«La médecine lente soigne mieux et coûte moins cher»

SantéVictoria Sweet invite les médecins à sortir le nez de leur ordinateur et à développer une relation avec leurs patients.

La «slow medicine» permet non seulement de mieux soigner, mais fait aussi économiser de l’argent, assure Victoria Sweet.

La «slow medicine» permet non seulement de mieux soigner, mais fait aussi économiser de l’argent, assure Victoria Sweet. Image: Steeve Iuncker Gomez

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C'est un éloge de la lenteur, du temps libre et de la relation humaine, dans un monde qui aime la vitesse, le contrôle et les formulaires administratifs. La médecin américaine Victoria Sweet défendra ce soir la «slow medicine». Une médecine qui tend à développer une relation avec le patient dans la durée et favorise, avant tout, son bien-être. Pour cette professeure associée à l’Université de Californie, qui a travaillé plus de vingt ans dans un hôpital de San Francisco, ce modèle permet non seulement de mieux soigner mais coûte aussi moins cher. Alors que nos primes maladie s’envolent, que l’administration enfle, que les soignants semblent davantage absorbés par l’ordinateur que par les malades, la proposition a de quoi séduire.

Pouvez-vous expliquer ce qu’est la «slow medicine»?
La «slow medicine» fait référence à la «slow food» (ndlr: mouvement qui s’oppose à la restauration rapide, la standardisation des goûts et défend la biodiversité). Pour la médecine moderne, le corps est une machine et le médecin le mécanicien qui doit la réparer. Ce modèle a très bien réussi, mais il n’est pas le seul. Pour les maladies que nous comprenons mal, nous devrions retourner à la médecine ancienne, qui voit dans le corps une plante et dans le médecin le jardinier qui veille à encourager sa croissance et agit sur l’environnement pour qu’elle aille mieux.

Vous n’opposez pas la lenteur et la rapidité.
Elles sont complémentaires. En cas d’infarctus ou d’AVC, la médecine rapide est fantastique! Je ne voudrais pour rien au monde revenir au Moyen Âge ou au temps de mes études. Nous avons besoin de deux outils différents. La lenteur est utile avant et après la maladie. Elle est nécessaire quand on ne sait pas vraiment ce qui ne va pas. Dans ces cas-là, il faut être calme, observer le patient, l’écouter, l’examiner, réfléchir et lire. Un bon examen prend du temps. Mais pas davantage que la médecine dite «rapide».

Quid de l’examen clinique?
La médecine rapide est rivée sur les machines. Des docteurs n’examinent plus les patients. Pourtant, c’est bien son corps que le patient amène, c’est dans son corps que la maladie réside. Pas dans notre ordinateur! À chacune de mes conférences, quelqu’un me dit que son médecin ne l’a même pas regardé. C’est terrible.

Vous dites que la lenteur en médecine est bénéfique pour les malades et coûte moins cher. L’a-t-on prouvé?
Oui! Deux études récentes vont dans cette direction. La première vient de l’agence américaine Centers for Medicare and Medicaid Services (CMS), qui a tenté de prouver qu’une nouvelle méthode de traitement serait meilleure pour le patient et moins coûteuse. Il s’agit d’une sorte de division industrielle du travail. La responsabilité du patient se partage entre plusieurs personnes: la réceptionniste rencontre le patient; le soignant mesure ses signes vitaux; l’assistant médical retrace son histoire; le pharmacien s’occupe des médicaments; le médecin regarde l’ordinateur pour trouver un diagnostic; et le manager chapeaute le tout. Le CMS a testé cette approche dans 502 cliniques pendant cinq ans. Les résultats, publiés dans «Health Affairs», ont déçu: il n’y a pas eu d’amélioration de la santé des patients et les frais ont augmenté. Soigner le patient comme on construit une machine sur une ligne de montage ne marche pas.

Et la deuxième étude?
Elle aussi a été menée par le CMS. David Meltzer, économiste et médecin, a estimé que si le médecin avait tout le temps de connaître son patient, tout le monde en profiterait. L’étude, menée à l’Université de Chicago, a comparé deux groupes pendant trois ans: ceux soignés selon la méthode habituelle et ceux pour qui les soins étaient concentrés autour du médecin. Les résultats, esquissés dans le «New York Times» il y a un mois, sont extraordinaires. Quand le médecin avait le temps de connaître et d’examiner son patient, quand il pouvait prendre soin de lui à l’hôpital et lui rendre visite à la maison, les hospitalisations étaient 20% moins nombreuses et les consultations aux Urgences étaient bien plus rares. Des millions de dollars ont été économisés. D’autres projets sont menés aux États-Unis et en Europe pour confirmer ces résultats.

