, il sait trouver les bons mots pour rebondir», note Pierre-Yves Jorand, qui navigue avec lui depuis vingt-cinq ans. «Les objectifs sont élevés. C’est lui qui commande, tel un chef d’orchestre. Mais tout le monde a son mot à dire. Il donne confiance et permet à chacun de devenir meilleur», livre le marin Arnaud Psarofaghis, l’un des plus doués de sa génération, qui a rejoint Alinghi en 2016.

«Je suis assez directif, admet le chef. Mais Alinghi n’est pas une structure hiérarchique. En sport et en affaires, je cherche des partenariats avec des gens de grande qualité qui ont, dans leur métier, des compétences bien supérieures aux miennes. Ce qui me plaît le plus, c’est d’amener des équipes à être extrêmement performantes.» Une faculté saluée de tous: «Ernesto Bertarelli sait identifier les meilleurs» et a «la capacité de séduction» pour les attirer.

Michel Bonnefous a partagé l’aventure Alinghi dès le départ. «Il avait les moyens, bien sûr. Mais d’autres en avaient plus que lui. Lui s’est limité à un budget. Il a apporté sa culture managériale et la profondeur de son expérience.»

En 2003 et 2007, le triomphe d’Alinghi a fait rêver un large public. Le succès a rejailli sur Genève. «Il a motivé toute une génération à faire de la voile», confie le navigateur Sébastien Schneiter, 22 ans. Aujourd’hui, le «fonds ambition» de la Société nautique, présidé par Ernesto Bertarelli, soutient des jeunes sportifs de talent.

«Ni Bill Gates»

«Je ne me cache pas d’avoir de l’ambition pour mon pays», dit l’entrepreneur, qui investit dans de jeunes compagnies innovantes. Cette ambition s’illustre surtout par le financement de quatre chaires en neurosciences à l’EPFL et la création du Campus Biotech à Sécheron. «Nous étions en train d’inaugurer les chaires qu’il finance à l’EPFL quand nous avons appris la fermeture du site genevois de Merck, se souvient Patrick Aebischer. Je lui ai suggéré de racheter le bâtiment et de créer un centre de recherche sur le cerveau.» Le Campus Biotech naîtra ainsi, avec le concours de l’Université de Genève et grâce à un autre philanthrope richissime, Hansjörg Wyss, qui financera pour moitié le rachat du bâtiment et donnera 100 millions pour l’Institut Wyss qui s’y est installé.

Les politiques ont apprécié. «Genève n’avait jamais connu de licenciement touchant 1260 personnes, rappelle le président du Conseil d’État, François Longchamp. Il était exclu que Merck vende au plus offrant – banque ou société de trading. Il fallait conserver sur ce site des laboratoires de recherche. Ernesto Bertarelli a présenté le meilleur projet et cette très mauvaise nouvelle s’est avérée une chance pour Genève. On sentait qu’il voulait trouver une solution, qu’il avait une sorte de dette morale.»

Mais le mécène ne donne pas sans fixer des objectifs de réussite: «Il n’aurait pas investi dans ce projet s’il ne croyait pas au business model», note Jean-Dominique Vassalli, ancien recteur de l’Université. «C’est un homme charismatique doublé d’un philanthrope dynamique, attentif à la gestion de l’argent donné», appuie le directeur des HUG, Bertrand Levrat, qui le côtoie au Campus Biotech.

«Je n’essaie pas d’être Bill Gates mais j’essaie d’être cohérent», confie Ernesto Bertarelli, sélectif jusque dans la philanthropie: la fondation familiale protège les fonds marins aux Caraïbes et dans l’océan Indien, soutient le parc animalier de la Garenne, aide des festivals de musique. «Il fait discrètement des choses très généreuses», résume Pierre-François Unger. Sur le plan privé, ses amis saluent sa fidélité. «Il a aidé beaucoup de vieux copains. Son soutien a été déterminant lors de la construction de mon école. Malgré l’éloignement, il me témoigne toujours un intérêt bienveillant», apprécie Alain Moser, directeur de l’école du même nom.


La Coupe et le Campus

Le sport à haut niveau et la biotechnologie: Ernesto Bertarelli évoque ses passions et son ambition pour Genève.

Ernesto Bertarelli, avez-vous du pouvoir?

