Médecins en souffrance

Burn-outJournées sans fin, manque de reconnaissance et frustrations composent un cocktail explosif.

Le service du professeur Jean-Michel Gaspoz a reçu la «Rose d’hôpital» en 2014, un prix qui salue l’amélioration des conditions de travail des médecins.

Le service du professeur Jean-Michel Gaspoz a reçu la «Rose d’hôpital» en 2014, un prix qui salue l’amélioration des conditions de travail des médecins. Image: Olivier Vogelsang

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Comment éviter ou surmonter un burn-out lorsqu’on est médecin hospitalier? Une enquête de l’Office cantonal de l’inspection et des relations du travail a montré, à la fin de l’année 2015, que la Loi sur le travail n’est guère respectée aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Entre autres infractions, la semaine de travail dépasse régulièrement les 50 heures prévues, les médecins enchaînent des nuits de plus de douze heures et ont du mal à enregistrer le temps supplémentaire (notre édition du 13 janvier). A visage découvert, des docteurs disent pourquoi ils n’ont pas été loin de renoncer à leur métier.

«J’ai quitté les HUG à cause d’un burn-out en juin 2015», confie le Dr Philippe Morel (ndlr: homonyme du chirurgien, sans lien avec lui). Chef de clinique en gériatrie, le médecin a ressenti l’épuisement, la diminution de l’implication dans son travail, la perte du plaisir et du sentiment de gratification. Jusqu’au point de craquer. «J’ai vécu des hauts et des bas pendant des mois. Progressivement, j’approchais de la limite. Jusqu’au jour où j’ai claqué la porte.»

Sandwich devant l’ordinateur

En cause, avant tout, la lourdeur de la charge de travail. «Les conditions se sont dégradées en été 2014. Les tâches administratives ont beaucoup augmenté, les assurances nous demandant de remplir de plus en plus de documents. Nous étions plusieurs à penser que la sécurité des patients en pâtissait. Nous n’avions plus le temps de les voir – les visites médicales sont chronométrées, il ne faut pas dépasser trois minutes par patient –, de réfléchir aux problèmes ou d’anticiper les complications.»

Philippe Morel estime, par ailleurs, que le ton des assurances s’est durci. «L’institution pousse à raccourcir les durées de séjour. Des patients partent trop tôt et reviennent. Les réhospitalisations comme le manque de temps auprès des malades et de compréhension de la hiérarchie induisent un sentiment d’échec.»

Lara Martinez a travaillé aux HUG comme étudiante, puis un an aux Urgences et au cardiomobile. C’est dans un autre hôpital que le burn-out l’a frappée. «Je n’arrivais plus à dormir, j’étais irritable et angoissée à l’idée d’aller au travail, je passais de la colère aux larmes alors que cela ne me ressemble pas. Je ne trouvais plus de sens à ce que je faisais. J’ai démissionné. A ce moment-là, je n’étais pas très loin d’arrêter la médecine.» Dans cet autre hôpital et à Genève, elle aussi a subi «les horaires excessifs, les heures supplémentaires non comptabilisées et rarement compensées. On travaille dans le stress permanent. Si on a le temps de manger un sandwich en dix minutes devant l’ordinateur, c’est une bonne journée.»

Manque de reconnaissance

Toutefois, la charge de travail n’est pas seule en cause. D’autres problèmes sont évoqués, comme la difficulté de concilier vie professionnelle et vie privée. Devenu père, Philippe Morel a eu l’impression qu’avoir une famille était «mal toléré» par la hiérarchie. «Les absences pour maladie d’enfants sont reprochées, les temps partiels refusés.» Lara Martinez: «Notre vie privée n’est pas respectée: nous n’avons pas grand-chose à dire quand on reçoit les plannings. Aux Urgences, il n’était pas rare de travailler un samedi ou un dimanche cinq ou six week-ends d’affilée.» La jeune femme pointe un «manque de reconnaissance, voire de respect: avec un peu de valorisation, on en ferait tout autant, voire davantage, et on reviendrait le lendemain avec le sourire.»

Aujourd’hui, Lara Martinez travaille à Fribourg dans un service de soins intensifs où l’ambiance lui paraît «beaucoup plus saine: je me sens traitée comme une personne, pas comme un pion sur un échiquier. Les médecins cadres savent qui nous sommes et nous demandent comment nous allons. Je me sens soutenue. Quand je finis tard, mon responsable est toujours là.» Cela lui rappelle son expérience au cardiomobile genevois. Un bon souvenir. «L’atmosphère est différente au cardio. Le chef, Laurent Suppan, est présent, à l’écoute. Il sait nous dire «excellent travail» mais il voit aussi quand on va dans le mur.»

Il existe donc des endroits où les choses se passent bien aux HUG. Le Service de médecine de premier recours est régulièrement cité en exemple par nos interlocuteurs (lire ci-dessous). Mais lorsque l’institution déclare se soucier depuis longtemps de la santé de son personnel et traquer le préburn-out des jeunes internes (nos éditions des 9 et 10 janvier), des médecins bondissent. «Le décalage entre le discours et la réalité est impressionnant, objecte Lara Martinez. A notre arrivée, une infirmière nous parle du burn-out pendant trente minutes et c’est tout. On nous conseille d’apprendre à dire non. Mais dire non est impossible! Si on n’a pas fini nos rapports, on ne peut pas partir. Même après une journée de quatorze heures.»

