Michel Mayor: «L’humanité est liée à la Terre, elle n’ira pas s’établir ailleurs»

RacinesComment le prix Nobel de physique 2019 est-il devenu l’homme qu’il est aujourd’hui? Interview.

L’astrophysicien vaudois qui a fait sa carrière à l’Observatoire de Genève affirme qu’aucune planète ne serait plus agréable à vivre que la nôtre.

L’astrophysicien vaudois qui a fait sa carrière à l’Observatoire de Genève affirme qu’aucune planète ne serait plus agréable à vivre que la nôtre. Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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Pas de gardes du corps autour de Michel Mayor, mais un renard posté à l’aplomb de son bureau genevois. Sans crainte, il regarde les visiteurs approcher de l’Observatoire. Saint-Exupéry traverse le tableau, remorquant le Petit Prince, l’astéroïde B612 et son ami goupil. Racontée au Prix Nobel, l’anecdote le fait sourire. L’astrophysique, il en conviendra deux heures plus tard, est une science poétique. Et philosophique.

Il a marqué la vie de Michel Mayor (vidéo F. Thomasset)

Enfant, vous étiez doué pour les sciences mais ne rêviez pas spécialement d’étoiles. Quand le contact avec le cosmos s’est-il établi?
J’étais louveteau et j’ai fait, vers 7-8 ans, une spécialité d’astronome. C’était grandiose! Je savais reconnaître la polaire et quelques constellations. Figurez-vous que ma cheftaine de l’époque m’a écrit pour le Nobel. Un plaisir énorme!

Comment s’est opéré le choix de l’astrophysique?
J’aurais pu faire tout autre chose dans le domaine des sciences, des mathématiques, par exemple. À l’Université j’ai étudié les deux en 1ère année, puis opté pour la physique en 2e, voilà.

Un autre embranchement déterminant dans votre parcours?
Plus tard, j’ai choisi la physique théorique car je trouvais cela très élégant, très beau. J’ai obtenu mon diplôme en 1966 avec un travail sur les interactions de particules. Rien à voir, absolument rien avec les exoplanètes! Lorsque j’ai cherché où faire mon doctorat, l’Observatoire de Genève recrutait. Dans les années 60, c’était facile, les sciences avaient la cote. J’ai écrit une thèse, purement théorique, en dynamique des galaxies.

Quand et pourquoi être passé aux instruments et aux mesures?
J’avais fini ma thèse, mais ce que j’avais écrit avait-il un sens dans la nature? Mon travail théorique impliquait des conséquences dans le voisinage du soleil: si ce que je disais était vrai, on devait pouvoir observer des modifications dans l’orbite des astres qui nous entourent. Il fallait mesurer des vitesses d’étoiles. À l’époque, c’était monstrueusement ennuyeux, lent, difficile. J’ai décidé de développer l’outil adéquat et rencontré André Baranne, un ingénieur en optique, professeur à Marseille. On a travaillé ensemble pendant quarante ans.

Ce premier spectrographe a bouleversé votre avenir.
C’est vrai. Notre premier instrument, réalisé en collaboration avec Jean-Luc Poncet, a été mis en service en 1977 sur un télescope de 1 m (ndlr: il s’agit de la dimension du diamètre du miroir), à l’Observatoire de Haute-Provence. Un vrai délice! L’efficacité de l’instrument était 4000 fois supérieure à ce qui se faisait à l’époque, tout devenait possible et facile. Pendant quinze ans, je me suis énormément amusé.

Vous avez découvert la toute première planète extrasolaire avec Didier Queloz en 1995. 51 PEGASI b a-t-elle modifié votre orbite?
On peut dire ça. En 1988, le directeur de l’Observatoire de Haute-Provence nous a prié André Baranne et moi de mettre au point un instrument adéquat pour un télescope de 2 mètres de diamètre. En 1990, Didier Queloz terminait ses études, je lui ai demandé s’il voulait participer à ce développement. On a démarré le programme en 1994. Nous avions l’autorisation d’utiliser le télescope une semaine tous les deux mois. Sur la base de notre étude des étoiles similaires à notre soleil, nous avions sélectionné 142 étoiles. Après? C’était la pêche à la ligne!

