Mémoires d’un anarchiste né à Genève, mort à Zurich

HistoireMarcel Maillard a écrit ses mémoires il y a quarante ans. Le texte sort aux Editions d’En Bas.

Marcel Maillard. En 1920, le garçon âgé de 12 ans s’illustre aux courses organisées pour les Promotions sur la plaine de Plainpalais.

Marcel Maillard. En 1920, le garçon âgé de 12 ans s’illustre aux courses organisées pour les Promotions sur la plaine de Plainpalais. Image: DR

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Sauf ses enfants, personne ne se souvient de Marcel Maillard. Ce n’était pas un notable, et il mena une existence obscure. Né à la Servette juste avant la Première Guerre mondiale, mort à Zurich il y a quarante ans, il eut une vie pourtant et fut antimilitariste, ironique, anar, pas du tout convenable. Les Editions d’En Bas viennent de publier On était sport, son autobiographie rédigée dans les années 70 à l’intention de ses enfants. C’est l’occasion de décrire le panorama genevois des années 20-30.

Acte I. La dure loi des hommes

Marcel Maillard naît au 25, rue de la Servette dans un quartier qui, passés les immeubles de la rue de la Prairie, faisait place aux villas et aux jardins. Sa famille n’est pas riche. Son grand-père est manœuvre à la SNCF, son père un modeste commerçant. Mais la pauvreté n’est pas uniquement financière, comme on le constate quand il décrit l’enfance de son père, élevé à la dure dans le Jura, «dans un milieu d’une désolante pauvreté, affective surtout». Conséquence: «Je n’ai pas souvenir qu’il m’ait lui-même pris sur ses genoux, ni cajolé d’aucune façon, pas plus que je ne me souviens l’avoir vu donner la moindre caresse ni le moindre baiser à maman. Mon enfance avec lui ne pouvait qu’être le reflet de la sienne.»

Ce père, il l’excuse finalement. Né hors mariage, mis par conséquent à l’écart dans un Jura bondieusard, il «aurait difficilement pu être à vingt ans un être débordant de chaleur humaine et de fines sensibilités». Mais tout compte fait, ce père «avait du caractère. Les privations, les humiliations, les frustrations de toutes sortes, loin de l’abattre (…) lui avaient donné la fierté de sa condition. Fierté d’être ce qu’on est quand tous et tout vous ont empêché d’être autre chose.»

Mais il y a peu d’amour dans la lignée des hommes de la famille. Le grand-père maternel est «brutal, alcoolique et violent». Mais chez lui aussi il y a quelque chose à prendre: «Tout ivrogne qu’il était, mon grand-père m’aimait bien, et surtout, il était fier de son petit-fils parce que je remportais à l’époque de vagues succès scolaires qu’il grossissait démesurément, faute de pouvoir les estimer à leur juste valeur.»

La douceur est du côté des femmes, mais elles l’intéressent peu. Il en veut vaguement à sa mère catholique qui s’attachait à faire de son fils «un être pieux et douillet, plein de d’humilité et de respect». Et s’il évoque une touchante histoire d’amour à l’adolescence avec Maria, il ne semble pas toujours s’être embarrassé de grands sentiments. On pense à cette rencontre gaillarde au fond du Jura avec une belle rousse «femme de flic et geôlier». Il commente, sardonique: «Pour un libertaire né, cocufier un uniforme est l’une des lois les plus savoureuses qu’on puisse s’offrir.»

Acte II. L’école et le sport

L’échappatoire, le soleil de sa vie, sera longtemps l’école et le sport. Le petit garçon «dévore tout ce qui passe à sa portée à la bibliothèque scolaire» de son école des Cropettes. Et d’évoquer ses délices avec Hugo, Dickens. Plus loin, il citera le sulfureux Max Stirner dont l’idéal de liberté absolue de l’individu, d’égoïsme sacré, a pu lui plaire. Marcel Maillard aurait voulu aller au collège, mais il se retrouve à l’école de commerce. Qu’en dit-il? «Toutes ces entreprises qui se faisaient concurrence, gaspillant d’énormes énergies à se combattre au lieu de ne produire que ce qui était nécessaire et se cultiver le reste du temps, me plongeaient dans un abîme de perplexité.» Pour se désennuyer un peu, le jeune homme se livre au football avec passion, d’abord avec le patronage, puis dans la première équipe du collège Caecilia, à la rue Schaub, qui évolue dans le championnat de la Fédération sportive catholique. Il accumule les succès. C’est alors qu’il commence à publier des articles dans le journal Pro Sport basé à Lausanne.

