Militer pour le climat et partir au Kenya: paradoxe à l’école

Voyages d’études en avionAlors qu’ils manifestent pour la planète, des élèves s’envolent en Afrique pour des voyages solidaires. Conciliable?

En mars, les jeunes manifestaient à Genève pour «moins de trafic aérien». Les voici devant leurs contradictions.

En mars, les jeunes manifestaient à Genève pour «moins de trafic aérien». Les voici devant leurs contradictions. Image: Laurent Guiraud

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Depuis des mois, ils sont des milliers à battre le pavé pour dénoncer l’inertie des politiques face à l’urgence climatique. La mobilisation des jeunes suscite l’admiration. Mais elle leur vaut aussi des critiques: on leur a reproché de faire la grève pour le climat et de prendre un avion le lendemain pour faire la fête à Barcelone…

Aujourd’hui, ce sont leurs voyages scolaires qui suscitent le débat. Un lecteur nous a fait part de son incompréhension: «On manifeste pour le climat mais des élèves se rendent au Kenya en long courrier lors d’un voyage «solidaire» organisé par l’école… Je m’interroge sur la justification de l’événement!» Dans le contexte actuel, l’école peut-elle continuer à cautionner des voyages lointains et en avion? Les jeunes font-ils preuve d’incohérence en manifestant pour le climat puis en s’envolant à l’autre bout du monde?

Repréciser le cadre

Les voyages solidaires sont organisés depuis plusieurs décennies au cycle comme au collège, à l’École de culture générale (ECG) et dans les filières professionnelles. Ils permettent à des élèves de participer à un projet – de construction souvent – répondant à un besoin formulé par les locaux et validé par une ONG sur place. Ils contribuent, selon le Département de l’instruction publique (DIP), à développer «une palette de compétences de vie» et «des apports réciproques». Cette année, sept voyages ont eu lieu, au Sénégal, au Bénin et à Madagascar. Une classe est partie en Grèce l’an passé. Le DIP veut maintenir ces projets mais leur cadre sera précisé à la rentrée (lire l’encadré).

Le voyage qui interroge notre lecteur s’est tenu en avril: 21 élèves de l’ECG Henry-Dunant sont partis au Kenya sous l’impulsion de l’association d’élèves Solférino. Sa présidente, Lara, raconte que le voyage comprenait la découverte de projets en lien avec l’eau et la santé notamment, et de la pratique (travail agricole, installation de panneaux solaires). Lors des neuf éditions précédentes, les élèves ont aidé à bâtir un centre de formation professionnelle, entre autres.

«Des citoyens plus ouverts»

Si les objectifs de ces voyages solidaires semblent louables, il n’en demeure pas moins qu’en choisissant des destinations lointaines et des trajets en avion, ces projets vont à l’encontre du changement de paradigme prôné par les défenseurs du climat… Bilal Ramadan, enseignant retraité et responsable des voyages pour Solférino, reconnaît un «paradoxe, qui est totalement assumé quand on voit le résultat de ces projets: les jeunes deviennent des citoyens plus ouverts et tolérants. C’est bénéfique pour eux mais aussi pour les locaux: il faut considérer l’évolution de la qualité de vie et de santé après dix ans d’efforts.» Et d’asséner: «C’est mesquin et culpabilisant de reprocher aux jeunes d’avoir la chance de vivre ce genre d’expérience. Ce n’est pas du tourisme!»

Jasmina, vice-présidente de l’association des élèves du Collège Voltaire, a pris part aux grèves pour le climat et participé à un projet solidaire au Sénégal durant deux semaines avec l’association Nouvelle planète. Elle comprend que la situation puisse paraître contradictoire. «Mais elle ne l’est pas. Prendre l’avion pour une autre cause que le climat – et pas pour trois jours en Europe – n’est pas faire preuve d’incohérence avec l’envie de changer les choses. Pour aller au Sénégal en bateau, il aurait fallu beaucoup plus de temps, ce que nous n’avions pas.» La cheffe du DIP, Anne Emery-Torracinta, précise que ces voyages solidaires restent marginaux et que le recours à l’avion doit rester exceptionnel. «Si le projet a commencé ici, avec un aspect citoyen, et qu’il se termine à l’étranger, on peut justifier l’avion.»

Sébastien Bertrand, maître à l’ECG Jean Piaget et membre du collectif d’enseignants qui a apporté son soutien au mouvement des jeunes pour le climat, estime que l’on fait fausse route avec ce débat. «C’est annexe, on prend un problème global par le petit bout de la lorgnette! Certes, il faut faire preuve de cohérence dans nos actions et agir à notre niveau pour préserver l’environnement. Mais le réel problème se situe à une autre échelle et c’est là qu’il faut changer la pratique. Au lieu de condamner ces projets solidaires, limitons le trafic aérien en général, opposons-nous aux perspectives de croissance des aéroports.»

S’engager déjà à Genève

Concilier causes environnementale et humanitaire semble pourtant simple: on peut s’engager à Genève plutôt que de s’envoler en Afrique. De nombreuses écoles le font déjà. «Et Solférino aussi! répond Lara. On organise des repas pour les sans-abri, des maraudes, des actions caritatives. L’un n’empêche pas l’autre.» Jasmine, active dans l’associatif genevois, soutient: «Partir au Sénégal pour réaliser des actions solidaires aurait été irréalisable sans ce projet, notamment pour des questions financières. Là j’ai pu vivre une expérience incroyablement formatrice et humainement très riche.»

L’engagement à l’échelle du canton, c’est justement ce que veut développer le DIP. «Le voyage solidaire à l’étranger doit être l’aboutissement d’un processus qui débute ici, soutient la magistrate. Les élèves doivent être sensibilisés à des valeurs en s’engageant localement; coupés de cette réalité, les voyages solidaires n’auraient aucune utilité.» Un responsable a été nommé pour aider les écoles dans ces projets locaux.

Créé: 24.06.2019, 14h03

Nouvelle procédure à la rentrée

Une nouvelle procédure entrera en vigueur à la rentrée pour préciser le cadre de ces voyages solidaires, afin que tous les établissements répondent aux mêmes critères qualitatifs, indique Anne Emery-Torracinta, cheffe du Département de l’instruction publique (DIP). Elle précise que «le département va s’assurer que ces voyages soient abordés selon des objectifs pédagogiques clairement définis et en lien avec les plans d’études.»

Le respect de la cohérence financière sera renforcé. «En effet, continue la magistrate, le montant destiné à soutenir le projet géré sur place par le partenaire local doit être au moins égal au coût total du voyage effectué par les élèves et les accompagnants – incluant le transport et les frais inhérents au séjour du groupe complet.»

Par ailleurs, ces voyages devront avoir lieu en partie hors du temps scolaire, par exemple la semaine des vacances de février plus celle qui précède ou qui suit.

Enfin, ils devront obligatoirement inclure des activités solidaires menées préalablement par les élèves, sous forme de bénévolat, dont les bénéficiaires sont situés dans le canton. Le DIP mène, en outre, une réflexion globale sur le sens à donner aux voyages scolaires. Enfin, sous l’impulsion du Grand Conseil, désormais seuls les déplacements excédant 1200 kilomètres pourront être effectués en avion.

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