Vous portez trois prénoms. Qui se cache derrière Michel? Gustave? Et derrière Edouard?
Facile! Gustave, c’était mon grand-père paternel. Edouard, le frère de mon père. Quant à Michel, c’était le prénom à la mode quand je suis né, le 12 janvier 1942.

Qui sont Elodie et Coralie?
Elodie, Coralie, Sophie, Emilie, ce sont des spectrographes, baptisés ainsi en raison des prénoms donnés à leurs bébés par les secrétaires de l’Observatoire de Haute Provence!

Votre fétiche, c’est le spectrographe?
Non, ce sont deux fragments d’andésite récoltés au Chili, dans le désert d’Atacama, sur le site de construction du téléscope le plus grand du monde – mise en service: 2025. Le diamètre de son miroir mesure 39 mètres. Il est le futur de l’astrophysique, des exoplanètes à l’étude des objets les plus lointains dans l’univers. Ces pierres figurent l’avenir.

La science, ou la technologie, vous inspirent-elles des craintes?
À coup sûr. Il y a aujourd’hui des dérives à craindre du côté de l’homme manipulant le code génétique. C’est la technologie, plus que la science, qui me fait peur.

Vous avez démontré qu’il existe d’autres mondes que le système solaire. Abritent-ils des formes de vie? Des créatures avec lesquelles communiquer? Se rencontrer?
C’est une belle question pour la génération suivante: sommes-nous capables de détecter la présence de la vie ailleurs dans l’univers? Est-elle une conséquence «normale» de l'évolution de l'univers? C’est l’un des enjeux actuels de l’astrophysique. On a de bonnes pistes. Ce sont des anomalies, des déséquilibres chimiques dans les atmosphères planétaires qu’on cherche. Mais il n’est pas question d’aller rencontrer ces formes de vie.

S’évader vers un autre monde lorsque celui-ci sera épuisé, est-ce une option pour l’humanité?
La science fiction a fait des merveilles pour alimenter le rêve: on se promène en fusée, on navigue d’une galaxie à l’autre, c’est superbe! Mais ce n’est pas de la science. Imaginez une planète que l’on découvrirait, qui soit confortable pour le développement de la vie et située, disons, à 30 années-lumière. Une voisine. La lumière mettra un milliard de secondes pour y arriver. L’homme est allé sur la Lune en trois jours, la lumière a besoin d’une seconde. Donc cette planète «idéale» serait un milliard de fois plus éloignée que la Lune. Absolument impossible d’y aller! Les ressources en énergie ne seront jamais suffisantes. Non. L’humanité est liée à la Terre, elle n’ira pas s'établir ailleurs. Il n’y a pas de plan B. Et il ne faut pas charrier, elle est bien sympathique, notre Terre! Même après des catastrophes pouvant résulter du réchauffement climatique, elle resterait encore mille fois, cent mille fois meilleure pour y vivre que n’importe quelle autre planète. On reste ici et on prend soin d’elle.

Que vous inspire le combat qui s’enclenche un peu partout pour la préservation de la planète?
C’est un thème qui me tient à cœur. Je suis effaré de voir que les décisions concernant l’écologie sont prises par des parlements ou des gouvernements qui ne semblent pas comprendre l'urgence de la situation ou qui nient la réalité. Ce n’est que face à des catastrophes que certains commencent à réaliser qu’il ne s’agit pas que d'élucubrations de scientifiques...

Existe-t-il un lieu sur terre qui vous ressource particulièrement?
La haute montagne. Plus jeune, j’ai fait beaucoup d’alpinisme, en Valais et dans le massif du Mont-Blanc. Pour des raisons évidentes, je me suis calmé. Je me ressource dans le Val d’Anniviers.