«Seuls les impliqués s’épuisent»

«Nous sommes prêts à nous impliquer dans notre métier, avec ce que cela coûte en temps et en énergie, relève le Dr Morel. Le malaise vient du fait que dans de telles conditions, il n’est pas possible de faire du bon travail. J’insiste sur le fait que le burn-out ne survient qu’en présence de stress répété: frustrations, perte du sentiment d’accomplissement personnel et illogismes, principalement administratifs.»

«Le burn-out existe bel et bien aux HUG, probablement davantage chez les jeunes médecins que chez leurs aînés», confirme Christophe Fehlmann, président de l’Association des médecins d’institution de Genève (AMIG), qui représente les internes et chefs de clinique hospitaliers. Si le métier, en soi, génère du stress, en raison du poids des responsabilités, l’AMIG pointe d’autres facteurs: la longueur des journées, la part galopante de «la paperasse administrative, le peu de reconnaissance au quotidien, une ergonomie catastrophique, la grande difficulté d’obtenir des temps partiels et la désillusion quant à la formation dans certains services». Selon le Dr Fehlmann, si l’institution fait bien de sensibiliser les internes en début de formation, «un dépistage plus actif et un rappel régulier des possibilités de soutien seraient nécessaires».

Un service des HUG ose le temps partiel et les réformes

«Quand j’ai repris ce service, mon prédécesseur m’a dit: «Ici, il y a trois ou quatre burn-out par an.» Cela m’a beaucoup dérangé.» A son entrée en fonction en 2006, le professeur Jean-Michel Gaspoz a remanié le Service de médecine de premier recours, qui compte 116 médecins. En 2014, il a reçu la Rose d’hôpital, un prix remis par l’Association suisse des médecins assistants et chefs de clinique, qui salue l’amélioration des conditions de travail.

La récompense s’explique par trois raisons. Tout d’abord, le service a développé le temps partiel, pour les femmes et les hommes: 60 médecins internes se partagent 50 postes (20 sont à mi-temps). A l’échelon supérieur, 41 chefs de clinique occupent 29 postes (26 temps partiels). «C’est assez rare à l’Hôpital», admet Jean-Michel Gaspoz, qui rappelle que celui-ci fut le premier hôpital suisse à instaurer le temps partiel en médecine interne, à l’époque du professeur Francis Waldvogel. «Ce n’est pas facile, il faut être très rigoureux en transmettant les données. Mais c’est réalisable partout», pense le médecin.

Deuxièmement, l’organisation du service a été revue. «Notre polyclinique est la plus grande du pays, la seule à offrir une telle variété de prises en charge. Nos patients sont les working poor, les sans-papiers de Genève, les migrants et les personnes âgées que nous allons voir à domicile». Des situations qui peuvent être difficiles à vivre pour les jeunes recrues. Jean-Michel Gaspoz a eu l’idée de couper leur semaine en deux: les premiers jours, les internes s’occupent des patients chroniques – des cas lourds, surtout depuis l’arrivée des migrants. L’autre moitié de la semaine est consacrée aux urgences ambulatoires. «L’investissement émotionnel est moins grand. Cela leur offre une sorte d’aération et diversifie leur formation. C’est apprécié.» Instauré en 2007, ce changement a eu un effet immédiat: il n’y eut aucun burn-out cette année-là.

Enfin – et c’est la troisième raison du prix – le service combat spécifiquement le burn-out. «En 2014, il y en a eu un, puis trois en 2015. Ici, les médecins souffrent moins des horaires que de la lourdeur des cas. Nous avons augmenté la supervision par les cadres supérieurs. Dès qu’un interne présente des signes d’épuisement, un petit groupe se réunit autour de lui. On en parle; si cela ne va pas, on peut changer son affectation.»

Grâce à l’aide de la fondation Safra, le Pr Gaspoz veut institutionnaliser le dépistage des internes en difficulté, sur le modèle d’un programme canadien. «Cela implique une attention particulière de la hiérarchie. Ce n’est pas si facile de repérer les signes avant-coureurs: pour un médecin dont la mission est de s’occuper d’autrui, il est très difficile d’accepter d’avoir un problème, de se montrer malade. Il faut qu’appeler à l’aide ne soit pas mal vu.»

Jean-Michel Gaspoz cultive la tradition du «patron à l’ancienne, celui qui motive, soutient et protège ses troupes». Point de nostalgie cependant: il a beau avoir connu des semaines de 70 heures et des gardes de plus de 48 heures (à Harvard), il salue le fait que la jeune génération veuille vivre autrement. «Le fait que les horaires soient respectés est un plus pour les patients, car un médecin fatigué peut commettre des erreurs.» Quid de l’accumulation des tâches administratives? «Mon vœu le plus cher est que le médecin s’occupe du patient et que l’on délègue à d’autres l’administratif.» S.D (TDG)

Créé: 22.03.2016, 14h49

De l'aide à l'interne

Rares sont les médecins qui sollicitent de l’aide au sein des HUG. En 2015, 7% des demandes de visite médicale urgente adressées au Service de santé du personnel émanaient de médecins en souffrance psychologique, indique la responsable Chantal Bonfillon. Pourtant, ce service est «là pour aider. Nous donnons des formations sur la prévention du stress et de l’épuisement professionnel. Si un médecin craque ou vit un stress aigu, nous intervenons à chaud puis l’adressons à l’extérieur. Quatre psychiatres de ville peuvent être consultés dans les 48?heures. A la reprise du travail, nous assurons un suivi rapproché et personnalisé. Nous projetons de mieux prévenir ce stress, en réfléchissant notamment aux horaires excessifs.» Depuis 2005, un groupe de travail «stress des médecins» se réunit trois à quatre?fois par an. S.D.

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