La médecin qui fait renaître les femmes

PortraitJasmine Abdulcadir gère une consultation dédiée aux mutilations génitales aux HUG. L’Italie l’a faite Chevalier de l’ordre du mérite.

Jasmine Abdulcadir a fondé en 2010 une consultation spécialisée dans la prise en charge des femmes avec mutilations génitales, une première en Romandie.

Jasmine Abdulcadir a fondé en 2010 une consultation spécialisée dans la prise en charge des femmes avec mutilations génitales, une première en Romandie. Image: GEORGES CABRERA

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La médecin qui «répare» les femmes. En lui parlant, on fait le parallèle avec Denis Mukwege, ce gynécologue congolais qui lutte contre les violences sexuelles et qu’on surnomme «L’homme qui répare les femmes». Mais Jasmine Abdulcadir refuse poliment le verbe. «Malgré ce qu’elles ont vécu, les femmes ayant subi des mutilations génitales restent des femmes normales. Ce sont elles qui se «réparent», moi je les accueille, les traite, les informe.» Jasmine Abdulcadir, 36 ans, est médecin adjointe responsable des urgences de gynécologie et obstétrique aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). En 2010, elle a fondé une consultation spécialisée dans la prise en charge des femmes avec mutilations génitales, une première en Romandie. Rencontre, à l'occasion de la journée mondiale contre ces mutilations, qui a eu lieu mercredi.

Vierge Marie, sourate et Barbie docteur

Depuis que l’Italie l’a faite Chevalier de l’ordre du mérite pour son engagement, depuis qu’on parle (enfin) davantage de ces violences, la trentenaire doit s’habituer aux projecteurs. Répondre aux questions des médias, avec son accent qui ourle les mots, sur son parcours, celui de ses parents. Sans lassitude. Poser devant l’objectif, être gênée, un peu crispée, mais s’y prêter quand même. La jeune femme accepte le jeu de la médiatisation pour «donner une voix» à ces femmes mutilées et parler aussi de ce qu’on peut faire pour les aider.

Elle nous reçoit durant son jour consacré à la recherche. Sur le bureau, une plante grasse miniature décore sagement le plateau. Le mur est plus impertinent: un poster affiche des portraits de… vulves. On est dans le thème. Traité avec humour ici. Mais avec le plus grand sérieux en salle de consultation où la médecin accueille chaque mois près de vingt-cinq femmes. «Surtout des trentenaires, érythréennes ou somaliennes, qui désirent avoir des enfants et se posent des questions, notamment si elles peuvent accoucher en ayant été infibulées (ndlr: fermeture des organes génitaux externes par l’apposition des lèvres après une éventuelle excision). D’autres viennent pour des complications liées aux mutilations, pour se renseigner sur la chirurgie ou parler de leur santé générale et sexuelle.» Ce domaine particulier, la Florentine n’y est pas venue par hasard. C’est un peu une histoire de famille.

Son père est né en Somalie, alors colonie italienne, et est l’aîné d’une fratrie de 17 enfants. Il rencontre une jeune Calabraise studieuse dans un auditorium de Florence. Les deux amoureux se spécialisent dans le domaine des mutilations génitales. «Mon père a vite été sollicité par les médecins car il connaissait la langue (ndlr: une majorité des mutilations sont commises dans des pays d’Afrique de l’Est et de l’ouest), la culture et la pratique, sa mère et ses sœurs ayant été infibulées. Il faisait aussi office de médiateur.»

Jasmine et son frère naissent à Florence, apprennent le français à l’école, grandissent dans un bain multiculturel et multiconfessionnel. La sourate côtoie la Vierge Marie, on fête l’Aïd comme Noël. La culture médicale aussi fait partie des meubles. De la Barbie docteur à la traduction d’écrits scientifiques pour aider maman. Mais la gynécologie, ce n’est pas pour faire comme les parents, c’est une vocation. «C’est une discipline riche qui regroupe la santé générale, la sexualité, le psychosomatique, la chirurgie… et des aspects culturels, historiques, juridiques.» La spécialisation, c’est pour réparer une injustice. «Ces patientes ont le droit d’être prises en charge comme il faut. Or, il y a encore trop de méconnaissances autour des types de mutilations et de la manière de les appréhender.»

Exciser pour rendre la femme plus fidèle

En 2009, la jeune interne effectue un stage aux HUG, se forme à la reconstruction chirurgicale à Paris durant ses jours de récupération. Et ouvre, un an plus tard, une consultation spécialisée dans la prise en charge des femmes mutilées. Depuis, elle s’évertue à informer les patientes et à former le corps médical. Le besoin est pourtant là. On estime que 14’700 femmes seraient concernées en Suisse par les mutilations génitales, reconnues comme une pratique illégales, et encore pratiquées dans une trentaine de pays. Sans être l’apanage d’une religion.

«Les mutilations génitales sont pratiquées parmi les chrétiens, musulmans et animistes. Il faut bien comprendre que ces violations des droits humains sont des rituels très enracinés. La croyance la plus répandue est que l’excision va rendre la femme plus calme, plus fidèle. On pense aussi que le clitoris peut causer des dysfonctionnements érectiles. Qu’il faut infibuler car une femme qui urine trop vite et bruyamment est vulgaire... Dans certains endroits, il n’existe pas de mots positifs pour qualifier une femme non excisée.»

La médecin en a fait sa spécialisation, un combat et une bonne partie de son quotidien. Elle sourit: «Je prends quand même le temps de faire d’autres choses, dont du sport – pour être en forme pendant les gardes –, lire – «Persépolis» en ce moment. Et il faut prendre soin de bien se faire à manger sinon on devient triste!» Vu la lumière qu’elle dégage, elle doit sacrément bien manger.

(TDG)

Créé: 07.02.2019, 13h56

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