Sous la menace, l’Usine refuse de capituler

ConflitMardi, le centre culturel a pris la parole pour rappeler son fonctionnement particulier. Des buvettes aux subventions, anatomie d’un lieu pas comme les autres.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Assis à la table, ils sont une bonne trentaine. Un, parfois deux, voire trois membres représentant tous ensemble les dizaines d’activités réunies en associations sous l’enseigne de l’Usine: artistes travaillant dans les ateliers (graphistes, photographes, couturiers), programmateurs de concerts, responsables du théâtre, du cinéma, et même le coiffeur, tenaient mardi matin, chose rare, une conférence de presse. Pour donner, encore une fois, la position univoque de l’Usine face aux menaces de blocage de ses subventions décidé par le Municipal la semaine dernière. Pour affirmer également son refus des exigences – les fameuses cinq autorisations différentes pour ses buvettes – requises par le Département cantonal de la sécurité et de l’économie (DSE) dirigé par Pierre Maudet. Après une heure de présentation, on comprend mieux que jamais les particularités de l’Usine, qu’elle défend aujourd’hui âprement.

En mal de confiance

Au 4, place des Volontaires, on dit chercher depuis longtemps une solution à l’application des règles imposées par la nouvelle Loi sur la restauration, le débit de boisson, l’hébergement et le divertissement, cette LRDBHD qui entrera en vigueur le 1er janvier 2016. L’Usine rappelle son désir de discussion avec le DSE, dans une volonté de «paix». Volonté contrariée, en face, par un département qui, clamait-on hier, n’envisage d’autre solution que l’application stricte de la loi. «Un rapport de force est imposé par le DSE, qui applique un calendrier contre notre gré», indiquent Samantha Charbonnaz et Clément Demaurex, permanents de l’Usine, qui menaient la conférence. «Notre fonctionnement solidaire, collectif, unitaire et autogéré induit un processus de décision relativement lent. Nous n’effectuons pas de choix à la majorité, mais par consensus. Cela nécessite de nous réunir une fois par semaine.»

Plus grave, le rapport de confiance avec le Canton serait rompu: le centre culturel pointe du doigt les échanges de courriers entachés, selon l’Usine, de «mensonges». Objet incriminé? Le collectif a, au dire de l’Etat, promis réponse à une nouvelle proposition du DSE de se rencontrer le 28 octobre. Du côté du centre culturel, accusé de ne pas donner suite, on martèle que ce n’est pas le cas, qu’on allait répondre, après délibération… Dialogue de sourds? A notre demande, le DSE a réagi hier par le biais de son chef de cabinet Patrick Baud-Lavigne: «Nous avons fait des démarches systématiques pour rester en contact avec l’Usine. Notre dernière proposition a été refusée, une fois de plus. A ce stade, le dialogue avec l’Etat ne semble plus être souhaité par l’Usine, et ce n’est pas faute d’avoir essayé de le maintenir.»

La tenue de cette conférence de presse n’est pas fortuite. Elle permet, dans un contexte tendu, de mieux saisir, d’une part, le désarroi dans lequel se trouvent l’Usine et ses membres – «On perd une énergie folle à régler ce conflit, plutôt que de poursuivre notre travail.» D’autre part, le fonctionnement si particulier de la maison et les bouleversements qu’impliquerait l’application des cinq autorisations: sans casser le statut égalitaire qui prévaut pour tous les membres de l’Usine, comment accepter de conférer du pouvoir à cinq personnes en particuliers, qui deviendraient «tenanciers», responsables des activités commerciales des bars? «Aucun membre, quel qu’il soit, ne peut avoir une voix plus importante que les autres», insiste Samantha Charbonnaz.

Des comptes en règles?

