Mille bouteilles estimées à plus de 10 millions

Cave familialeAprès être restés quarante ans dans la cave, 1064 flacons ayant appartenu à Henri Jayer seront vendus aux enchères à Genève. Estimation: de 6 à 11 millions de francs!

Fondateur de Baghera Wines, Michael Ganne présente quelques bouteilles de la verticale de magnums Vosne-Romanée Cros-Parantoux de 1978 à 2001. Estimation: de 280'000 à 480'000 francs.

Fondateur de Baghera Wines, Michael Ganne présente quelques bouteilles de la verticale de magnums Vosne-Romanée Cros-Parantoux de 1978 à 2001. Estimation: de 280'000 à 480'000 francs. Image: Steeve Iuncker-Gomez

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

La maison n’a rien à voir avec les prestigieux châteaux du vignoble bordelais. C’est une modeste villa posée au milieu des vignes, à quelques mètres de la route nationale qui mène à Dijon. Un hangar aux larges portes rouges lui sert d’annexe. Seule une plaque en laiton, sur le portail, trahit le nom du propriétaire: Henri Jayer. Il arrive d’ailleurs que des cars de touristes, chinois ou américains, s’arrêtent devant la maison pour immortaliser l’instant. Décédé en septembre 2006 à l’âge de 84 ans, le vigneron bourguignon continue en effet de jouir d’une aura planétaire, alors que son domaine a cessé de produire des vins depuis dix-sept ans…

Pour s’en persuader, il faudra se rendre dimanche au Domaine de Châteauvieux et assister à la vente aux enchères organisée par Baghera Wines: après avoir été conservées «sur pile», sans étiquettes, ni capsules, dans la cave de la propriété pendant quarante ans, 1064 flacons – 855 bouteilles et 209 magnums – portant la griffe du «Maître du pinot noir» seront dispersés à cette occasion. Et leur estimation ne laisse planer aucun doute sur le côté exceptionnel de cette vente: de 6 à 11 millions de francs!

Topinambours et cailloux

«Henri Jayer était un avant-gardiste, puisqu’il a remis la nature au cœur de la vigne en prônant la culture raisonnée», explique Michael Ganne. «Cette philosophie se retrouve dans son vin: c’est une explosion de finesse, une pureté incroyable!» La légende a commencé en 1950 sur une parcelle, parfaitement orientée, de Vosne-Romanée: le Cros-Parantoux. Au commencement, ce n’était qu’un champ de topinambours lesté de rocailles. Avant de planter sa vigne, l’homme dut extraire plus de 40 tonnes de caillasse qu’il a pris soin de dynamiter. Perfectionniste, le Bourguignon attendit ensuite près de trente ans avant qu’il ne juge son vin digne d’être millésimé.

«Henri Jayer travaillait de façon empirique, le doute était son meilleur ami», analyse Michael Ganne. «Mais son père, vigneron aussi, l’avait toujours encouragé à rechercher le fruit parfait. Sans ça, il n’arriverait à rien! On lui doit sûrement quelques avancées techniques, même si cela reste difficile à vérifier. Ainsi, il était l’un des premiers à utiliser la table de tri pour le raisin et, également, la macération à froid.» Avec sa femme, Marcelle, il travaillait seul sur ses six hectares de vignes. Ne produisant que 25 000 bouteilles par année. La rareté de ses vins a sans doute contribué à sa réputation. Mais le Bourguignon doit aussi une fière chandelle aux Américains et à sa fidèle importatrice, basée à New York, Martine Saunier: avant qu’il ne reçoive le Prix d’excellence à Mâcon, c’est l’Oncle Sam qui s’est en effet intéressé le premier à cet artisan vigneron. Jusqu’à le rendre célèbre.

Un Noël à 50 000 euros

«Nous n’avons découvert sa renommée internationale qu’à son décès», raconte Lydie, fille aînée d’Henri Jayer. «Papa ne parlait jamais de ses affaires, il était plutôt réservé. Nous avons été surpris de découvrir ces articles entiers sur lui à son enterrement.» Avec sa sœur, Dominique, elle n’a jamais vécu dans la maison de Vosne-Romanée. Elles venaient simplement donner un coup de main pendant les vendanges. Après la mort de leur mère, en 2013, elles se sont pourtant résignées à vendre les derniers flacons qui patientaient sagement en sous-sol. «Nous avons nos propres bouteilles, nous ne pourrions de toute façon pas tout boire», sourit la septuagénaire. «Nous nous faisons juste plaisir de temps en temps!» Elle se souvient encore avec émotion de ce Richebourg, daté de 1959, qu’elle avait ouvert en famille pour Noël. Une «quille» qui vaut près de 50 000 euros sur le marché. Mais la valeur sentimentale dépasse le poids des chiffres.