Acte III. Embastillé à Saint-Antoine

Son premier boulot sera dans l’horlogerie. En 1926, Marcel Maillard est embauché à Genève dans le commercial de la marque de montres jurassiennes Record Watch. Il ne s’y intéresse guère. Bifurquant dans l’imprimerie, il collabore au Travail de Léon Nicole. Nicole? «C’était le chef du Parti socialiste, tribun violent, mais populaire et incorruptible, et qui pendant dix ans va faire trembler gros et petits capitalistes, possédants, banquiers et petits-bourgeois.» Distingué pour son culot, Maillard devient président de la Jeunesse socialiste. Ça va barder! Perturbation des réunions des autres partis, intransigeance. Consécration de ces efforts, la JS genevoise est convoquée à Berne pour rendre des comptes au patron de la Jeunesse socialiste suisse, un certain Pierre Graber, futur conseiller fédéral…

C’est à ce moment-là qu’une cassure se produit. Vers 1929, «quiconque s’avise de contredire Nicole se fait huer et fermer le bec. Cette euphorie tourne à l’ivresse collective. Et c’est bien là ce qui me fait réfléchir. Il me suffirait de suivre l’allégresse (…) pour faire une jolie carrière.» Mais? Mais tout le monde ne rêve pas d’être Rastignac. Libéré du catholicisme maternel, le jeune homme ne veut pas du catéchisme socialiste et refuse de parvenir. Son appel à se rendre sous les drapeaux tombe à pic. Réfractaire au nom de Romain Rolland et de Jaurès, il purge sa peine à Saint-Antoine. Il semble s’écarter doucement des socialistes et fréquente les milieux anarchistes.

Saint-Antoine, c’est un spectacle. On y enferme les détenus militaires et les droits communs. Maillard est placé dans la cellule numéro 8. «Même en se pinçant les narines, pas moyen d’y couper: l’eau n’avait pas seulement l’odeur (ndlr: d’excrément), elle en avait le goût. (…) Il n’y avait pas que la boustifaille qui laissât à désirer à Saint-Antoine, tout avait été conçu pour humilier le détenu.» D’ailleurs, dit-il, «la prison n’existe que pour ceux qui ne savent pas voler légalement (…) Le téléphone et quelques notions boursières et immobilières sont plus sûrs et moins dangereux que le revolver et le chalumeau électrique.» Sorti de prison, il refusera longtemps de payer la taxe militaire sous le mot d’ordre: «Pas un sou, pas un homme, pas une heure de travail pour la guerre.»

Le fil du récit s’interrompt au milieu des années 30. Quelques pages sont réservées à l’après-guerre. Les Trente Glorieuses et l’ordre moral à la sauce helvétique ne lui donnent guère envie d’épiloguer. Tout juste se gausse-t-il de ces «Suisses au cerveau encombré comme si les milliers de tonnes excédentaires et invendables de lait, beurre, fromage (…) s’écoulaient en pâte visqueuse sous les crânes, empêchant les circonvolutions.»

(TDG)

Créé: 21.10.2016, 10h55

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Infobox

Un petit périmètre de la rue de la Servette

On était sport a été publié par les Editions d’En Bas, à Lausanne, dans la collection Ethno-Doc. Avec d’autres, l’historienne Marianne Enckell a assuré la présentation du texte. Interview.
Pourquoi publier le texte de ce Genevois trente ans après sa mort?

Le groupe Ethno-Doc publie des journaux de famille, des autobiographies, des correspondances. Ce texte nous est parvenu par une voie un peu particulière, celle des réseaux antimilitaristes et d’objecteurs de conscience. Le document était écrit pour la famille, en particulier ses deux enfants, mais Marcel Maillard étant journaliste, il était écrit d’une plume alerte qui nécessitait relativement peu de corrections. A titre personnel, le texte m’a intéressée car j’ai longtemps habité le quartier de la Servette et Marcel Maillard évoque longuement un petit périmètre entre les rues de la Prairie, Schaub et de la Servette. Bien sûr, le quartier était alors très différent. A son époque, il n’y avait pas ou très peu de voitures et la route ne coupait pas le quartier comme aujourd’hui. On y jouait au football. Ensuite, le jeune homme aurait voulu faire des études longues, mais ce n’était pas pensable pour sa famille.

Marcel Maillard a tenu un petit rôle politique dans les années 20-30. A-t-il eu aussi un rôle dans le milieu anarchiste?

Non, la politique a été un passage assez bref dans sa vie. Il entre aux Jeunesses socialistes, puis est en contact avec les objecteurs de conscience, par le biais notamment du syndicaliste de la FOBB Lucien Tronchet. Il forme un groupe de jeunes. On joue au ping-pong, on y apprend l’esperanto, mais il se décourage pour des raisons qu’on ignore. Une chose est sûre: en 1944, il refuse toujours de payer sa taxe militaire et fait des jours de prison à Zurich, comme il en avait fait à Genève quelques années plus tôt. Une expérience assez dure.

Son autobiographie ne dit rien de ses années après la Seconde Guerre mondiale. Que faisait-il alors?

Il était traducteur rédacteur à Zurich. S’étant marié assez tard, il continuait de travailler pour entretenir sa famille. Ses enfants ne savent pas trop pourquoi il s’est arrêté d’écrire. On pense qu’il était malade ou trop occupé. M.BN

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