On peut à juste titre remarquer que l’Usine est têtue. Au moins autant que le Canton! Lorsqu’on l’interroge, par exemple, sur le débit annuel des buvettes, la réponse du centre culture reste évasive: «On ne compte pas les bières. Mais il est vrai que nous sommes le plus gros débit du canton.» Sans confirmation de l’Usine, nous pouvons toutefois articuler le chiffre de 1100 hectolitres vendus pour 2014, soit environ 300 000 verres. C’est beaucoup, oui. Mais relatif. Avec 5000 visiteurs par semaine, à raison de 45 semaines ouvrables par an, un total de 225 000 visiteurs fréquentent chaque année la maison, chacun consommant à peine plus d’une bière en moyenne. Laquelle coûte 4 francs, un prix parmi les plus bas du canton. Soit 1,2 million de francs de recettes sur les boissons. A l’Usine, on boit, mais raisonnablement. Quant aux plus gros vendeurs, ce sont, depuis des années, la salle de concert du Rez, le club du Zoo à l’étage et son voisin de palier, l’espace bar et concert de la Makhno. Toutes activités commerciales qui permettent, selon l’Usine, de réinjecter directement de l’argent dans le fonctionnement, la programmation et la création.

Soupçonne-t-on les bars de se goinfrer sur la vente d’alcool? Taxes, cotisations, et AVS sont dûment payées, affirme la Ville, principal bailleur de fonds de la maison. «A notre connaissance, toutes les associations que nous subventionnons sont en règle», précisait hier Félicien Mazzola, conseiller personnel de Sami Kanaan, chef du Département de la culture et du sport (DCS). Pour rappel, le DCS octroie 850 000 francs de subventions annuelles, réparties entre l’association faîtière, l’espace d’exposition Forde, le théâtre, le cinéma et les concerts de PTR (ces derniers étant sortis depuis peu de l’organisme faîtier). Toute structure soutenue par la Ville lui doit des comptes, et l’Usine lui en rend chaque année.

Sans doute faudra-t-il éclairer d’autres points encore du fonctionnement de l’Usine pour saisir l’intégralité des enjeux. Toujours est-il qu’hier, en décidant de regrouper ses membres pour communiquer, le phare des nuits genevoises, le temple genevois de la culture alternative, a choisi d’affirmer son caractère unique. En invitant samedi 7 novembre le public à visiter son antre lors d’une journée portes ouvertes.


Une fabrique d’artistes en pleine production

Certains de ceux qui ont fait leurs armes place des Volontaires sont devenus des créateurs reconnus. Ils témoignent leur soutien.

Ils étaient plus de 7400 à avoir signé la pétition «Appel pour l’Usine» hier en début de soirée. Le point commun entre ces fondateurs, utilisateurs, organisateurs, bénévoles, artistes, visiteurs? Etre passé, de près ou de loin, par l’Usine. Certains y ont fait leurs armes. Et parmi eux, nombreux sont ceux qui aujourd’hui sont devenus des personnalités reconnues du monde culturel. Le centre leur a-t-il servi de tremplin? «C’est très simple: je dois tout au Théâtre de l’Usine, réagit le metteur en scène Dorian Rossel, qui jouera un mois durant, en janvier, au Théâtre du Rond-Point à Paris. Je dirais même qu’en Suisse, c’est l’une des scènes les plus importantes. C’est là que les formes s’inventent, que l’on peut expérimenter, et même se planter. C’est important parce qu’avant de faire des spectacles comme les miens, il faut se chercher. Ce que l’on voit dans les grandes institutions n’existerait pas sans ces lieux-là.»

Dorian Rossel fait ses premières mises en scène en 2004 avant d’être repéré quelques années plus tard et de réaliser Quartier Lointain à la Comédie, qui aura un succès retentissant. Il se rappelle ce que lui avait murmuré Sandrine Kuster, première programmatrice des lieux: «Surtout, n’aie pas peur, accorde-toi toutes les folies.» «C’est une phrase qui donne des ailes. Les lieux d’utopie sont vitaux.» Des lieux d’utopie, certes, mais dont le travail vis-à-vis du public n’en est pas moins reconnu. Le Fonds municipal d’art contemporain (FMAC) vient d’ailleurs d’attribuer sa bourse 2015 de médiation culturelle à Laurence Wagner et Hélène Mateev, responsables actuelles de l’institution.

Une Usine qui sert d’école

Si Dorian Rossel conclut en disant que c’est dans le bâtiment au bord du Rhône qu’il a fait son «école de mise en scène», Gilles Jobin, chorégraphe et lauréat du Grand Prix suisse de la danse le mois dernier, programmateur du Théâtre de l’Usine en 1994, renchérit. «C’est bien plus qu’un tremplin, c’est une forme d’Université, de Haute école. Quantité de gens sont formés là-bas.» Mais qu’a-t-il appris dans la maison? «L’autogestion, par exemple. J’y ai appris aussi à être convaincant, à dialoguer, à mettre de l’eau dans mon vin, à assumer mes responsabilités. Je continue à utiliser ces acquis au quotidien, avec les collaborateurs de ma compagnie. C’est un formidable outil d’apprentissage. Et avec des moyens très limités, même si certains essayent de faire passer les permanents pour des enfants gâtés.»