Alors pourquoi fait-on l’inverse? Ici, on réduit la durée des consultations et des séjours hospitaliers.
On a adopté le système rapide pour des raisons théoriques et pragmatiques qui reposent sur une erreur. Aux États-Unis, on a pensé qu’il vaudrait mieux confier les patients à des «spécialistes hospitaliers» plutôt que garder le contact avec leur médecin. Ces experts devaient être meilleurs et plus rapides. Ils sont plus de 30 000 aujourd’hui. Les médecins traitants ne peuvent plus suivre leurs patients à l’hôpital. Cela s’est avéré bien plus cher et pire en termes de soin du patient. Mais il est difficile de revenir en arrière.

Médecin, mathématicienne et historienne, vous vous intéressez à la médecine du Moyen Âge et aux choses non logiques. Pourquoi?
Pour avoir pratiqué la médecine plusieurs années, je sais que le corps n’est pas toujours logique. La littérature regorge d’exemples de patients condamnés qui récupèrent soudainement, de manière inexpliquée. Le modèle classique fonctionne pour 80% des patients, mais pas pour tous.

Vous pensez que l’on peut soigner mieux avec moins.
Aux États-Unis, on pense toujours que «plus, c’est mieux» – c’est un business. Récemment, le seuil de la tension artérielle «normale» a été abaissé. Tout le monde devrait avoir une tension similaire à celle d’une jeune personne. C’est impossible. Avec des médicaments, certaines personnes ont des vertiges et tombent. Elles sont surtraitées! J’aime distinguer la santé de la médecine. L’essentiel, c’est le bien-être. Il faut veiller à le développer et écarter les interférences. Souvent, au lieu d’ajouter un élément, mieux vaut épurer. Lors d’un cancer, certains médicaments sont nécessaires, d’autres non – par exemple contre le cholestérol – et ont beaucoup d’effets secondaires; ils pourraient être enlevés. Il faut également penser à la nourriture. Bien manger fait aussi partie du soin.

Vous valorisez le temps libre. Peut-on encore se permettre d’avoir du temps «pour rien»?
Nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas en avoir! Il faut repenser la manière dont on occupe notre temps. Les dossiers médicaux électroniques nous ont fait beaucoup de tort. Ils accaparent 75% à 100% du temps des soignants, qui ne passent plus que 2,5 minutes avec le patient. Le dossier électronique devrait s’inspirer de l’ancien dossier papier qui retraçait l’histoire du patient. Actuellement, il ne sert qu’à empiler des données. Les médecins sont devenus les pourvoyeurs de big data pour l’industrie et le marketing.

«Slow medicine»: plus de temps pour les patients
Ce 12 juin à 18 h 45, Uni Dufour, salle U60

(TDG)

Créé: 11.06.2018, 19h28

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En théorie, tout le monde est d’accord…

Donner davantage de temps au médecin pour mieux soigner les patients et économiser de l’argent: en théorie, tout le monde est pour. Sauf qu’en Suisse, la tendance semble inversée. Bien des patients se sentent poussés vers la sortie de l’hôpital. Et en cabinet, depuis le 1er janvier, la consultation est rémunérée pour une durée de vingt minutes – sauf exceptions. Bref, la «fast medicine» semble promise à un bel avenir.
Président de l’Association suisse des assurés, Jean-Paul Derouette le déplore. «Dans certains cas, la médecine doit être rapide. Mais on ne peut demander à un oncologue ou un gynécologue d’expliquer une maladie compliquée en vingt minutes. Le médecin s’occupe aussi du psychisme des gens. Cela prend du temps.»
Conseiller d’État responsable de la Santé, Mauro Poggia ne peut que «soutenir le principe d’une médecine lente. L’écoute n’est pas une perte de temps; le médecin ne doit pas devenir un technocrate de la médecine.» Le magistrat trouve «paradoxal que l’on demande au médecin d’augmenter le temps d’écoute tout en le priant d’expédier les patients. Si après vingt minutes, la consultation débouche sur une demande d’examen complémentaire, on n’a rien économisé. Et les médecins trouveront d’autres astuces pour combler le manque à gagner.» Pour Mauro Poggia, il vaudrait mieux fixer des indicateurs de qualité, en partenariat avec le corps médical, afin d’établir les meilleures prises en charge.
Aux Hôpitaux universitaires de Genève, on réfléchit aussi à donner «plus de temps aux patients». Depuis deux ans, un projet est testé dans trois services. L’objectif: décharger les médecins d’une certaine part de travail administratif, améliorer l’interaction avec les patients et faire en sorte qu’au cours de la visite, le médecin soit moins interrompu. S.D.

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