Les deux sœurs avaient surtout peur des cambriolages: la maison est vide et, malgré l’alarme, près de 300 bouteilles se sont déjà volatilisées en une nuit en 2008. Heureusement que les autres flacons n’étaient pas encore étiquetés, ils auraient suivi le même chemin. «C’était beaucoup de stress», souffle Lydie. Consciente qu’une page se tourne avec cette vente ultime, elle n’a pas pu s’empêcher d’écraser une larme lorsque le camion a quitté la Bourgogne avec les vins de son papa à bord (lire ci-dessous).

Désormais, il revient à Emmanuel Rouget, neveu d’Henri Jayer, d’exploiter, sous son propre nom, les huit climats emblématiques de son oncle. «Notre père ne nous a jamais demandé, à ma sœur et à moi, de reprendre le domaine», regrette Lydie. «À l’époque, c’était encore considéré comme un métier d’hommes. Heureusement, les mentalités ont changé depuis…» Emmanuel Rouget, lui, était à bonne école. Il a tout appris de ce vigneron idéaliste et un peu rebelle. Un an avant sa disparition, il reçut même le plus beau des compliments, après qu’Henri Jayer eut goûté les cuves l’une après l’autre. «Il ne disait rien, je ne savais pas comment interpréter son silence, je me demandais quelle bêtise j’avais commise», se souvient-il. «Et puis, au moment de monter dans sa voiture, il me lança: tu réalises ce que tu viens de faire? «La qualité de ton vin est extraordinaire.» Cela fut comme une libération.»

Créé: 15.06.2018, 13h56

De Vosne-Romanée aux Ports Francs de Genève


Henri Jayer était un vigneron humble et un brin rebelle. (Image: DR/Baghera Wines)


Michael Ganne n’était pas seul sur le coup. Sotheby’s et Christie’s avaient aussi manifesté leur intérêt auprès des deux filles d’Henri Jayer pour cette vente de tous les superlatifs. Pourquoi ont-elles donc choisi Baghera Wines, une toute jeune maison de ventes née en 2015? La réponse tient certainement à la personnalité de son directeur, Bordelais d’origine, qui fit ses armes chez Christie’s avant de créer sa propre entité. Des liens authentiques se sont créés avec Lydie et Dominique au fil des ans. Il était même l’une des cinq personnes à connaître leur secret: l’existence de ce millier de bouteilles en cave.

«Le fait que notre vente se déroule à Genève, à trois heures de la Bourgogne, a aussi joué en notre faveur», explique Michael Ganne. «La famille d’Henri Jayer ne souhaitait pas voir tous ces flacons, anciens pour la plupart, traverser les océans pour être vendus à New York ou à Hong Kong.» En février, une fois que chacune des bouteilles a été étiquetée et capsulée, sous le regard d’un huissier afin de certifier la provenance des vins, un camion, scellé, a donc pris la direction de Genève. «Il avait l’interdiction de s’arrêter, pour des raisons de sécurité. Nous avions d’ailleurs prévu deux chauffeurs pour ce transport.»

Après trois heures de route et un stop, obligatoire cette fois, à la douane de Ferney-Voltaire, les 1064 bouteilles sont arrivées aux Ports Francs. «Cela fait six mois qu’elles y sont stockées dans une chambre à température et humidité constantes. C’est un vrai bunker!» Chaque flacon porte un code-barres, sur la capsule, qui facilitera ensuite sa traçabilité.

«Nous attendons une centaine de personnes au Domaine de Châteauvieux», précise Michael Ganne. «Certains viennent même directement d’Asie pour enchérir.» Les prix s’envoleront. Forcément. Jusqu’à quelle hauteur? Difficile de l’évaluer! Si Baghera Wines touchera une commission de 20%, les nouveaux propriétaires devront, de leur côté, régler la TVA au moment de faire entrer les bouteilles dans leur pays respectif. Et là, l’addition pourrait encore prendre l’ascenseur! JDS

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.