De mégère à pasionaria de la Réforme genevoise

Histoire Première théologienne de la cité, Marie Dentière revendiquait le droit à penser par elle-même. En causant bien des soucis à Calvin

Marie Dentière, imaginée par l’artiste carougeois Roger Pfund.

Marie Dentière, imaginée par l’artiste carougeois Roger Pfund.

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Elle a droit à son nom gravé aux côtés des Réformateurs. Pas directement sur le mur, elle doit se contenter d’un bloc de pierre attenant. Depuis 2002, Marie Dentière, première théologienne réformée de Genève, a rejoint le panthéon des Bastions. Ses détracteurs lui ont taillé une réputation peu élogieuse, de mégère à mangeuse d’hommes; et elle a causé bien des tracas à Calvin.

Isabelle Graesslé, théologienne et ancienne directrice du Musée international de la Réforme, a mené des recherches sur cette femme hors du commun et lui a redonné quelques lettres de noblesse. Elle présente mercredi soir à la Maison de quartier Chausse-Coq une conférence sur cette «pasionaria de la Réforme».

Une abbesse à Genève

Marie Dentière naît à Tournai, dans les Flandres, vers 1495. Sa famille fait partie de la petite noblesse et elle reçoit une bonne éducation. «La même que ses frères. C’est peu commun, à l’époque on n’instruisait pas une fille!» souligne Isabelle Graesslé. Elle apprend les langues anciennes et peut donc lire le Nouveau Testament dans le texte, en grec. «Elle fait partie de l’élite. On estime qu’au début du XVIe siècle, 5% de la population sait lire. Après la diffusion massive de livres, on montera à 20% à la fin du siècle.» A l’adolescence, elle entre au couvent, prend du galon et occupe rapidement une fonction de responsable, probablement abbesse.

Mais au début de 1520, elle quitte tout. Les mauvaises langues racontent qu’elle a abandonné Dieu pour un homme – elle se marie avec un ex-curé. Ce serait en réalité plutôt pour poursuivre ses idées de réforme religieuse. Son deuxième époux écrira d’ailleurs plus tard que «Marie a été la première femme déchassée (ndlr: défroquée)». Car son retrait des ordres intervient dans un contexte bien précis: «Luther vient de lancer la première Réforme, ses idées se répandent dans le nord de l’Europe, jusque dans le couvent de Marie qui appartenait au même ordre, augustinien, que le sien.»

Après Strasbourg, Bex et Aigle dans le sillon des Réformateurs et à la suite du décès de son premier époux, Marie épouse Antoine Froment, de quatorze ans son aîné, un compatriote de Farel qu’il accompagne dans ses tournées d’évangélisation. Et s’établit à Genève en 1536, alors que la Réforme vient d’être adoptée. Marie Dentière n’a pas sa langue dans sa poche, ni sa plume d’ailleurs: son deuxième texte, publié anonymement, secoue la cité. Son amie Marguerite de Navarre, sœur de François Ier, voulait connaître les raisons de l’exil de Calvin et de Guillaume Farel, chassés de la ville suite à un différend avec le Petit Conseil. Sa réponse, sous forme de lettre ouverte, accuse les pasteurs genevois d’avoir abandonné les deux Réformateurs. La publication fait scandale, des religieux se plaignent. Le texte est saisi, l’imprimeur arrêté, la censure instaurée!

Elle tient tête à Calvin

A ce texte sulfureux, la jeune femme en a joint un autre, qui plaide pour l’égalité de traitement des hommes et des femmes dans leur capacité à interpréter les Ecritures. «C’est un texte magnifique. Elle demande notamment s’il y a deux Evangiles, l’un pour les hommes, un autre pour les femmes. Et montre que l’histoire du Salut doit autant aux femmes qu’aux hommes. C’est révolutionnaire pour l’époque!» La pasionaria revendique le droit de penser par elle-même et de le montrer. «C’est la première à avoir une vraie pensée théologique et à la diffuser.» Face à elle, Calvin est bien emprunté. «Cela pose la question du rôle de la femme dans l’Eglise, souligne Isabelle Graesslé. Je pense que Calvin n’y est pas favorable parce que l’époque ne l’était pas. Si les temps avaient changé plus vite, il aurait peut-être agi différemment.» En 1546, Marie aura même l’outrecuidance de se moquer du Réformateur et de le traiter de tyran en riant…

Elle fait jaser, son couple aussi. Calvin dira à propos du mari, dans une lettre adressée à Farel: «Notre Froment est le premier qui, à la suite de son épouse, ait dégénéré en ivraie.» Un autre ajoutera que «cette orgueilleuse est une mauvaise conseillère à son époux qu’elle domine absolument». Plus les années passent et plus le couple tombe en disgrâce. Il faut dire que Froment n’aide pas: «Il se laisse aller à la boisson et à l’inconduite, raconte la théologienne. Il est accusé d’exhibitionnisme et de courser les paysannes à la sortie de la ville!» Il finira même en prison. Mais Marie ne le verra pas, elle décède avant. Avec sa mauvaise réputation sur les bras. «Elle s’est brûlé les ailes en se plongeant dans les questions religieuses et a payé au prix fort son engagement au sein de la Réforme…» conclut Isabelle Graesslé.

(TDG)

Créé: 27.02.2017, 19h33

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