Je ne pense pas avoir du pouvoir. J’espère avoir un peu d’influence, peut-être.

De quoi êtes-vous le plus fier?

Je suis très fier de deux choses. Principalement, la création du Campus Biotech. Il ne m’appartient pas mais j’ai participé à la création de son idée. Réussir à influencer les idées, pour moi, est beaucoup plus important que d’avoir du pouvoir. Et puis, bien sûr, je suis fier d’avoir gagné la Coupe de l’America.

De quoi Genève a-t-elle besoin pour avancer?

Je pense que Genève devrait prendre conscience de sa grandeur.

C’est-à-dire?

Cela veut dire de se préoccuper bien sûr de son quotidien, qui est compliqué, parce que c’est une grande ville dans un petit canton. Mais sans oublier l’importance qu’elle a dans le monde helvétique. P.R.

(TDG)

Créé: 09.02.2018, 21h01

La voile et la vente de Serono

Avoir gagné la Coupe de l’America en 2003 et 2007 reste, aux yeux de nos interlocuteurs, le succès le plus retentissant d’Ernesto Bertarelli. «Il a incarné l’excellence suisse, à un moment où il faisait bon voir notre drapeau flotter du côté de la victoire», dit son ami Michel Bonnefous, qui estime que depuis, le milliardaire fait rayonner la région, en investissant dans l’EPFL et en créant le Campus Biotech – c’est d’ailleurs le succès cité par l’intéressé. Un revers? La défaite de 2010, après une bataille juridique enlisée devant les tribunaux, noircit le tableau pour certains. Pour d’autres, la vente de Serono – puis la fermeture de l’entreprise six ans plus tard – laisse un goût amer. Membre de la Commission de l’économie au Grand Conseil, le député socialiste Roger Deneys est sévère: «Cette vente me reste au travers de la gorge. Son business n’était plus si florissant ni assez rentable. Il s’est débrouillé pour le vendre le plus cher possible en se détournant des conséquences humaines. Ce qui allait se passer était couru d’avance. Il n’est pas le sauveur que l’on prétend.» S.D.

Bio express

1965 Naît à Rome.

1977 Arrive en Suisse.

1989 Diplômé du Babson College.

1993 Harvard Business School.

1996 CEO de Serono.

2000 Mariage avec Kirsty. Entrée de Serono à la Bourse de New York.

2001 Nommé au conseil d’administration d’UBS (jusqu’en 2009).

2002 Nommé au Harvard Medical School Board of Fellows.

2003, 2007 Gagne la Coupe de l’America, reçoit la Légion d’honneur.

2005 Nommé au Strategic Advisory Board de l’EPFL.

2007 Vend Serono à Merck.

2008 Crée la Fondation Bertarelli.

2010 Perd la «Cup» à Valence.

2016 Nommé au Stanford Medicine Board of Fellows.

Articles en relation

Le caillou dans la chaussure des néoconservateurs

Les hommes de pouvoir 9/10 Loin du patronat de choc alémanique, Blaise Matthey «patron des patrons» genevois défend le partenariat social. Avec un sens inné de la diplomatie. Plus...

Homme de réseau, il œuvre dans les coulisses politiques

Les hommes de pouvoir 8/10 Le communicant Philippe Eberhard joue un rôle clé entre deux mondes qui se cherchent sans bien se connaître, celui des multinationales et du politique. Plus...

L'ancien élève dissipé a pris la tête de la rébellion

Les hommes de pouvoir 7/10 Marc Simeth, le président du Cartel, la puissante structure syndicale de la fonction publique, a vécu bien d’autres expériences avant d’enseigner au Cycle. Plus...

Un esthète de l’immobilier qui a l’art des affaires

Les hommes de pouvoir 6/10 Riche propriétaire, le patron de la régie SPG est un ovni dans le monde de l’immobilier. Très influent malgré sa discrétion, c’est d’abord un esthète. Plus...

L’enquiquineur courtois qui fait bouger Genève

Les hommes de pouvoir 1/10 Banquier pendant quarante ans, Ivan Pictet reste engagé à fond depuis vingt ans («J’aime si possible jouer les premiers rôles.») pour maintenir le poids de la Genève internationale. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Le franc faiblit: la France voisine souffre
Plus...