En 2003, le Ballet du Grand Théâtre, alors en perte de vitesse, lui commande une œuvre dont le succès insufflera une nouvelle énergie à la troupe. «On m’a dit alors que j’avais sauvé le Ballet. Indéniablement, les artistes avant-gardistes deviennent ceux qui comptent un peu plus tard. La contre-culture évolue vers le mainstream. L’Usine, c’est un lieu de formation des élites. Des petites élites de notre petite Genève, certes, mais des gens qui sont, en tout cas, représentatifs d’une certaine culture.»

Dans un autre domaine, l’espace autogéré a aussi servi de rampe de lancement à Fabrice Gygi, artiste genevois à qui la Ville a confié la mise en forme de son projet pour l’Exposition universelle de Milan. Il a fait partie du trio qui a créé l’espace Forde, consacré à l’art contemporain. «Certains professionnels ont commencé à regarder ce que je faisais. Je pense que cela a eu un effet sur la suite de ma carrière. Faire remarquer de jeunes artistes a toujours été le but de Forde. Les gens du milieu suivent ce qui s’y passe, même s’ils ne le fréquentent pas.» Le plasticien relève que pour lui, l’espace de la place des Volontaires n’était pas seulement un lieu pour montrer la création en cours, mais aussi pour vivre. «Le temps que j’avais pour moi, je le mettais entièrement dans le travail. C’est un temps que je n’avais pas besoin de consacrer à la recherche d’argent, de logement. C’était un élément très important pour beaucoup de monde dans les années 90.»

Dans le secteur musical aussi, l’Usine s’est révélée une école efficace. «Je ne ferais pas ce métier si je n’étais pas passé par là», affirme sans détour Eric Linder, alias Polar, musicien et fondateur du festival Antigel. «La première fois que j’ai joué devant un public en dehors du Collège, c’était à l’Usine, au début des années 90. La proximité avec d’autres milieux artistiques a été fondamentale. On est influencé, on influence: il y a beaucoup de perméabilité dans cette maison.» Il y a aussi découvert le métier de programmateur. «J’y ai organisé mon premier concert et tout appris sur le tas, de A à Z.» Un apprentissage qui lui a permis par la suite de pratiquer ce métier pour le festival de la Bâtie, durant douze ans, avant de créer de toutes pièces Antigel. «A l’Usine, on apprend à faire des belles choses avec peu d’argent. Cet esprit m’est resté.»

«L’Usine a toujours résisté»

Pour certains, comme Franz Treichler, l’Usine est demeurée un partenaire fiable tout au long d’une riche carrière: «Elle a été primordiale pour moi et les Young Gods. Non seulement à nos débuts dans les années 80, mais également récemment: nous y avons répété de 2012 à 2014, et cette année nous y avons été accueillis pour mettre en place le show que la Ville nous a demandé de réaliser pour la réouverture de l’Alhambra.»

Le cinéaste genevois Nicolas Wadimoff, membre fondateur des lieux, résume ainsi les apprentissages tirés de son expérience: «Quand nous avons obtenu l’Usine, après tellement de batailles, on s’est dit que tout était possible. Je reste entièrement guidé par cette idée. Récemment, j’ai produit un film à Ramallah. La conviction que nous y arriverions, que nous trouverions l’argent, dans ce contexte compliqué, me vient de cette école.» Et Gilles Jobin de conclure: «L’Usine a toujours résisté, mais aujourd’hui, elle a en plus le soutien de gens comme moi, qui ont la cinquantaine et sont devenus influents. Ceux qui ont décidé de se lancer dans un tel bras de fer contre nous doivent être inconscients.» (TDG)

Créé: 03.11.2015, 22h14

Articles en relation

Dorian Rossel - Metteur en scène

Eric Linder, alias Polar - Musicien et programmateur
du festival Antigel

Nicolas Wadimoff - Cinéaste

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Suisse: les poussins mâles ne seront plus broyés mais gazés
Plus...