Que peut-on dire de votre vie privée?
Mon épouse m’accompagne depuis plus de cinquante ans. Lors de la découverte de la première exoplanète, Françoise m’a dit: «Une comme ça, d’accord, mais pas plus!» Avec mon groupe de recherche, ici, on en a découvert à ce jour, je ne sais pas, au moins 500… Pendant de nombreuses années, nous avons eu la chance d’avoir un bungalow en Provence, près de Manosque, à côté du télescope. Pour nos trois enfants, c’était une seconde maison. C’était merveilleux. Aujourd’hui encore, ils nous demandent: «Quand est-ce qu’on y retourne?»

Vos trois enfants sont chercheurs en sciences.
Oui. Anne, l’aînée, est docteur en archéologie préhistorique. Claire est docteur en neuropsychologie à l’Université de Genève et Julien, qui est docteur en physique à l’Université d’Oslo, s’est spécialisé dans le domaine de l’apprentissage du langage chez les enfants de 2 ans. J’ai cinq petits-enfants, quatre garçons et une fille. Ma femme était en sciences naturelles, une filière orientée vers l’enseignement, moins vers la recherche.

L’astrophysique s’approche de la philosophie, voire de la poésie. Vous sentez-vous philosophe ou poète, parfois?
Je suis très sensible à cette parenté entre la philosophie et la physique. Et cela, je le dois au professeur Stueckelberg. Dans son cours de physique théorique de première année, il nous parlait des interrogations sur l’évolution cyclique ou stationnaire de l’univers. Il se référait à Saint-Augustin et avait une vision très large, très humaniste de la physique. Est-ce que l’univers évolue ou est-il stationnaire? On sait aujourd’hui grâce aux photos profondes prises par le téléscope Hubble que oui, l’univers évolue. Et on mesure cette évolution. Les philosophes grecs de l’Antiquité se posaient des questions auxquelles on répond aujourd'hui. Épicure parlait de sa conviction profonde sur la pluralité des mondes, voire sur la pluralité des mondes habités. Au Moyen-Âge, des théologiens se souciaient de ces questions, elles étaient débattues dans certaines universités. Nous avons la réponse.

Créé: 28.01.2020, 07h06

Série d'nterviews de personnalités genevoises

Une fois par mois, le mardi, nous vous proposons l’interview d’une personnalité genevoise dont le rayonnement a de quoi inspirer, épater ou faire rêver. Nous la questionnons sur ses racines, ses origines, les moments-clés, les points de bascule, les personnes ou les choix qui ont tout changé.

Mots-clés

Nom de scout: Musaraigne.
Premier choix: la physique théorique.
Bifurcation: se lancer dans la construction de spectrographes.
Moments-clés: faire une thèse à l’Observatoire de Genève; passer de la physique théorique à la construction d’instruments de mesure.
Qualité cardinale: l’obstination. «Avoir gardé une ligne, ça a tout changé.»
Rencontre: 51 PEGASI b, la première planète extrasolaire.
Personne-phare: le professeur Stückelberg.
Fétiche: deux roches des Andes.
Point de fuite: le Val d’Anniviers.
Expression: «Comment dire?»

La personne qui vous a marqué?



«Le professeur Ernst Carl Gerlach Stückelberg von Breidenbach (ndlr: Bâle, 1905 - Genève, 1984), l’énorme professeur de physique théorique des Universités
de Genève et de Lausanne quand j’ai fait mes études. Un des géants suisses de la physique, qui a frôlé au moins trois fois le Prix Nobel.

J’ai suivi ses cours durant huit semestres. Il était remarquable par la profondeur de ses idées, la renommée de ses travaux, par son image aussi: il entrait dans la salle de cours, figé, portant ses notes sous le bras et dans l’autre main, sa pipe sur un cendrier. Tous les physiciens romands de l’époque connaissent Carlos, son petit chien: accroché à la ceinture du professeur Stückelberg, qui écrivait les équations à la craie, il allait et venait avec lui d’un bout à l’autre du tableau noir pendant deux heures! Personne ne sortait indemne de ces moments-là. Il nous a donné le goût de l’élégance et de la recherche.»

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